Réalisé par Joseph Mankiewicz
Avec Gene Tierney, Rex Harrison, George Sanders, Edna Best
Scénario : Philip Dunne d’après le roman de R.A. Dick
Musique : Bernard Herrmann
Photographie : Charles Lang
Un film 20th Century Fox
Usa – 100' – 1947


100 mn
Zone 2
Format cinéma : 1.33
Format vidéo : 4/3
Noir et blanc
Langues : Anglais 2.0 / Français 1.0 / Italien 1.0 / Espagnol 1.0
Sous titres : Anglais / Français / Espagnol / Italien / Hollandais
Chapitrage et menus fixes


Article sur Imdb.com


Votre avis nous intéresse

Chroniqués par DvdClassik :
Pas d'autre film à ce jour

 

 



Au début du siècle à Londres, Lucy Muir, jeune et belle veuve, quitte sa belle-famille pour aller vivre au bord de la mer avec sa fille et sa servante. Lucy loue un cottage qu’on dit hanté par le fantôme du capitaine Clegg. Il l’est en effet et apparaît à Lucy qui, loin d’être terrorisée, lui voue au contraire une grande tendresse malgré son caractère frustre et bougon. La belle veuve ayant des ennuis d’argent, le fantôme propose de lui dicter ses mémoires de marin grâce auxquelles elle pourrait se renflouer. Mais chez l’éditeur à qui elle va proposer le manuscrit, elle rencontre Miles Farley, un écrivain gentleman avec qui elle pense se remarier, délaissant pour cela son fantôme. Comment va réagir ce dernier ? Tout ceci n’était-il pas seulement un rêve ? Le final d’une somptueuse beauté viendra nous apporter la réponse.

N’y allons pas par quatre chemins et n’attendons pas la fin de cette critique pour clamer haut et fort que ce film fantastique est un pur chef d’œuvre, le premier d’une longue série pour Mankiewicz. Mais attention le terme ‘fantastique’ ne s’applique ici ni à la science-fiction, ni à l’épouvante. Ce film fait partie de ce courant qu’on pourrait nommer ‘fantastique romantique’ ou ‘comédie fantastique’ qui a connu son apogée dans les années 40 en Europe comme à Hollywood et qui a amené sur les écrans son lot de gentils fantômes et de morts en sursis. En ces périodes troublées et au milieu d’un monde chaotique, la Mort au cinéma représente alors souvent un idéal inaccessible, Mme Muir, par exemple, attendant patiemment son dernier soupir pour espérer enfin retrouver son fantôme bien aimé. Ce genre délicieux par excellence est composé d’œuvres comme Peter Ibbetson de Henry Hathaway, Le ciel peut attendre de Ernst Lubitsch, Le portrait de Jennie de William Dieterle, La vie est belle de Frank Capra ou, dans une veine plus humoristique, le délicieux Ma femme est une sorcière de René Clair. Une ‘mode’ qui a traversé aussi l’Atlantique puisque Michael Powell et Emeric Pressburger tourneront le merveilleux Une question de vie et de mort et David Lean L’esprit s’amuse en Angleterre alors que Claude Autant-lara réalisera en France Sylvie et le fantôme. L’exquise alchimie constituant la recette de ces œuvres s’est malheureusement évaporée, car hormis quelques réussites éparses, les grands succès du genre de ces dernières années ont gagné en mièvrerie ce qu’ils ont perdu en magie et en poésie, l’exemple le plus flagrant étant le médiocre et pourtant ultra bénéficiaire Ghost de Jerry Zucker. Au lieu de nous lamenter, revenons en arrière jusqu’au film qui nous préoccupe ici.

Mme Muir est une jeune veuve qui décide après la mort de son mari de s’extirper du carcan oppressant de sa belle-famille pour enfin aller vivre sa propre vie et ne plus subir celle des autres. Lassée du cynisme et de l’hypocrisie environnante, elle s’installe dans une maison isolée au bord de la mer. Elle est fascinée par le tableau représentant le portrait d’un capitaine, ex-propriétaire de ces lieux, accroché dans le salon. Comme Dana Andrews faisant apparaître Laura à force d’y penser très fort dans le film d’Otto Preminger, Lucy est, elle aussi, si puissamment attirée par ce visage, qu’elle va finir par rencontrer le fantôme du capitaine ; une amitié assez forte va naître entre eux. En effet, tous deux sont séduits par la même chose, à savoir une vie aventureuse. Le fantôme l’a vécu et n’aura de cesse de la lui narrer mais Lucy, notre Emma Bovary anglaise, frustrée par une vie terne et monotone aux côtés d’une belle-famille étouffante et d’un mari qui devait être ennuyeux, a toujours fantasmé une vie romanesque. Quand le marin baroudeur, malgré son caractère frustre, irascible et ronchonneur, lui dit "Je suis ici parce que vous croyez en moi. Continuez à le croire et je serais toujours réel pour vous", comment la jeune femme rêveuse n’en serait-elle pas aussitôt tombée amoureuse ? Cependant, elle sera incapable de tout lui sacrifier quand, poussée par le fantôme lui-même, accablé de ne pas pouvoir lui offrir de plaisirs terrestres, elle se mettra à aimer un homme en chair et en os, écrivain de son état, qui lui fera miroiter monts et merveilles mais qui se révèlera en fait un véritable mufle, monstre d’égoïsme et de cynisme. Quand elle se rendra compte de son erreur, il sera trop tard : le fantôme, réagissant aussi humainement que les êtres réels, à savoir, avec jalousie et déception s’en ira après avoir parlé à Lucy dans son sommeil lui murmurant une bouleversante déclaration d’amour.

Encore une fois, nous pouvons raisonnablement nous poser la question de savoir s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité puisque le personnage de Gene Tierney est endormi lors de la dernière apparition du capitaine et que, à son réveil, tout est terminé. Et c’est la dernière partie du film qui commence, profondément mélancolique, au cours de laquelle nous voyons la sublime Gene Tierney vieillir sous nos yeux. Ses enfants et petits enfants se marieront tous à leur tour, la laissant solitaire, errer sur les plages et les grèves balayées par les vagues, symbole du temps qui passe inlassablement. Mais le spectateur retrouvera le visage magnifique de l’actrice et du personnage lors d’un final éblouissant de beauté et d’émotion porté par le somptueux thème d’amour de Bernard Herrmann. Encore une fois, comme dans tous les grands films romantiques, de Peter Ibbetson de Henry Hathaway à Brigadoon de Vincente Minnelli en passant par Le réveil de la sorcière rouge de Edward Ludwig, la force de l’amour sera telle qu’elle réunira les deux amants au-delà de la mort ou du temps. Comme le dit Patrick Brion, "Le temps perd la valeur qu’il est habituel de lui accorder et le présent ne sert qu’à mériter l’avenir."

Présenté comme ceci, nous pourrions raisonnablement penser que le film aurait pu tomber dans la mièvrerie ou dans un trop plein de guimauve mais nous vous avons annoncé dès le départ qu’il n’en était rien. Comme les plus beaux romans d’amour de la littérature, le style transfigure tout. Et ce film est un mélange harmonieux d’éléments tous portés à la perfection. Ayant commencé sa carrière de réalisateur l’année précédente avec Le château du dragon, Mankiewicz manie déjà la caméra avec une fluidité et une élégance qui ne le quittera jamais plus. Le travail sur le montage est lui aussi transparent et irréprochable. La photographie de Charles Lang est d’une belle sensualité et avec l’aide des autres techniciens de la Fox restitue à merveille l’Angleterre de l’époque du Roi Edouard et les paysages champêtres et marins de des superbes côtes anglaises. Et que dire du score de Bernard Herrmann, peut-être le plus beau qu’il ait composé avant celui de Vertigo, si ce n’est qu’il est éblouissant ? Cette musique fait beaucoup pour ajouter à l’émotion que nous éprouvons à de nombreuses reprises. A signaler aussi que l’un des thèmes de cette bande originale fait fortement penser à celui célèbre qui ponctuera Vertigo justement qui pourrait d’ailleurs en être une variation.

Troisième film du réalisateur pour la 20th Century Fox, auparavant scénariste très justement réputé, auteur de scripts extraordinaires comme ceux de Fury de Fritz Lang, Indiscrétions de George Cukor et surtout Trois camarades de Frank Borzage, Mankiewicz n’a bizarrement pas écrit le scénario de Mme Muir. Il a juste contribué à peaufiner le personnage interprété par George Sanders en lui écrivant certaines lignes de dialogues. C’est Philip Dunne, auteur de la magnifique adaptation de Qu’elle était verte ma vallée que réalisera John Ford et de quelques péplums plus intelligents que la moyenne tels David et Bethsabée de Henry King ou L’égyptien de Michael Curtiz, qui écrira cette histoire d’une qualité poétique extraordinaire, à la fois drôle et émouvante, romantique et mystérieuse mais aussi intelligente et désillusionnée puisque l’amour véritable ne peut s’accomplir pleinement que dans l’au-delà. A la fois comédie brillante et spirituelle, surtout dans sa première partie, le film se transforme en fine méditation sur la supériorité mélancolique du rêve sur la réalité et nous nous retrouvons devant une seconde partie tout simplement déchirante et poignante. Tous les sentiments défilent sous nos yeux émerveillés et embués d’émotion devant ce mélange d’onirisme, de charme, de séduction sans oublier la tendre ironie habituelle de Mankiewicz qui est un des éléments qui constituera en quelque sorte sa ‘marque de fabrique’ pour les films à venir.

Nous ne pourrions achever ce texte sans parler de ce trio d’acteurs extraordinaire. George Sanders, dans le rôle de l’écrivain séducteur mais cynique, est très à son aise puisqu’il a très souvent joué ce genre de personnages fort peu recommandables. Dans la peau, ou plutôt ‘l’enveloppe charnelle’ du fantôme, nous trouvons le superbe acteur Rex Harrison qui ne sera jamais aussi bon que chez Mankiewicz puisque son autre interprétation la plus mémorable est sans doute son personnage de Jules César dans Cléopâtre. Il excelle dans ce personnage au langage peu châtié, râleur invétéré, romantique et même cultivé puisqu’il ira jusqu’à citer des poèmes de Keats. Quant à Mme Muir, inutile de s’appesantir sur l’une des actrices les plus adulées des cinéphiles du monde entier, la sublime Gene Tierney qui trouve peut-être ici son plus beau rôle. La voir dans la scène finale, ayant retrouvée son apparence de jeune femme radieuse, s’éloigner main dans la main avec son capitaine est un des moments les plus ‘tendrement fort’ de l’histoire du cinéma. Et Mankiewicz commence ici avec le personnage de Lucy, le début d’un catalogue impressionnant de rôle féminin sur mesure, avant entres autres, ceux de Eve Harrington, Maria Vargas ou Cléopâtre. Notons aussi le tout petit rôle de la future Maria de West Side Story : Nathalie Wood. Laissons le mot de la fin à Jacques Lourcelles qui écrit ceci dans son dictionnaire du cinéma : "Alliage rare, presque unique, entre l’expression d’une intelligence déliée et caustique et un goût romantique de la rêverie s’attardant sur les déceptions, les désillusions de l’existence."

Image : Ce film culte faisant partie des DVD les plus attendus d’une grande majorité de cinéphiles, il était légitime que la déception soit du niveau de cette attente. Il en était de même lors de la sortie de Moby Dick ou de La comtesse aux pieds nus dont le résultat, même s’il aurait pu être bien meilleur, était loin d’être catastrophique. Il serait hypocrite de ne pas avouer que nous attendions aussi un plus grand respect pour L’aventure de Mme Muir connaissant le niveau que peuvent atteindre les restaurations actuelles : pour cela, il suffit de juger le résultat en visionnant par exemple les mètres étalons en la matière, à savoir les DVD de La mort aux trousses ou Sunset Boulevard. Le film de Mankiewicz souffre évidemment de la comparaison, la copie n’ayant pas été retouchée depuis 1975 et souffrant de nombreux artefacts comme griffures, points blancs, traits verticaux…La définition est elle aussi fluctuante, les premières scènes laissant craindre le pire, étant même à la limite du flou. D’autres débuts de bobines ou morceaux de scènes laissent à désirer mais les récriminations ne vont pas bien plus loin.

Ceci étant dit, après le coup de colère compréhensible des amoureux du film, il faut avouer que, une nouvelle fois et contrairement à de véritables scandales eux (La captive aux yeux clairs chez Montparnasse, le coffret Welles et Polanski de chez ‘DVDY’, une grande partie des catalogues ‘Films de ma vie’ ou ‘Sony Music Video’, L’inconnu du Nord Express chez Warner, aucun éditeur n’étant épargné), ce DVD de chez Fox (est-il besoin de préciser que la rédaction du site n’entretient pas de partenariat avec l’éditeur) est loin d’être médiocre car l’essentiel est sauf : la luminosité et le contraste sont bien présents et le travail de Charles Lang ressort splendidement : peu de pixellisation et de grain dans les scènes d’extérieurs, bonne compression y compris dans les scènes nocturnes et sombres, peu de mouvance ou de tremblement de l’image contrairement à tout ce qui a été dit. La sortie repoussée à deux reprises l’était-elle pour retirer de la circulation une mauvaise série de DVD à problèmes ? Le doute persiste et expliquerait éventuellement la différence de jugement technique entre les uns et les autres. Reste que, les pointilleux recherchant la perfection (et qui dans l’absolu ne la rechercherait pas?) peuvent s’abstenir ; les autres ne devraient pas hésiter à se procurer ce film merveilleux car une édition de meilleure qualité dans un avenir proche me semble peu probable, le potentiel commercial de ce film n’étant certainement pas des plus juteux malgré sa très haute réputation.

Son : Côté son, signalons une piste anglaise en stéréo 2.0 de qualité correcte sans défauts flagrants. La version française en mono est à éviter, le doublage aussi bon soit-il ne pouvant pas remplacer les voix et les intonations si uniques de Rex Harrison et George Sanders. Quant à Gene Tierney, il est triste de l’entendre doublée. Il est important une nouvelle fois de signaler que les sous titres blancs et discrets ne sont pas insérés dans d’ignobles bandeaux noirs contrairement aux anciennes mauvaises habitudes de l’éditeur.

En bonus, contrairement à l’édition zone 1, une seule bande annonce passablement détériorée.


Sorti dans la désormais préstigieuse collection Fox Studio Classics en zone 1, The ghost and Mrs Muir déçoit comparativement au traitement dont ont bénéficié d'autres titres de la collection, la réédition de How green was my valley et la récente sortie de The day the earth stood still s'averant bien supérieures en terme de qualité d'image. Si l'on peut être légtimiment déçu, on saura tout de même se contenter de cette édition pour apprécier à loisir le merveilleux film de Mankiewicz.


Issu des mêmes sources que le zone 2, le DVD zone 1 est donc techniquement identique au disque sorti en France. Le DVD américain ne propose pas de sous-titres français mais uniquement anglais ou espagnols, ceux-ci sont jaunes contrairement aux sous-titres blancs du zone 2. Seules différences entre les 2 éditions : le packaging qui pour le zone 1 reprend l'habillage de la collection et la présence sur le disque américain de divers bonus.

104 mn
Zone 1 Fox Studio Classics
Format cinéma : 1.33
Format vidéo : 4/3
Noir et blanc
Langues : Anglais 2.0 / Français 1.0 / Italien 1.0 / Espagnol 1.0
Sous titres : Anglais / Espagnol


Commentaires audio : 2 commentaires audio, Gregg Kimble (superviseur d'effets spéciaux et historien du cinema) et Christopher Husted pour le premier, Jeanine Bassinger (enseignante) et Kenneth Geist (auteur d'une biographie de Joseph Mankiewicz) pour le second.

Rex Harrison : The man who would be king : Documentaire-biographie de l'acteur. De nombreux extraits, photos et témoignages de ses proches (dont son fils), un documentaire complet et très interessant produit à l'origine pour la télévision.

Galeries de photos : 5 sections (Lobby card, Posters, Publicity, Set stills, Production stills), environ 150 photos, celles issues du tournage sont superbes.

Bande annonce : Bande annonce originale.

Un film chroniqué par Jeremy Fox