
Le
Port de la Drogue
Pickup on South Street
Réalisé par Samuel Fuller
Avec Richard Widmark, Jean Peters, Thelma
Ritter, Murvyn Vye
Scénario : Samuel Fuller d’après
une histoire de Dwight Taylor
Musique : Leigh Harline
Photographie : Joe Mac Donald
Un film 20th Century Fox |

Carlotta
77 mn
Zone 2
Format cinéma : 1.33
Format vidéo : 4/3
Noir et blanc
Langues : Anglais / Français
Sous titres : Français
Mono d’origine |


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Chroniqués
par DvdClassik :
Pas d'autres chroniques à ce jour
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Dans
une rame du métro new-yorkais, Skip McCoy (Richard
Widmark) subtilise le portefeuille de Candy (Jean Peters),
une jolie fille qui transportait à son insu un microfilm
contenant les plans d’une arme secrète américaine.
Or, soupçonnée de faire partie d'une bande d'agents
communistes, Candy était déjà filée
par le F.B.I. Le capitaine Tiger (Murvin Vye), témoin
du vol, se lance sur la piste du pickpocket alors que Candy
va rendre compte à son amant Joey (Richard Kiley) qu’elle
s’est fait escamoter "‘la marchandise"
qu’elle devait lui apporter. Il lui ordonne alors d'entrer
en contact avec Moe (Thelma Ritter), une vieille indicatrice
qui connaît bien la pègre new-yorkaise et qui
pourrait certainement lui faire retrouver son voleur. Candy
et Tiger, par des chemins différents, retrouvent McCoy,
mais ce dernier, flairant la valeur des documents qu'il a
en sa possession, est bien décidé à les
vendre au plus offrant. Après l’échec
de la jeune femme pour récupérer son bien, Joey
est sommé par l'un des grands chefs de "l'organisation"
de récupérer le microfilm coûte que coûte.
Il retrouve à son tour la piste de McCoy, non sans
avoir semé la mort autour de lui. Candy, qui entre-temps
s'est éprise de Skip, avertit ce dernier du danger
qui le guette. Skip et Joey finissent pourtant par se trouver
face à face pour un affrontement extrêmement
violent… |
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Affirmons-le
d’emblée avec passion ! Ce chef-d’œuvre
lyrique et violent est un des plus beaux fleurons du film
noir toutes époques confondues. Rarement film noir
aura été à la fois aussi violemment
sensuel et aussi viscéralement violent ! Vous risquez
de me rétorquer, avec une nuance de scandale dans
la voix, qu’un film aussi clairement anti-rouge ne
peut, pour cette raison, être qualifié de chef-d’œuvre
! En se replaçant dans le contexte de l’époque
et tenant compte du fait que l’identité communiste
des "‘méchants" est vraiment sans
grande importance pour l’avancée de l’intrigue,
on peut toutefois le décréter haut et fort
! D’ailleurs, s’il fut éreinté
par la critique américaine, qui lui reprocha de ne
présenter que des personnages immoraux et peu reluisants
(un pickpocket, une prostituée, une indicatrice et
des espions), il est aujourd’hui reconnu comme faisant
partie des sommets d’un genre pourtant riche en pures
merveilles. Martin Scorsese, pour qui il s’agit d’une
des œuvres de référence et de chevet,
dit du film "c’est un des premiers films
qui m’ait vraiment secoué. Cette violence,
il me semblait que je ne l’avais encore jamais vue
dans un film". Et il est aujourd’hui évident
que la violence viscérale qui émane de certaines
scènes chez Scorsese (Casino, Les affranchis…)
doit beaucoup au ressenti qu’a du avoir le cinéaste
lors de ses visions de Pickup on South Street ;
une violence à la fois très graphique (quasi-jouissive
de ce point de vue) mais aussi brute, sèche et qui
secoue les tripes. On ne retient pas ses coups chez Fuller
et deux scènes, le tabassage de Candy et le final
dans le métro, sont parmi les plus sauvages jamais
filmées. Quand même à l’époque,
certains ont heureusement décelé l’importance
du film et reconnu sa modernité et sa nouveauté
: les jurés de Venise lui attribuèrent le
Lion de Bronze à la Biennale de 1953.
A cette date, le cinéma américain reflétait
fidèlement les tensions psychologiques de la Guerre
Froide et du "péril Rouge", la nouvelle
terreur américaine. Dès la fin des années
40, les communistes deviennent les nouveaux "méchants"
du cinéma hollywoodien. Les "Rouges" sont
présentés comme les adversaires naturels de
l’Amérique, de ses valeurs, de sa civilisation
et de ses institutions. Le cinéma ne cherche pas
à connaître plus avant leur idéologie
ou leurs idées, les communistes ne représentent
alors que les ennemis intérieurs les plus dangereux
qu’il s’agit de déloger ou d’éradiquer.
Sur les écrans, l’opposition entre Russe et
Américain se présente donc comme très
manichéenne et radicale pour servir la propagande
‘anti-rouge’ : propagande malheureusement aussi
bien implantée sur les bobines que dans les coulisses
du cinéma (mais nous ne nous attarderons pas une
nouvelle fois ici sur la Commission des Activités
Anti-Américaines dirigée par le sénateur
McCarthy, sur la liste des 10 d’Hollywood, etc., tout
ceci étant désormais connu de tous, la mort
d’Elia Kazan ayant fait ressurgir cette période
peu glorieuse dans tous les journaux télévisés).
C’est ainsi que nous verrons apparaître des
films aux titres explicites tels Le rideau de fer
de William Wellman, Le Danube rouge de George Sidney,
I Married a Communist de Robert Stevenson, I
Was a Communist for the FBI de Gordon Douglas ou le
méprisable Big Jim McLain de Edward Ludwig
avec John Wayne. Des films plus célèbres oeuvreront
aussi dans ce sens, tels Courrier diplomatique
de Henry Hathaway ou L’allée sanglante
de William Wellman. Puis cette mode disparaîtra peu
à peu au nom de la nouvelle politique de détente
Est-Ouest avant, dans les années 60, de renaître
d’une façon plus "fun" dans la série
des James Bond.
L’intrigue originale de Dwight Taylor ne parlait ni
de documents secrets soviétiques, ni de pickpockets,
ni de prostituées !!! Il s’agissait de l’histoire
d’une avocate tombant amoureuse de son client, un
mélodrame criminel qui ne plaisait pas du tout à
Samuel Fuller qui lui trouvait trop de "blabla".
C’est par pure amitié pour l’écrivain
que Samuel Fuller laissa son nom au générique,
ce qui permit au scénariste de se voir ouvrir de
nombreuses portes. C’est en fait Samuel Fuller lui-même
qui est l’auteur complet de l’idée et
de son développement. Il revendique totalement ce
côté anti-rouge du film. Il avait été
taxé de communiste par la presse conservatrice à
la sortie de son premier long métrage, J’ai
vécu l’enfer de Corée ; qu’il
soit au contraire maintenant conspué comme anticommuniste
le laisse également de marbre : "Je me fous
d’être un communiste ou un réactionnaire.
Vous n’êtes jamais ce que sont vos personnages.
Quand je montre un combat, je ne me bats pas".
Le cinéaste est en fait un libéral qui se
moque un peu de tout ce tintamarre, de ce qu’on peut
penser de ses idées : il a voulu écrire une
histoire mouvementée et comme la mode était
à la peur des "Rouges", il a décidé
de faire des communistes les méchants, point ! Il
ne faut pas chercher plus loin ni y voir un quelconque engagement
personnel même s’il tournera encore immédiatement
après, un autre film, de guerre cette fois, avec
aussi des communistes chinois pour ennemis, Le démon
des eaux troubles, toujours avec Richard Widmark.
Cet "anticommunisme primaire" a surtout choqué
les distributeurs français, la France étant
un pays dans lequel le Parti Communiste était très
fort. Les manifestations organisées par le PCF lors
de la sortie en France du Rideau de fer de William
Wellman n’ont certainement pas été étrangères
à cette prudence et à cette traduction folklorique
du titre qui est ainsi devenu Le port de la drogue. Dans
la version française (devenue rarissime mais que
Carlotta a dénichée pour ce DVD), l’objet
volé n’est plus un microfilm contenant les
plans d’une arme mais les plans de fabrication d’une
nouvelle drogue et les communistes sont devenus des "passeurs
de came". Les français ne s’arrêteront
pas en si bon chemin et transformeront les soviétiques
de Courrier diplomatique en slavons et les communistes chinois
du Démon des eaux troubles en organisation secrète
sans véritable nationalité. François
Guérif, mal informé, avait écrit que
la drogue était au centre de l’histoire originale
de Dwight Taylor ; il n’en était rien, la vérité
ayant été rétablie par Fuller lui même
faisant part, par lettre, de son erreur à l’écrivain
journaliste. Tout ceci est aujourd’hui très
anecdotique mais sociologiquement assez intéressant.
Il est toutefois plus captivant de s’intéresser
à la description de ces marginaux, de ces truands
de faible envergure, une bande de paumés d’une
intensité incroyable que Fuller dépeint avec
humanité et compréhension car ce monde, il
le connaissait très bien. Quand il était journaliste,
il avait côtoyé ce milieu de la pègre
et, au moment de tourner son film, savait parfaitement de
quoi et de qui il parlait.
Mettre en scène un polar sur ces "marginaux"
ne fut pas si aisé car les héros semblaient
si peu présentables pour la bienséance qu’il
fallut l’appui de Zanuck pour que le film se fasse.
Le producteur, malgré ses premières réticences
("Quoi, vous n’allez pas donner la vedette
à ces minables ?") soutint jusqu’au
bout Samuel Fuller qui put réaliser ainsi son sixième
long métrage comme il l’entendait. D’ailleurs,
Guérif le rappelle dans son entretien, Zanuck était
adoré de pratiquement toute son "écurie"
de cinéastes, les ayant toujours soutenu contre vents
et marées. Pour Samuel Fuller, ce fut une période
bénie de sa carrière que celle très
heureuse qu’il eut à la 20th Century Fox sous
la direction du célèbre producteur ; pour
cette raison entre bien d’autres, Pickup on South
Street est resté jusqu’à la fin
l’un de ses films préférés. En
1967, Robert D. Webb tournait un obscur remake se déroulant
en Afrique du Sud, intitulé The Cape Town Affair,
avec James Brolin, Jacqueline Bisset et Claire Trevor. Gageons
que ce dernier n’arrive pas ne serait-ce qu’à
la cheville de l’original mais dans le doute…
Pickup on South Street, lui, demeure encore aujourd’hui
une oeuvre fabuleuse où la qualité de la mise
en scène et l’étude des personnages
l’emportent sur les stéréotypes du film
de propagande.
Fuller, dont l’influence primordiale pour Pickup était
Rome ville ouverte, essaie de tourner un maximum
dans la rue dans un souci documentaire et de réalisme
social. Le cinéaste aura d’ailleurs toujours
cette particularité, pour ses autres films noirs,
de chercher à décrire un phénomène
social réaliste et précis et de tourner le
plus possible en décors naturels. En l’occurrence
ici, il utilise à merveille les décors new-yorkais,
qui sont en fait… des rues de Los Angeles !!! Le métro,
les quais, les ponts, sans oublier les décors créés
de toute pièces par Lyle Wheeler, comme celui fabuleux
de la cabane de Skip, forment une géographie de la
ville à la fois très poétique et très
réaliste. La mise en scène de son film est
en partie faite à l’instinct comme il le dit
si bien dans son entretien lors de l’émission
"Cinémas, cinéma" : alors que pendant
dix minutes, il va passer d’une scène à
l’autre à l’aide de fondus enchaînés,
sans prévenir, la séquence suivante sera amenée
par un "cut" brutal à l’aide duquel
Fuller a senti pouvoir amener une certaine déstabilisation
chez le spectateur. On a parfois l’impression d’un
film tourné dans l’urgence, "à
l’arraché", comme pouvait déjà
l’être deux ans auparavant le formidable The
Enforcer (La femme à abattre) de Raoul Walsh : des
films, comme les fameux "Pulp Fiction", parcourus
d’un frémissement électrique qui vous
prennent aux tripes, parfois vulgaires, d’une violence,
d’une brutalité et d’une crudité
exceptionnelles, mais aussi parfois formidablement émouvants
comme, dans Pickup, ce long et poignant plan séquence
de la mort de Thelma Ritter (fabuleuse actrice qui, soit
dit en passant, fut nommée pour l'Oscar du second
rôle, gagné de justesse par Donna Reed pour
son interprétation dans Tant qu’il y aura
des hommes de Fred Zinnemann).
77 minutes seulement de film noir brut de décoffrage
à l’énergie euphorisante. Une splendide
photographie de Joseph McDonald au noir et blanc extrêmement
contrasté, une partition entêtante de Leigh
Harline à la fois syncopée, jazzy et comprenant
des accords faisant penser à la musique asiatique,
une mise en scène vigoureuse et lyrique au tempo
haletant, une utilisation phénoménale de la
profondeur de champs, de savants et flamboyants mouvements
d’appareils dévoilant de poétiques plans
d’ensemble alternant avec de longs plans séquences
et de très gros plans parmi les plus expressifs et
(ou) sensuels jamais vus au cinéma, tout ceci marqué
par la sensibilité à vif du cinéaste.
Bref, comme le disait Martin Scorsese, "une mise
en scène graphique qui a la force des dessins de
storyboards, un style totalement cinématographique"
et donc une remarquable leçon de cinéma puisque
tout y passe dans un ensemble sans véritable continuité
stylistique hormis l’instinct du metteur en scène
à nous scotcher à l’écran. Et
pourtant à la vision des deux séquences de
vol qui ouvrent et closent le film, on est stupéfait
à la fois par la science du montage et du découpage
de Fuller et par la symétrie et la ressemblance qui
existent entre les deux scènes : je me demande si
l’instinct a eu ici un grand rôle à jouer
tellement la perfection est au rendez-vous !
Quant à l’intrigue, elle est d’une très
grande linéarité, simple et réduite
à l’essentiel. Même si Fuller trouvait
idiot que les français aient transformé les
communistes en dealer, il faut bien admettre qu’à
l’intérieur de cette histoire, c’est
tout aussi crédible, ce qui prouve que l’anticommunisme
vilipendé du film n’était pas d’une
aussi grande importance, n’étant pas le principal
sujet mais, comme les "McGuffin" chers à
Alfred Hitchcock, un simple détail. Les protagonistes,
des premiers rôles aux troisièmes couteaux
sont tous très précisément caractérisés
mais possèdent aussi chacun leur ambiguïté
et leur part d’ombre. Fuller nous rend tous les personnages
principaux très proches car, s’ils sont pour
la plupart en équilibre précaire sur la corde
raide entre le bien et la mal, ils possèdent une
part d’humanité non négligeable qui
ressort parfois au grand jour : Candy, en assommant Skip
pour le retenir d’aller faire une action déshonorante
; Moe en refusant de livrer Skip par peur du sort qui lui
adviendrait ; Skip, en allant chercher le cadavre de Moe
qui allait partir pour la fosse commune et lui offrir un
enterrement décent comme elle en avait toujours rêvé.
Cette dernière scène, quasi muette en un long
plan d’ensemble fixe, est absolument bouleversante
et, comme Guérif nous le fait remarquer, personne
d’autre avant Fuller n’avait parlé ouvertement
du sort réservé aux plus pauvres aux USA et
il faudra attendre encore quarante ans avec Le Saint
de Manhattan en 1995 pour qu’un cinéaste
y revienne. Il existe donc chez ces "rebuts de la société",
un certain sens de l’honneur, une solidarité
et un zeste d’intégrité qui font que
Candy, Skip et Moe restent des personnages inoubliables
et s’imposent à jamais dans l’histoire
du film noir.
A l'origine, le rôle de Candy était prévu
pour Marilyn Monroe, mais cette dernière, qui répétait
les chansons et les danses des Hommes préfèrent
les blondes de Howard Hawks, ne put se libérer pour
le tourner. Jean Peters, qui était le premier choix
de Fuller, obtint de jouer le personnage qui reste l’une
de ses interprétations les plus mémorables
avec celle dans Bronco Apache de Robert Aldrich. Après
le refus de Marilyn, sachez que nous avons échappé
à Betty Grable : les dieux devaient veiller sur ce
film ! Si on ne parle jamais de la profession de Candy,
il paraît évident qu’il s’agit
d’une prostituée. Fuller la filme souvent de
très près et sa sensualité et son érotisme
sautent aux yeux du spectateur. Il faut l’avoir entendu
dire, quand Skip se met goulûment à l’embrasser,
"enlever mon rouge à lèvres ne fera
pas augmenter le prix" pour ne plus avoir de doute
sur ses "activités". Ses relations avec
Skip sont au départ basées sur le mensonge,
la sauvagerie et une certaine vulgarité, et l’on
peut dire, comme certains l’ont fait avec Hitchcock,
que les scènes ‘d’amour’ de Pickup
sont filmées comme des scènes de combats.
Il semblerait que le cinéaste s’est acharné
à faire souffrir son héroïne : lors de
son premier contact avec Skip, elle se prend un coup de
poing dans la figure qui la met KO et plus tard elle se
fera défigurer par son amant. Le joli visage tuméfié
de Jean Peters à la toute fin du film, caressé
amoureusement par Skip, est resté gravé intact
dans ma mémoire depuis ma première vision
du film jusqu’à ce jour, c’est dire si
Fuller a le sens de l’image marquante.
Inconnu du réalisateur, Richard Widmark fut par contre
imposé pour le rôle de Skip et, grâce
soit rendue à Zanuck, car pour l’acteur aussi,
c’est un des personnages les plus inoubliables de
sa carrière avec ceux qu’il tenait dans Les
forbans de la nuit de Jules Dassin et dans La dernière
caravane de Delmer Daves. Insolent, violent, à
l’humour sardonique ("Je vais t’enfoncer
ce sourire" dira le policier, agacé par
son air narquois), solitaire et totalement retiré
du monde au point de vivre dans une minuscule cabane au
bout d’un quai, Skip est un personnage désabusé
("Je ne crois personne") mais bien vivant
et d’une confiance en lui à toute épreuve.
Toujours souriant, il exerce sa ‘profession’
avec amour et il est content comme un gosse quand il réussit
à faire échouer une filature qui le prenait
pour cible. Ce n’est ni plus ni moins qu’un
grand enfant qui ne sait pas exprimer ses sentiments par
la parole mais par les gestes qui se font donc tous plus
ou moins brusques et violents. Son amitié avec la
vieille indicatrice est aussi un trait de génie du
cinéaste-scénariste. Moe a beau l’avoir
trahi à de nombreuses reprises puisque "si
certains colportent des vivres, moi ce sont des renseignements",
Skip ne lui en tient pas rigueur comme elle l’explique
si naturellement : "Nous vivons différemment
des autres : Skip me comprend, il ne m’en veut pas.
Il n’est fâché que lorsque je le trahis
pour trop peu".
Tous les personnages qui gravitent autour sont aussi très
bien croqués, même ceux qui n’apparaissent
que quelques minutes à l’écran : les
deux policiers non dénués d’ambiguïté,
l’un ayant été déjà suspendu
à plusieurs reprises pour cause d’acharnement
violent contre des prévenus, l’autre n’hésitant
pas à utiliser la corruption pour arriver à
ses fins ; Joey, inquiétante figure de tueur, toujours
filmé suant la peur en très gros plan ; l’indic
obèse, dans un restaurant chinois, prenant les billets
chiffonnés à l’aide de ses baguettes
et les glissant dans la poche de sa chemise tout en continuant
de manger, etc., Une formidable galerie de portraits qui
gravitent autour de nos "héros" au milieu
d’un paysage urbain angoissant et nocturne, et qui
finissent de tisser un tout vraiment difficilement oubliable.
Et puisqu’un film de Fuller ne doit pas se conclure
d’une manière traditionnelle, même si
Skip et Candy finissent par coopérer, ce n’est
aucunement par patriotisme et aucun rachat n’est suggéré
puisque chacun s’en va continuer à exercer
sa "‘profession inavouable". Du précipité
de noirceur très consistant et tenace teinté
de lyrisme : précipitez vous, vous ne verrez pas
un film de cette trempe toutes les semaines !
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Commençons
sans plus attendre par dire que la qualité
du DVD est égale à celle du film ! Carlotta
est le petit éditeur qui monte, qui monte…et
qui est en train de devenir synonyme de fiabilité
en terme de qualité technique et en matière
de suppléments et de design. Bref, après la
collection regroupant 3 comédies américaines,
l’éditeur continue sur sa lancée de
la recherche de l’excellence.
La copie dont nous disposons se révèle
d’une très grande propreté. Hormis quelques
artefacts (mais il faut vraiment les chercher), une compression
sommairement visible sur les très gros plans et quelques
autres où ça fourmille légèrement
(13’), c’est la perfection attendue par tous
les cinéphiles. Ah, si seulement tous les classiques
pouvaient être traités de cette manière
! Attention, les flous que nous trouvons à quelques
reprises au cours du film sont intentionnels et voulus par
Samuel Fuller ; ils n’ont rien à voir avec
une quelconque défaillance technique du DVD.
La piste anglaise est époustouflante
de netteté et de clarté : le thème
entêtant de Leigh Harline peut s’y épanouir
à loisir. La piste française en revanche est
pratiquement inaudible : crachouillante, grésillante,
criarde, grinçante et complètement saturée.
Mais il faut savoir que Carlotta nous offre ici l’opportunité
de voir (ou plutôt d’entendre) une rareté
que l’on croyait perdue. La médiocrité
de la VF est donc excusable et, si historiquement la version
française est importante pour toutes les raisons
expliquées plus haut, elle était de toute
façon minable, le doublage étant parfaitement
hideux
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Question
design, c’est splendide : les menus
sont très recherchés et présentés
soit sur fond d’extraits du film dans des bouts
de pellicule, soit sur fond de dialogues, le tout enrobé
dans le fameux thème "asiatisant" de
Leigh Harline.
Quant aux suppléments,
l’éditeur ne faillit pas à sa réputation.
Ils représentent une durée totale d'à
peine une heure mais pourquoi faire plus long quand, en
5 bonus, une somme aussi riche et passionnante d’informations
et d’analyses nous est offerte. Pour notre plus
grand bonheur, la qualité prime donc encore une
fois sur la quantité dans ces 5 documentaires réalisés
pour 4 d’entre eux par la société
Allerton : 4 documents courts, riches
et complémentaires, tous superbement
montés, organisés et réalisés
avec pour chacun, uniquement des extraits du film analysés
sous forme parfois de "split-screen".
Préface d’Arthur Penn (5’52)
Le grand réalisateur parle de ce qui le rapproche
de Samuel Fuller, leurs expériences personnelles
de la Seconde Guerre Mondiale qui leur a fait faire du
cinéma dans l’urgence, ayant appris sur le
front à ne pas perdre de temps et aller à
l’essentiel. Si sa vision de Pickup on South
Street paraît assez lointaine et parfois faussée,
Arthur Penn parle avec passion de la rigueur du réalisateur,
de sa manière d’aller droit au but sans fioritures.
Toujours agréable d’entendre un grand cinéaste
parler d’un de ses confrères avec un aussi
profond respect.
Du microfilm à la poudre blanche
(8’12)
Ou comment la version française a transformé
un brûlot "anti-rouge" en histoire de
drogue… On nous décrit, en long en large
et en travers, l’histoire de cette fameuse mais
rarissime version française dont je vous ai déjà
beaucoup parlé à l’intérieur
de ma chronique. Dommage que la voix de Fabien Ricour
soit aussi monocorde. Nous apprenant que la version française
était quasiment invisible, nous pouvons une nouvelle
fois applaudir l’éditeur de nous l’avoir
proposée.
Le film noir selon Fuller (22’27)
Voici le morceau de bravoure du DVD, un monologue de François
Guérif, historien du cinéma et spécialiste
de la série noire, auteur d’un fameux livre
sur le genre, la bible des amateurs. Avec sa passion et
son érudition sur le sujet, il fallait s’attendre
à être accroché à ses lèvres
et c’est ce qui se produit. Revenant d’abord
sur la définition du film noir, il se penche ensuite
sur le contexte du tournage du film et nous fait un bref
topo sur Fuller et le film noir. C’est seulement
après qu’il nous parle pendant quasiment
un quart d’heure de Pickup on South Street
en le détaillant assez profondément mais
toujours avec une clarté digne d’un grand
pédagogue. Guérif connaît parfaitement
son sujet et nous en parle en se mettant au niveau du
plus grand nombre sans l’intellectualiser. Mais
le cinéma de Fuller n’a pas à être
intellectualisé, c’est du cinéma brut
de décoffrage. Passionnant !!!
Derrière l’objectif : Le style Fuller
(16’)
Et voici que c’est au tour de Hervé De Luze,
chef monteur de Roman Polanski, Alain Resnais, Claude
Berri, de nous parler de Pickup on South Street
mais cette fois côté purement technique même
si il ne peut parfois pas s’empêcher de nous
parler de son propre ressenti émotionnel à
de nombreuses reprises (il compare aussi ce film "glauque
et humain" aux romans de David Goodis et William
Irish), ce qui nous rend ce document moins froid et didactique
qu’il l’aurait été sans ça.
Malgré qu’il n’ait pas l’air
d’avoir revu le film récemment (il nous dit
que la musique est quasiment absente du film !!!), il
se révèle lui aussi passionnant mais partant
un peu dans tous les sens à la fois. Son intervention
est moins construite que celle de Guérif mais pas
loin d’être aussi riche en informations.
Cinéma cinémas : Fuller
(10’)
Extrait de l'émission mythique (à l’époque
où la télévision publique savait
encore produire des émissions de qualité
sur le sujet) dans lequel le cinéaste commente
à la Moviola le début du film devant sa
table de montage… Ce document est plus intéressant
par le fait de voir et d’entendre Fuller et son
bagout (le cinéaste n’ayant pas sa langue
dans sa poche) que pour ce qu’il nous apprend comme
anecdotes : il s’étend bien trop longtemps
sur de petits détails parfois insignifiants mais
il faut dire, à sa décharge, que son temps
devait être compté. Il nous apprend entre
autre que toutes les scènes montrant New York ont
été filmées à…Los Angeles,
que la scène du métro a, contrairement à
ce que tout le monde croyait, été filmée
elle, entièrement en studio, qu’il adorait
les pickpockets et en conclusion nous parle de sa relation
avec la caméra : "j’écris
avec la caméra, la caméra doit avoir un
rythme musical"…
Bande annonce originale
Pour finir, la traditionnelle bande annonce mais ici complètement
abîmée, sans aucune définition ni
contraste : on peut alors juger du travail formidable
effectué par l’éditeur concernant
la restauration de ce chef-d’œuvre.
Nous aimerions plus souvent avoir à chroniquer
des DVD de cette qualité : Bravo et encore merci
Carlotta. Puissiez vous récupérer un maximum
de chefs-d’œuvre du 7ème art !
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