La
genèse de Mean Streets
En 1972, Martin Scorsese montre Boxcar Bertha
(1972) à John Cassavetes, ce dernier lui déclare : "Martin,
tu viens de perdre une année de ta vie pour faire ce tas de merde
! C'est un bon film, mais tu vaux mieux que les gens qui font ce genre
de cinéma. Ne commence pas à être accro au box office,
essaie de faire quelque chose d'autre". (1)
A l'écoute du cinéaste qu'il admire tant, Scorsese décide
de sortir du placard son projet Season of the Witch
dont il améliore la dramaturgie et modifie le titre pour l'intituler
Mean Streets. Dès lors, le jeune réalisateur
italo-américain se voue corps et âme pour donner forme
à cette oeuvre.
Roger Corman, producteur de Boxcar Bertha, propose
un financement à Scorsese et tente d'imposer ses conditions :
le récit doit être transposé dans un quartier "noir"
avec des protagonistes afro-américains. Le cinéma urbain
est alors en pleine blaxploitation, des films comme The Cool
Breeze (Barry Pollack, 1972) remportent un grand succès
et Corman souhaite poursuivre dans cette voie lucrative. Mais Mean
Streets est un projet trop personnel pour que Scorsese réponde
aux sirènes financières du producteur. Il se remémore
le propos de Cassavetes et cherche d'autres moyens de produire son film.
Le script passe de main en main, Coppola en reçoit un exemplaire
qu'il fait lire à Al Pacino. Le jeune interprète de Michael
Corleone n'est pas intéressé. Scorsese rencontre alors
Jonathan Taplin, un ancien road manager de Bob Dylan, qui dispose de
fonds provenant d'un riche héritier de 23 ans ! Impressionné
par le travail de Scorsese, il insiste pour produire Mean Streets,
Scorsese accepte, la production peut démarrer. Roger Corman,
non rancunier de n'avoir pu imposer son film "black", décide
d'aider Scorsese en lequel il voit un ami et surtout un génie
en devenir. Il lui propose de distribuer le film et de s'entourer d'une
de ses équipes non syndiquée afin de profiter pleinement
du budget.
Reste à trouver des comédiens pour interpréter
les personnages hauts en couleur de Mean Streets. Pour
la plupart, Scorsese a déjà son idée. Charlie sera
incarné par Harvey Keitel (qui jouait le rôle de JR dans
Who's that Knockin' at my Door) tandis que les rôles
secondaires seront tenus par d'autres connaissances de Scorsese parmi
lesquelles Amy Robinson ou Richard Romanus.
Reste
à trouver un acteur pour le personnage de Johnny Boy que Pacino
refusa. Deux ans auparavant, Brian De Palma invite Scorsese pour fêter
un réveillon et le présente à un comédien
fraîchement sorti de l'Actor's studio : Robert De Niro. Immédiatement,
le courant passe entre les deux hommes. Comme Scorsese, De Niro est
un enfant de "Little Italy". Il se souvient du petit Marty
et lui cite le nom des types avec lesquels il arpentait les rues du
ghetto italien. Les points communs entre les deux hommes sont nombreux
et quand Scorsese cherche un interprète pour Johnny Boy, il pense
aussitôt à De Niro. Ce rôle donnera naissance à
l'une des plus belles collaborations entre un cinéaste et un
acteur, dans la veine de celles qui unirent Anthony Mann et James Stewart,
Billy Wilder et Jack Lemmon, ou John Ford et le Duke. Martin Scorsese
est déjà dans la cour des grands !
Avant les premières prises de vues, Scorsese dessine le "story
board" du film et répète pendant dix jours avec ses
comédiens (pratique qu'il réitèrera pour la plupart
de ses films). Le tournage démarre par les scènes d'intérieur
dans les studios de la Warner à Los Angeles et se termine par
des plans à New York dans le quartier d'enfance du cinéaste.
Au terme de 27 jours de tournage et d'un montage rapide, le film dont
le budget avoisine les 550 000 $ est projeté sur les écrans
américains. Son succès public est essentiellement new-yorkais,
mais la critique est enthousiaste. Acclamé à la quinzaine
des réalisateurs de Cannes ainsi qu'au New York film festival
de 1973 le film sort trois ans après en France où il devient
un objet cinématographique culte !
Quand Scorsese montre la première copie de Mean Streets
à John Cassavetes, il ressent certainement une petite appréhension,
mais le mentor lui déclare simplement : "Fais ce que
tu veux, mais ne coupe rien !".
Mean Streets : une plongée dans l'univers Scorsesien.
A
l’instar de nombreux films de Scorsese, Mean Streets se présente
comme une étude sociologique d’un milieu clairement défini.
Charlie, Johnny et leurs amis sont des petites frappes qui évoluent
dans les rues de "Little Italy".
Après Who’s that Knocking at my Door,
Scorsese signe ici sa deuxième déclaration d’amour
à sa ville natale, New York. Il continuera à clamer cet
attachement à la mégalopole durant le reste de sa carrière
avec des films inoubliables comme Taxi Driver, New
York New York, After Hours, The Age
of Innocence, Raging Bull, Bringing
out the Dead ou Gangs of New York. D’autres
cinéastes ont développé un travail similaire sur
la ville, on pense notamment à Spike Lee, Woody Allen ou plus
récemment Michael Mann. Chacun d’entre eux a su apporter
un regard particulier sur la cité. Chez Martin Scorsese, la ville
est vue sous l’angle du trottoir. En tournant avec une "caméra
épaule" les plans de New York en l’espace de 6 jours,
il capte des détails que seul un enfant du quartier pouvait repérer
: de la vieille qui hurle à la fenêtre aux commerçants
plus vrais que nature, jusqu’au regard des badauds, tout concourt
au réalisme du film. Dans les années 70, New York n'était
pas encore passée entre les mains décapantes de Giulani.
La ville est alors une jungle où cohabitent prostituées,
drogués, mac et paumés de toutes sortes, les rues sont
dépeintes sans concession. Pendant le tournage, on pouvait lire
sur le clap "Mean Streets" (les rues misérables). L’anecdote
raconte que les habitants du quartier étaient énervés
par ce titre et insultaient l'équipe de tournage accusée
de donner une mauvaise image de "Little Italy" ! Mais si Scorsese
filme les rues avec un tel réalisme, il en extrait aussi une
certaine forme de beauté à travers quelques éclairs
de mise en scène : lors de la dernière virée nocturne
de Charlie, la caméra saisie des images ahurissantes, captant
les lumières de la ville pour les mixer à la bande son
et donner naissance un éblouissant tableau de bruits, de lumières
et de couleurs. En regardant cette scène on peut déjà
parler de "fulgurances scorsesiennes". Les rues sont inhospitalières
mais exercent un pouvoir d’attraction.
C'est peut-être ici que réside l'originalité la
plus flagrante du cinéma de Martin Scorsese : être capable
de filmer une ville répugnante peuplée de personnages
immondes tout en les rendant séduisants.
Cette faune immonde qui peuple la ville est composée de "wise
guys" : Charlie, Johnny Boy et leurs acolytes sont de petites frappes
sans scrupule. Ils volent, arnaquent, extorquent et tabassent des innocents
pour quelques billets verts. Ils renvoient l’image d’une
meute de chiens errants déambulant dans la jungle new-yorkaise.
On retrouvera leur alter ego dans GoodFellas et Casino.
Avec ces trois films, Scorsese décrit le cycle de vie des mafieux.
Dans Mean streets il les montre jeunes et ambitieux,
luttant pour extorquer 40 malheureux dollars à deux jeunes drogués.
Avec Goodfellas, le gang devient plus organisé,
le mot parrain n'est pas prononcé mais Scorsese y fait allusion.
Enfin, Casino est le film de la démesure, celui
qui montre les "wise guys" dans tous leurs excès, avec
toujours plus d'argent, de violence et ... de pouvoir de séduction.
On en revient toujours à ce point, la séduction du mal.
Si Scorsese décrit ses héros avec un réalisme cru
(les bagarres, les scènes d'extorsion), il les met parfois en
scène dans des tableaux ensorcelants. Sur ce point, l'arrivée
de Johnny "Boy" dans le bar est remarquable : costume neuf,
chapeau vissé sur le crâne et sourire aux lèvres,
Johnny est entouré de deux filles subjuguées par son charisme.
Scorsese filme son entrée avec une virtuosité technique
époustouflante : la caméra semble flotter autour de Johnny
tandis qu'il s'approche de ses amis. Les lumières rouges du bar
dans lequel les filles dansent nues confèrent à l'ambiance
un aspect diabolique tandis que la bande son distille le démoniaque
Jumpin'Jack Flash des Rolling Stones. L’œil
et l'oreille du spectateur ne peuvent être que séduits
par cette démonstration de beauté. Johnny revêt
alors le visage de la séduction et il en va de même pour
chacun des autres membres du gang. Scorsese utilisera le même
procédé dans Goodfellas lorsque Henry
Hill pénètre dans la boîte de nuit tenue par les
affranchis. Le long plan séquence y est inoubliable tant par
son aspect technique que par sa capacité à rendre les
"goodfellas" attirants !!
Mean Streets présente donc un regard documentaire
sur la ville de New York et sur les groupes de voyous italiens qui la
peuple. Au fond Martin Scorsese, ne fait que reproduire un environnement
qu’il connaît sur le bout des doigts. Il donne ainsi un
cachet d’authenticité à son film et l’on comprend
mieux pourquoi il refusa la proposition suggérée par Corman
de tourner dans un ghetto noir !
Charlie l'alter ego de Martin Scorsese ?
Parmi
les voyous de Mean Streets, l'un d'entre eux est assailli
par le doute. Scorsese a décidé de centrer son récit
sur ce personnage ambivalent. A la fois attiré par l'amour de
la belle Teresa et par la violence du gang, Charlie est un héros
en perpétuel conflit. Dès la première scène
du film, il est filmé à son réveil, réveil
brutal qui le montre se précipiter vers un miroir. En affrontant
son image Charlie se rassure quant à sa propre existence. Martin
Scorsese déclinera cette figure du miroir dans chacun de ses
films. Le plus célèbre d'entre eux étant certainement
Taxi Driver et cette fameuse séquence où
Travis Bickle s'adresse au miroir : "You're talking to me ?"
Etre ou ne pas être, le héros scorsesien est envahi par
le doute. On retrouve ici un des traits de caractère de Martin
Scorsese. Enfant, il rêve d'être prêtre. Partagé
entre ce désir et son attirance pour le cinéma, il ne
cesse de se remettre en cause et finira par embrasser le Dieu cinéma
!! Depuis Martin Scorsese est un éternel insatisfait. On peut
lui remettre toutes les plus grandes distinctions, il continuera à
se sous-évaluer, estimant que les Hitchcock, Tourneur, Ford ou
autre Fuller avaient déjà tout apporté au septième
art ...
Si on regarde à nouveau la première scène de Mean
Streets, on remarque qu'elle est tournée caméra
à l'épaule. Le procédé repris régulièrement
pendant le métrage, permet d'exacerber le sentiment d'angoisse,
d'urgence et de tension du héros. Sous son air calme, Charlie
est un homme pressé. Il veut posséder Teresa, devenir
un affranchi et régler tous ses problèmes au plus vite.
Le héros scorsesien est un éternel angoissé qui
ne reste jamais en place. Il a besoin de mouvement, d’action.
Le parallèle avec Martin Scorsese est facile : connaissez-vous
un réalisateur qui a l’air plus occupé, plus pressé
? L’homme au débit mitraillette est un éternel angoissé
qui comble un manque affectif (ses rapports avec les femmes ont toujours
été difficiles) par une surdose de travail.
A
l’image de quasiment tous les films de Martin Scorsese, Mean
Streets est habité par des symboles religieux. Charlie
est un personnage profondément influencé par l’église
: partagé entre sa peur de la punition divine et son désir
pour Teresa, il ne cesse de flirter avec le pêché charnel.
Contrairement à JR (Who’s that Knocking at my Door)
il ne cèdera pas à tentation d’aller se défouler
ailleurs (les danseuses l’attirent mais il les rejette sous de
faux prétextes : elles sont noires !). De même Charlie
semble vouloir éviter la violence : dans la fameuse scène
du billard ("What is a mook ??"), il vient récupérer
de l’argent avec sa bande et tente de régler le problème
à l’amiable. Mais Johnny Boy qui ne comprend pas ce qu'est
un Mook (!!) provoque une bagarre générale. Tous les hommes
se cognent dans un chaos brillamment mis en scène par la caméra
épaule tandis que Charlie, allongé sur une table de billard,
reçoit les coups sans les rendre et adopte un comportement christique
de refus de la violence.
Dans le final de Mean Streets, Charlie, Johnny et Teresa
sont pris pour cible par les tueurs à la solde de Michael. Les
coups de feu claquent et le sang jaillit des visages de nos trois héros.
Cette image du sang qui gicle est une figure récurrente dans
le cinéma de Scorsese et renvoie au sang qui jaillit du corps
du Christ quand le centurion le transperce sur la croix. Ce symbole
particulièrement complexe car véhiculant des notions aussi
opposées que la vie et la mort, la pureté et l'impureté
représente l'essence même du cinéma scorsesien,
un cinéma marqué par l'ambivalence de ses héros
partagés entre un instinct de destruction et une volonté
d'expiation. Enfin, les décors de Mean Streets
sont également envahis par les symboles chrétiens. Certes
ils sont moins nombreux que dans Bringing out the Dead
(qui peut d’ailleurs être vu comme une auto-parodie de Scorsese),
mais ils sont bien là : Scorsese tourne des scènes dans
l’église de son enfance à Elizabeth Street, filme
des mouvements de foule évoquant les processions religieuses.
Enfin, le symbole de la croix revient régulièrement pendant
le récit et semble planer au-dessus du destin des protagonistes.
En mettant ainsi en scène le Christianisme, Scorsese exprime
son attachement à la religion qui a bercé son enfance
et hanté son adolescence.
Lorsqu’il réalise La dernière tentation
du Christ, il se libère totalement en exprimant une
vision moderne et clairvoyante de la religion, source de doute et de
passion…
Charlie Cappa présente encore un point commun avec Martin Scorsese
: le respect des anciens et de la hiérarchie. Lorsqu’il
se rend chez son oncle (un des parrains locaux), le jeune héros
adopte une attitude respectueuse et admirative vis-à-vis les
vieux affranchis. Charlie souhaite devenir l’un d’entre
eux mais son attachement à la religion (le refus de la violence)
et son attitude protectrice vis à vis de Johnny Boy l’en
empêcheront. Ce respect pour les anciens de la mafia peut-être
interprété comme une allégorie de la vénération
que Scorsese développe à l'égard du septième
art : à l’instar de Charlie, il respecte les anciens dont
il ne cesse de promouvoir et protéger les œuvres. Le cinéma
est une mafia ; Ford, Fuller, Ray, Renoir ou Hitchcock en sont les parrains.
Dans la filmographie de Martin Scorsese, Charlie Cappa se présente
incontestablement comme le héros le plus proche du réalisateur.
Après Mean Streets, les protagonistes deviendront
plus complexes et par certains aspects plus intéressants : tiraillés
entre leur violence physique (Travis Bickle, Jack La Motta, Henry Hill)
et leur volonté de rédemption, ils se présenteront
davantage comme un mélange entre Charlie et Johnny Boy.
Mean Streets, matrice du cinéma de Martin Scorsese
Mean
Streets se présente comme une œuvre fondatrice
dans la filmographie de Scorsese. Tous ses thèmes de prédilection
y sont déclinés dans une forme certes moins aboutie que
dans Casino (sommet formel de son art) mais avec un
talent que l’on peut déjà qualifier de "hors
norme". Dans Mean Streets, filmer New York est
une façon de raconter l’histoire de son quartier, et plus
indirectement c’est un moyen pour Scorsese de construire sa propre
histoire (à partir de ce film sa réputation va exploser).
Dernièrement, le cinéaste semble avoir abandonné
cette approche personnelle pour embrasser une vision plus large de l'histoire
: le New York qu’il dépeint dans The Age of Innocence
ou Gangs of New York ne raconte plus son histoire ou
celle de ses copains mais parle de la ville et par extension de son
pays. Son approche de l’art est plus globale. Ce rapport au passé
est particulièrement important pour Scorsese, son attachement
au septième art en est la preuve la plus évidente : pendant
sa jeunesse, Scorsese concentre ses efforts sur la réalisation
de films intimistes dont Mean Streets est la première
grande réussite. Cette approche quasi égoïste atteint
son paroxysme avec Raging Bull. Par la suite, il réalise
des oeuvres que l'on peut qualifier de moins égocentriques, devient
producteur, commence à militer pour préserver les grandes
oeuvres du patrimoine, réalise des documentaires pédagogiques
et passionnés (Voyage à travers le cinéma
américain, italien...) et s'apprête à nous
offrir The Aviator qui s'annonce comme une ode au Hollywood
des années 40. Il travaille ainsi pour préserver le passé
dont il imprime les traces sur la pellicule comme les anciens le faisaient
dans les livres d’histoire. Le cinéma de Martin Scorsese
est en perpétuelle évolution...
(1) Scorsese par Scorsese, édition des
Cahiers du cinéma