Tourné
sept années après la Chevauchée fantastique,
le premier western de son réalisateur tourné dans la Monument
Valley, La Poursuite infernale marque un approfondissement
conséquent du langage de John Ford, qui entre certainement dans
sa pleine maturité stylistique avec ce film. Il faudra attendre
La Prisonnière du désert, près
de dix années plus tard, pour que Ford se surpasse encore et
livre son sommet esthétique.
Approfondissement ne signifie pas renoncement et l’univers que
le réalisateur avait dessiné dès ses premières
œuvres se retrouve pleinement. Wyatt Earp ressemble beaucoup au
Lincon que composait déjà Henry Fonda dans Vers
sa destinée (1939) : un personnage solitaire
s’intègre dans une communauté afin de lui apporter
les bases nécessaires à sa construction, bases constituées
dans les deux cas par l’instauration d’une véritable
Justice écartant la totale anarchie propre à l’homme
livré à lui même.
Henry Fonda retrouve d’ailleurs dans son interprétation
toute la sereine distance nécessaire à caractériser
la hauteur de vue du shérif par rapport aux divers événements
auquel il assiste. Et comme Lincoln, il se montre maladroit dans les
actes élémentaires de la vie sociale, en l’occurrence
lorsqu’il doit faire danser une jeune femme lors de quelque solennité.
La communauté "fordienne" est composée comme
à l’accoutumée de personnages hauts en couleur se
complétant plus ou moins harmonieusement. La description de ces
caractères demeure ici à l’état d’esquisse
là où dans d’autres œuvres le réalisateur
n’hésitera pas à pousser le burlesque jusqu’à
la caricature nuisant à la cohérence interne de l’œuvre
(le convoi des braves, par exemple). Ici, l’humour n’est
apposé que par touches : le cri que pousse la femme lorsque Wyatt
Earp entre dans sa chambre d’hôtel afin de déloger
l’indien saoul, l’hystérie collective des mêmes
femmes lors de la représentation théâtrale tant
attendue… Les personnages féminins principaux sont d’ailleurs
d’une densité moindre que celle de leurs partenaires masculins.
Tant l’effacée Clementine que la plus affirmée Chihuahua
ne constituent au premier chef que des prétextes pour valoriser
les hommes qu’elles côtoient.
Cette sobriété bienvenue se retrouve dans l’usage
fait de la musique dont l’emploi abusif constitue l’autre
grand péché mignon de Ford, qui n’hésite
que rarement à plaquer une pure musique de compositeur de studio
sur des images qui seraient tout à fait capables de mener une
existence individuelle sans cet ajout.
Dans La Poursuite infernale, Ford privilégie
au contraire les sons naturels comme moteur de l’action. Lors
de la séquence d’introduction, Walter Brennan propose vainement
de racheter son troupeau à Fonda. Excédé il donne
un coup de fouet aux chevaux menant sa carriole et c’est à
cet instant précis qu’une coupe franche mène au
plan suivant montrant Fonda de dos s’éloignant rejoindre
ses frères. De la même manière au moment où
l’affrontement final est sur le point de se déclencher
à OK Corral, Fonda s’avance lentement vers les Clanton
qui sont présentés de face, une diligence traverse la
scène à toute allure au moment où le héros
émet sa laconique sentence "And I’m gonna kill
you". C’est précisément lors de ces propos
que la scène est présentée d’un point de
vue opposé, un des frères Clanton étant présenté
de dos tandis que Fonda apparaît à l’arrière
plan par l’entremise de la profondeur de champ. Le procédé
peut paraître élémentaire mais il demeure très
efficace dans l’optique du mythe dans laquelle se place le réalisateur.
Ce sont les actions les plus simples (faire avancer sa carriole, énoncer
une phrase) qui dictent la grammaire cinématographique. Dans
les deux exemples cités, Fonda sort grandi puisqu’il se
trouve cadré par un plan d’ensemble et apparaît au
fond du décor comme la figure légendaire qu’il est.
Ces exemples tirés de l’usage fait de la musique doivent
être étendus à ce qui constitue la qualité
première de l’œuvre entière. Le réalisateur
n’a en effet de cesse de marquer le film sous le sceau de la contemplation,
qui touche au premier chef, et de manière apparemment paradoxale,
les moments de pure action. Ainsi par exemple les deux scènes
de course-poursuite les plus significatives du film.
La première montre Doc Holliday quitter précipitamment
Tombstone, dans laquelle le shérif s’emploie de l’y
ramener au plus vite. Nous voyons ce dernier quitter un relais avec
de fraîches montures en un beau plan d’ensemble laissant
se profiler au loin Monument Valley surplombé par un ciel serein
rempli de nuages pommelés. La course à proprement parler
est immédiatement représentée par deux plans plus
rapprochés. Dans les deux cas, Fonda entre dans le champ de dos
tandis que la caméra demeure fixe et imperturbable : l’acteur
s’éloigne tel un bolide pour s’enfoncer dans le toujours
superbe paysage.
Ford refuse tout mouvement d’appareil et ne privilégie
par conséquent pas la sensation physique procurée par
la vitesse du cavalier. Il préfère annoncer son sujet
(la course) par un plan de grand ensemble (le relais, Fonda et un panorama
de Monument Valley) avant d’effectuer deux petites variations
sur ce paysage et le cavalier s’y trouvant (les deux plans successifs
de Fonda rentrant en amorce du plan). Seule l’idée du mouvement
est figurée car la caméra ne fait que se placer à
deux endroits successifs afin de cadrer le personnage alors que rien
n’est vu du déplacement du dispositif filmique. La beauté
intrinsèque du sujet est préférée à
l’action immédiate qui n’est figurée que par
la fuite du cheval de l’avant vers l’arrière plan
grâce à la profondeur de champ. Le même paysage vu
sous plusieurs angles afin d’en épuiser la riche variété,
une figure dont l’échelle s’amenuise poétiquement
au fil de sa course constituent autant d’idées aussi poétiques
qu’efficaces sur un pur plan dramatique. La présentation
du paysage en lui même crée des échos singuliers
dans la conscience du spectateur : majesté dépouillée,
loin de toutes préoccupations métaphysiques que nous trouverons
dans La Prisonnière du désert.
Le lyrisme paisible présent par exemple dans les westerns d’Anthony
Mann est par contre également absent de ces images en raison
peut-être de l’ajout d’une aura mystérieuse
intimidant davantage le spectateur que ne le voulait Mann, qui ne cherchait
qu’à créer un pur bonheur plastique.
La seconde scène comparable à la présente est celle
de la poursuite de Billy Clanton par un des frères Earp après
le meurtre de Chihuahua. Il n’y a cette fois pas d’effet
d’annonce de variations par un plan général de la
scène. Nous sommes directement en plein désert et un montage
alterne entre plans large pris d’un point de vue opposé.
En premier lieu, Earp, tout d’abord figure lointaine, galope en
direction de la caméra pour prendre plus de consistance au
fur
et à mesure de son approche. Au moment où il sort du champ,
Ford effectue une coupe franche et use à nouveau du personnage
comme amorce du plan : Earp fuie vers le lointain. Nouvelle coupe franche
avec cette fois Clanton en amorce du plan.
Nous conservons l’idée de variation sur un thème
avec cette nuance que cette fois Ford use dès le départ
de majestueux plans de grand ensemble comme base poétique. Le
réalisateur conjugue beauté intrinsèque des lieux
et intensité de l’action, cette dernière s’imposant
comme d’elle même sans recours à force artifices
de mise en scène.
Ford cherche systématiquement non pas à transcender la
réalité quotidienne mais au contraire à servir
sa véritable nature qui n’est que noblesse. Il n’est
dès lors pas étonnant que son langage prenne pour appui
des petits riens de l’action pour construire sa mise en images.
L’aboutissement de ces recherches plastiques est peut-être
constitué par ce plan de Walter Brennan à OK Corral au
lever du soleil. En quelques secondes nous voyons un gros plan de visage
encore dans la pénombre s’animer doucement. Le père
Clanton émerge du sommeil et redresse lentement la tête.
Cette action, qui en est à peine une par sa banalité,
est accompagnée par le lever du soleil. En quelques secondes
Ford nous montre un lever du jour en soulignant la symbiose unissant
l’homme et la nature. Utiliser un tel plan pour annoncer le duel
relève d’une grande audace tout en participant pleinement
du monde "fordien" caractérisé par un refus
de l’effet au bénéfice du dépouillement formel.
L’impact d’une telle image est d’autant plus fort
que sa teneur dramatique est quasiment nulle. Ford abolit l’espace/
temps de l’action au profit d’un espace/ temps de la contemplation.
Le dépouillement de cette image se retrouve par ailleurs dans
d’autres moments où un seul objet, relégué
au rang de signe quasiment abstrait, se pare néanmoins d’une
pointe de mélancolie. Ainsi de ce mouchoir abandonné par
Doc Holliday sur la barricade avant de joncher le sol, mortellement
blessé, la caméra s’attardant quelques instants
sur le tissu virevoltant au gré du vent. Tels moments possèdent
une double signification esthétique et morale. Ce mouchoir blanc,
c’est la pureté qui demeurera à jamais hors de portée
de Doc. Médecin capable de réciter Hamlet,
il n’en est pas moins un assassin ayant revêtu l’habit
de la civilisation, lui dont la trace peut être suivie de cimetière
en cimetière, Tombstone, sa dernière ville de séjour,
contenant d’ailleurs le plus vaste de tout l’ouest. De la
même manière au début du film la curieuse insistance
de la caméra sur James Earp, au moment du départ de ses
frères pour la ville, revêt d’autant plus d’importance
qu’il ne sera plus jamais visible, les Clanton étant sur
le point de le supprimer. Dans les deux cas de figure, ces longues images
apparaissent comme de délicats et touchants adieux à la
vie.
(4) Autre type de manifestation formelle contribuant à instaurer
l’atmosphère solennelle du film, la gestion des cadrages.
Il y a bien entendu la contre-plongée grandissant le héros
: Wyatt Earp lors du duel de Tombstone, venant de loin pour emplir finalement
tout le champ de la caméra. Mais Ford sait également user
de l’angle plat pour figurer les duels purement psychologiques
entre les personnages antagonistes du film. Après avoir accepté
la place de shérif, Wyatt Earp pénètre dans le
saloon où se trouvent les Clanton. S’ensuit une série
de gros plans alternant entre les différents membres
du
clan et le shérif, tout seul mais dont l’invulnérabilité
ne fait pas de doute lorsqu’il décline son identité
en voix off à un Clanton quelque peu décomposé.
La plongée enfin sert à décrire comme souvent l’écrasement
par les forces du destin mais également la résolution
implacable naissante : plan des trois frères Earp sous la pluie
battante autour de leur frère cadet assassiné. Leurs visages
demeurent dans l’obscurité, seuls leurs chapeaux coiffant
des têtes immobiles sont visibles.
Par l’emploi de ces différentes figures de style (longs
plans fixes, paysages filmés pour eux même avant qu’y
soient intégrés les personnages, montage privilégié
par rapport aux mouvements d’appareil, angles de cadrage), Ford
sait conférer la dimension "bigger than life" à
son récit et atteint pleinement ce qui était de toute
évidence le premier but recherché. Une réussite
que John Sturges ne pourra prétendre renouveler avec pareil bonheur
dans son célèbre remake réalisé en 1957,
Règlement de comptes à O.K. Corral.
Cette chronique de l’Ouest est
dédiée à James, éternel cow-boy.