Ce
Phantom of the Paradise,
qui commence comme un épisode de Happy days,
musique 60’s façon Beach boys, cuirs noirs
et coiffures gominées, se situe dans la plus pure
tradition ‘de palmienne’ : on retrouve les split
screens, technique précédemment utilisée
sur Dionysus (un des premiers De Palma) en 1970,
une dose de thriller et de cynisme… D’emblée,
un constat s’impose : Brian De Palma a puisé
son inspiration dans différentes sources qui vont
bien évidemment du roman de Gaston Leroux le
Fantôme de l’opéra, à ses
multiples adaptations cinématographiques : Lon Chaney
en 1925 et Arthur Lubin en 1943. On pense également
à Faust, au portrait de Dorian Gray, à
la Soif du mal ou encore au film muet allemand
Das Kabinett des Doktor Caligari de Robert Wiene
ou encore au Frankenstein de JamesWhale, bref,
Phantom of the Paradise est un film passerelle,
réalisé dans le seul but de critiquer l’industrie
du disque et par extension, celle du cinéma.
Phantom of the Paradise est une méditation
cathartique à propos du mercantilisme qui pervertit
toute œuvre artistique. De Palma avoue lui-même
se trouver au centre d’une société capitaliste
dont il rejette les valeurs mais dont il ne peut se dépêtrer.
Comme il le dit : "traiter avec le diable fait de vous
un démon". A travers le personnage du fantôme,
De Palma s’interroge sur la place de l’artiste
dans un monde capitaliste qu’il ne peut rejeter, sous
peine d’être rejeté à son tour.
Si De Palma est critique par rapport au
show business, il l’est également par rapport
à son public. Une foule que le réalisateur
décrit assoiffée, insatiable, incapable de
penser par elle-même. La mort du chanteur glamour
bisexué Beef (Gerrit Graham) passe pour partie intégrante
du spectacle, un effet spécial concocté dans
le seul but de nourrir la foule. Il en va de même
pour le meurtre de Swan lors de la cérémonie
de mariage avec Phoenix. La foule est pareille à
un zombie, prête à accepter tout ce que le
système peut lui donner sans se poser la moindre
question. On est en droit de se demander si De Palma perçoit
son public de la même manière…
Le succès d’estime, la reconnaissance
du public ne peut passer que par de multiples concessions.
Dans le cas du Phantom, le succès passera par la
vente de son âme à Swan. Le réveil de
son cauchemar ne se fera qu’au prix du meurtre de
ce dernier. L’impresario mort, le Phantom peut renaître
de ses cendres et devenir, comme Phoenix, un oiseau sacré
libéré. Une libération, qui si elle
marque la fin du Phantom, sonne également le chant
du cygne pour Swan.
De Palma, qui mûrissait ce projet
d’adaptation depuis de longues années, a eu
quelque difficulté à vendre son script à
un studio. Une barrière qui tenait principalement
de la thématique rock du film, un genre dont les
studios ont une peur viscérale, le rock représentant
la liberté et la lutte contre l’establishment.
De Palma a présenté le film comme une comédie
musicale d’horreur rock, destinée à
un public orienté cinéma plutôt que
musique rock.
A la différence d’une comédie
musicale dite classique, Phantom of the Paradise
est une métaphore qui va au-delà des seules
compositions scéniques. A la manière d’un
Berthold Brecht, la musique et le spectacle deviennent un
commentaire ironique sur l’action dramatique. De même,
dans une comédie musicale classique, les compositions
scéniques freinent l’action dramatique, avec
Phantom of the Paradise, la musique n’est
nullement un frein, une pause, au contraire elle attise
la tension dramatique à l’écran.
Trouver un studio fut un tel calvaire que
De Palma décida de prendre le problème à
l’envers : dégoter une compagnie de disques
intéressée dans le projet puis chercher un
studio. De Palma sonna chez A&M records, il y fit la
connaissance de Michael Arciaga, un jeune cadre enthousiasmé
par le script, qui le mit en contact avec Paul Williams,
sous contrat chez A&M à l’époque.
De Palma tenait du même coup son Swan et son compositeur,
même si le réalisateur avoue que Williams n’était
pas son premier choix, il aurait préféré
les Rolling Stones ou les Who, malheureusement, ils n’ont
jamais décroché le téléphone.
Pour le personnage du Phantom, De Palma
pensa directement à William Finley, qu’il connaissait
de longue date. En ce qui concerne le rôle de Phoenix,
le choix fut plus délicat, l’actrice devait
personnifier à la fois la beauté et le talent,
Jessica Harper décocha le rôle, notamment grâce
à ses capacités vocales. Suite à Phantom
of the Paradise, son premier rôle au cinéma,
on la retrouvera dans Suspiria de Dario Argento.
Sous des dehors de film comique,
grand guignol et fourre tout, Phantom of the Paradise
représente une œuvre éminemment intelligente
et subtile qui consacra De Palma comme un des grands réalisateurs
américains du vingtième siècle. Ne
perdez pas de temps, signez dès à présent
votre contrat !