Réalisé par Jacques Demy
Avec Catherine Deneuve, Nino Castelnuovo, Anne Vernon, Marc Michel (I), Ellen Farner, Mireille Perrey
Scenario : Jacques Demy
Musique : Michel Legrand
Photographie : Jean Rabier
Montage : Anne-Marie Cotret, Monique Teisseire
Un film Madeleine Films
France - 87' - 1964



Zone 2
Format Cinémascope 1.75:1
Langues : Français
Ss-titres : Anglais / Espagnol
Couleurs - Stéréo
Menus fixes



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Chroniqués par DvdClassik :
Pas d'autres Demy à ce jour...

 

 



Cherbourg, 1957 : Geneviève Emery a 17 ans, et vit seule avec sa mère, jeune et jolie veuve. Celle-ci tient un magasin où elles vendent tant bien que mal leurs parapluies. Geneviève est amoureuse de Guy, 20 ans, qui travaille dans un garage. Ils vont au théâtre en cachette, ils font des projets d'avenir, et surtout ils veulent se marier. Quand elle l'annonce à sa mère, celle-ci le lui interdit. Pendant ce temps, Guy reçoit sa feuille de route : il doit partir pour 2 ans en Algérie…

"En musique, en couleurs, en chanté" : rarement l'accroche sur une affiche de film aura été aussi évocatrice.

"En musique" : autant être clair, celui qui n'aime pas la musique de Michel Legrand aura du mal à apprécier le film, tant elle est omniprésente. L'œuvre a été composée comme une symphonie d'une heure et demie, en trois mouvements, tout comme le découpage du film : "le Départ", "l'Absence", "le Retour". La partition est une des meilleures de Legrand, mélange d'influences classiques et jazz, mais sans le côté daté qu'ont certaines de ses musiques (cf. "3 places pour le 26", du même Demy…). Le thème du générique et l'air de la bijouterie sont même rentrés dans le répertoire de grands jazzmen comme Frank Sinatra, Ella Fitzgerald ou Louis Armstrong (sous les titres "I will wait for you" et "Watch what happens"). De plus, la partition se fond parfaitement dans l'action, ponctuant les actes, les émotions, de touches discrètes et pertinentes.

"En couleurs" : le film est une véritable symphonie de nuances : papiers peints, meubles, manteaux, cages d'escalier, tous les éléments du décor semblent composer une peinture aux couleurs chatoyantes, très typées années 60 et en même temps indémodables.

Au milieu de ces teintes vivantes, on remarque d'autant mieux les touches sombres disséminées ça et là. Roland Cassard, avec son costume noir, son chapeau noir, sa voiture noire, apporte un sérieux et une mélancolie qui contrastent avec la jeunesse et la joie de vivre de Geneviève. L'ex-amoureux transi de "Lola", tourné 3 ans plus tôt avec Anouk Aimée dans le rôle-titre, apparaît comme une sorte d'oiseau de mauvais augure…

La vitrine de la boutique est remplie de parapluies de toutes les couleurs, alors que tout le monde sait que ce qui se vend le mieux, ce sont les "pépins" noirs, lugubres révélateurs du malaise qui règne en la demeure. La veuve tente pourtant de se convaincre : "Vois-tu Geneviève, si le magasin marchait mieux, je serais la plus heureuse des femmes !" Mais la réalité est toute autre, comme lui assène plus tard sa fille : "Nous n'avons pas d'amis… Quant aux voisins, tu ne leur dis jamais rien !". Pourtant, lors d'une dispute avec sa fille, un homme entre dans le magasin et demande : "Le marchand de couleurs, s'il vous plaît ?" Et la veuve, excédée : "C'est la porte à côté !", semblant avouer que tout n'est pas si rose que cela en a l'air… Cela ne l'empêche pas de se préoccuper autant de sa nouvelle coiffure que de ses dettes !

"En chanté" : on dit souvent que les Parapluies de Cherbourg est une comédie musicale : c'est vrai mais en partie seulement, car la forme se rapproche plus de celle d'un opéra, avec ses actes et surtout ses airs chantés. Toutes les paroles sont chantées et font partie de la partition ciselée par Michel Legrand. Avec auto-dérision, Demy devance les mauvaises langues dès l'ouverture du film par la bouche d'un collègue de Guy : "Tous ces gens qui chantent, moi tu comprends ça me fait mal ! J'aime mieux l'ciné…" Car certaines personnes sont rebutées par cet aspect, qui peut paraître comme une contrainte, mais si on y est réceptif, il rend le film d'une fluidité et d'une légèreté étonnantes. Il faut dire que la synchronisation du jeu des acteurs avec les voix des chanteurs est parfaite, et le procédé évite de subir un changement de voix quand on passe du parlé au chanté ! Si l'on ajoute la remarquable adéquation de la musique avec ce qui se passe, ce qui se dit et ce qui se ressent, on peut palper l'émotion et la tension qui irradient le film et en font un "en-chantement".

La musique, les décors, tout ce qui fait la particularité de ce film ne doit pas occulter le fond. Car Demy, mine de rien, aborde un grand nombre de sujets importants dans la société française aux alentours de 1960, au premier rang desquels figure bien sûr la guerre d'Algérie. Elle n'apparaît qu'en filigrane, avec le départ de Guy, ses lettres et son retour, mais c'est finalement elle qui tient le premier rôle, déterminant l'avenir des deux héros. Guy a été secoué par ces événements, il revient en vétéran blessé physiquement mais aussi moralement, et il fait même penser à un vétéran du Viêt-Nam comme John Rambo, incompris, marginalisé. Demy nous décrit aussi une société alourdie par le poids des conventions, entre mariages arrangés, importance de l'argent et peur des qu'en-dira-t-on.

Tous ces thèmes font la richesse de l’œuvre et pour peu qu'on se laisse emporter par la féerie du spectacle, les Parapluies de Cherbourg nous offre de grands bonheurs. "Enchanté, Monsieur Demy !"

Copie restaurée en 1990. L'image et le son sont donc de bonne qualité.

Les couleurs sont bien restituées, la compression est efficace à part quelques blocs dans les parties sombres, comme souvent… Le son est stéréo. Les voix des chanteurs sont distinctes et la compréhension est facile. L’orchestre sonne un peu à l’ancienne, on sent que l’enregistrement ne date pas d’hier, mais cela a aussi son charme et ne gâche en rien le plaisir
 

Outre les filmographies, bande-annonce et autres critiques dithyrambiques de l'époque, on a le droit dans la version Collector à un DVD contenant un documentaire de la femme de Demy, Agnès Varda : L'univers de Jacques Demy.

D'une durée d'1 heure 27, il nous présente toute l'œuvre de son auteur, dans un ordre aléatoire assez perturbant. En effet, il faut bien connaître l'œuvre de Demy pour s'y retrouver car la logique n'est pas évidente !… Chaque film a droit à un petit développement de quelques minutes, et des interventions de Jacques Demy et de nombreuses personnes qui ont participé à ses projets ponctuent le document : de ces égéries Anouk Aimée, Catherine Deneuve, en passant par les acteurs et techniciens, et bien sûr les musiciens. Le passage concernant les Parapluies révèle quelques détails savoureux. Notamment sur la musique : Michel Legrand se rappelle que le réalisateur et lui avaient rajouté des annotations sur la partition, aux moments les plus émouvants : premier mouchoir, deuxième mouchoir… Car ils savaient que les gens allaient pleurer, et ils n'avaient pas tort d'ailleurs !

Il s'agit en fait plus d'un hommage que d'une analyse fouillée, ce qui aurait été impossible sur si peu de temps. Il aurait été intéressant de consacrer un documentaire entier sur les Parapluies. Mais finalement, Agnès Varda nous donne envie de découvrir les autres œuvres de Jacques Demy, pour certaines très peu connues et diffusées, et c'est déjà beaucoup !


Un film chroniqué par Monsieur Hulot