Quand
Hal Chester, obscur producteur anglais, propose
à Jacques Tourneur de tourner Night of the Demon,
celui-ci accepte aussitôt. C'est l'occasion pour ce
cinéaste américain, d'origine française,
de renouer avec le genre fantastique. Il y a laissé,
en effet, une empreinte indélébile, notamment
grâce à sa collaboration avec le producteur
Val Lewton, au sein de la R.K.O, où il signa au début
des années 40 trois films considérés
comme des classiques du genre : Cat People (La
Feline), I walked with a zombie (Vaudou)
et, dans une moindre mesure, The Leopard Man (l'Homme
Leopard).
Jacques Tourneur a oeuvré dans différents
genres cinématographiques pour lesquels il a signé
quelques réussites, comme dans le western (Canyon
Passage, Wichita), le film d'aventures (The
Flame and the Arrow, Appointment in Honduras),
le film noir (Out of the past).
Rendez vous avec la peur est tiré
d'une nouvelle d'un auteur anglais, Montague R. James, intitulée
"Casting the runes". Une première
mouture du scénario a été écrite
par Charles Bennett (qui avait travaillé dans les
années 30 avec Alfred Hitchcock, notamment sur Les
39 marches) qui abandonna faute de moyens le projet
à Hal Chester, qui réécrivit le script.
Pour Tourneur, qui croit sincèrement aux forces occultes
et au surnaturel, le film est l'occasion pour lui de faire
partager au spectateur cette conviction. L'histoire, en
effet, a tout pour plaire au cinéaste : un scientifique
américain, le docteur Holden, débarque en
Angleterre pour démasquer le leader d'une secte satanique.
Le film va confronter celui-ci, fermement et profondément
cartésien, à une multitude de phénomènes
paranormaux qui auront raison de son scepticisme et qui
verront ses certitudes s'effondrer au fur et à mesure
du récit en le laissant seul face à ses doutes
. "Maybe it's better not to know" ("il vaut
mieux ne pas savoir") sera la phrase de conclusion
du film.
Mais, au-delà de l'aspect parapsychologique,
ce qui intéresse Tourneur, c'est la relation que
l'homme entretient avec la peur. Il va reprendre les recettes
qui ont fait le succès de ses précédents
films fantastiques en le situant dans un cadre contemporain
(l'Angleterre des années 50, pays des fantômes
et des châteaux hantés) car, selon lui, "l'épouvante,
pour être sensible, doit être familière".
Puis il va imposer sa marque de fabrique : suggérer
la menace plutôt que de la montrer.
Malheureusement, les producteurs, pas aussi
intelligents et avisés que Tourneur, lui imposent
de tourner des scènes supplémentaires ou l'on
voit apparaître un démon, plus grotesque qu'effrayant
à vrai dire, ce qui, dans une certaine mesure affaiblit
le propos du film et son impact sur le public. En effet
le film repose sur l'existence ou non de forces démoniaques
chargés d'accomplir une malédiction ; voir
celle-ci confirmée dès les premières
minutes du film enlève tout suspense. Sans cette
faute de goût, le doute aurait été total
dans l'esprit du spectateur. Tourneur a toujours regretté
ces ajouts car il était très fier de ce film
qu'il citait parmi ses préférés. Mais
les défenseurs du film, dont votre serviteur fais
partie, tenteront de justifier ces apparitions comme des
hallucinations dont les héros sont victimes, paralysés
par la peur, et qui naissent par autosuggestion (rien ne
nous empêche de croire que les soi-disant victimes
du démon sont mortes accidentellement)
Pourtant, malgré ces réserves,
Night of the demon est un chef d'oeuvre du genre,
peut-être le plus beau film de Tourneur, un de ces
films que l'on chérit car uniques. C’est un
film ou sont mêlés habilement polar et fantastique,
ou l'atmosphère y est constamment oppressante, étouffante,
menaçante (sentiment renforcé par la superbe
musique de Clifton Parker) et la nature inquiétante
(la scène dans le bois ou Holden se sent poursuivi
par un nuage de fumée blanche).Tout au long du film,
le rythme ne faiblit pas. La mise en scène de Tourneur
notamment par sa fabuleuse utilisation de l'éclairage
(la photographie de Ted Scaife est pour beaucoup dans la
réussite du film) et du son, crée un climat
d'incertitude et un suspense haletant quant au sort du héros,
possesseur du parchemin (synonyme de mort certaine par les
puissances des ténèbres s'il s'auto consume),
véritable moteur dramatique du film. Le spectateur
a une longueur d'avance sur le personnage principal du film
car il sait ce que lui ignore : une des plus belles scènes
du film est celle ou l'on voit le parchemin s'envoler des
mains de Holden et se diriger sur un feu de cheminée
mais se heurter a une grille de protection, ce qui sauve
le héros de la malédiction. Le film regorge
d'autres morceaux d'anthologie (scènes que je ne
préfère pas vous révéler afin
de ne pas vous ôter le plaisir de les découvrir)
que l'on peut voir comme un florilège des différentes
formes d'occultisme comme la sorcellerie, la magie noire
ou le spiritisme.
A la fin du film, on ne peut pas affirmer
à coup sur qui du rationnel ou du surnaturel a pris
l'ascendant sur l'autre. Bertrand Tavernier, dans Amis
Américains (aux éditions Institut Lumière/Actes
Sud p.355),dit "Chez Tourneur, la plupart du temps,
la victoire est minime, les ombres demeurent, et pratiquement
rien n'a été résolu. Les héros
(le mot convient mal aux personnages principaux de Tourneur)
vivront avec leurs angoisses. Ils auront simplement appris
qu'il y a des puissances extérieures, des forces
surnaturelles et ils devront en tenir compte".
Pour interpréter les rôles
principaux, Tourneur fait appel à Dana Andrews (qui
a tourné, entres autres, avec Preminger et Lang)
dont il apprécie les qualités humaines et
qu'il a déjà dirigé dans Canyon
Passage - il l'utilisera à nouveau dans Fearmakers.
Dans le rôle du professeur Holden, il est prodigieux,
passant de l'assurance à l'inquiétude puis
au doute avec beaucoup de crédibilité. Il
est aidé dans son enquête par la nièce
du Pr Harrington, jouée par la délicieuse
et rare Peggy Cummins, connue par tous les cinéphiles,
pour avoir été l'héroïne du génial
Gun crazy (Le démon des armes)
de Joseph Lewis. Face à eux, dans le rôle de
l'inquiétant Dr Karswell, un acteur irlandais, Niall
McGinnis (qui a joué notamment dans Jason et
les argonautes et The edge of the world),
qui tient là le rôle de sa vie et qui vole
presque la vedette à Dana Andrews.