Mark Dixon est détective à New York. Réputé pour sa violence envers les criminels, il mène une enquête sur le meurtre d’un riche Texan poignardé après avoir gagné 19 000 dollars dans une salle de jeux. Au cours de son investigation, Dixon interroge le suspect principal, Ken Payne. Le truand l’agresse et, pendant la bagarre, reçoit un coup de poing meurtrier… Désemparé devant cette situation, Dixon décide de faire disparaître le corps. Un chauffeur de taxi est alors soupçonné, mais Dixon tombe fou amoureux de sa fille, la superbe Morgan Taylor…
Mark Dixon détective
Where the sidewalk ends
Réalisation : Otto Preminger (1950)
Scénario : Ben Hecht
Directeur de la photographie : J. La Shelle
Musique : Cyril J Mockridge
Studio : 20th Century-Fox
Durée : 93 minutes
Distribution : Dana Andrews, Gene Tierney, Gary Merrill, Bert Freed, Tom Tully, Karl Malden, Ruth Donnelly, Craig Stevens…
En 1950, après trois réalisations pour le compte de la 20th Century Fox (Laura, Whirlpool et Fallen Angel), Otto Preminger réalise son dernier film noir pour le studio avec Mark Dixon, Detective (Where the sidewalk ends). Le scénario, adapté d’un roman de William Stuart (Night Cry), est signé par un mystérieux Rex Connor. Derrière ce pseudo se cache Ben Hecht, l’un des plus talentueux et plus prolifiques scénaristes de la cité des anges. Preminger, également producteur du métrage, s’entoure des meilleurs techniciens, parmi lesquels le célèbre directeur photo Joseph La Shelle. Enfin, la distribution n’est pas en reste puisque l’on retrouve au générique le couple vedette de Laura : Dana Andrews et la subliiiiime Gene Tierney.

Tout ce beau monde est donc réuni autour du projet Mark Dixon, un des nombreux chefs-d’œuvre de la filmographie de Preminger malheureusement trop méconnu par le grand public !

A la lecture du générique de Mark Dixon, la première question qui vient à l’esprit est pourquoi ce diable de Ben Hecht s’est-il caché derrière un pseudo pour signer ce fabuleux scénario ? A cette interrogation nous n’apporterons aucune réponse mais peu importe car au fond seul le résultat nous intéresse. Par ailleurs, la copie du film proposée sur le DVD édité par Carlotta répare ce malentendu en affichant "Screenplay by Ben Hech". L’histoire devient alors plus lisse et on imagine que l’éditeur chéri des cinéphiles de la zone 2 a eu accès à une copie plus récente que l’original. Hecht est donc l’auteur du scénario et signe ici un de ses meilleurs scripts, un travail d’orfèvre à la fois riche et maîtrisé. Ce résultat, qu’il doit en partie à sa collaboration avec Preminger et au roman de Stuart, plonge le spectateur dans la complexité de l’esprit de Dixon. Dixon est un flic, un flic violent, mais au-delà de ce constat trop simpliste, il est également un personnage en proie au doute : fils de truand, il est d’avantage flic par esprit de contradiction avec le modèle paternel que par véritable conviction. Pour Hecht, inutile d’expliquer cette histoire en détails, les éléments parlent d’eux-mêmes : violent, erratique, Dixon n’est pas respectueux de la loi. S’il est flic, c’est pour faire la peau à tous les gangsters et, de façon plus inconsciente, pour régler son compte à un père qui, on le devine, a fait souffrir son entourage. Dixon est entièrement tourné vers cet objectif et rien ne pourra le retenir. Le script de Hecht devient particulièrement original lorsque le destin transforme le héros en assassin : après avoir tué par accident Ken Payne, Dixon cherche à dissimuler le corps et endosse le rôle du tricheur qu’il a toujours condamné. En quittant le droit chemin, la filiation paternelle se fait plus forte et le mêle à un univers sordide. Ici le titre original du film prend toute sa valeur : Where the sidewalk ends, en français "là où les trottoirs s’arrêtent" autrement dit les caniveaux, lieux de circulation des détritus, des rats, bref une allégorie du monde de la pègre. A partir de cet événement (premier tiers du scénario), le récit s’inscrit dans une dimension de type "film noir" : le flic est hors-la-loi et doit se sortir du piège qu’il a lui même mis en place. Mais Dixon reste obsédé par son complexe oedipien. La lutte qu’il livre contre l’image paternelle est trop présente dans son histoire pour s’en défaire. Chaque truand le renvoie à son père et après le meurtre de Ken Payne, l’empreinte paternelle prend le dessus. Partagé entre son désir d’échapper à une sanction pénale (maquiller ce meurtre en accident) et son obsession, il trouvera sa voie auprès d’une femme à la beauté trouble et au comportement juste : la belle Morgan Taylor n’est pas à proprement dit une "femme fatale" comme on en croise dans les films noirs (Jean Simmons dans Angel Face par exemple). Ici, on retrouve une femme vecteur de rédemption comme le sera quelques années plus tard Kim Novak dans Man with the golden arm, toujours de Preminger. A ses côtés, Dixon trouvera l’amour et un nouveau père en la personne de celui de la jeune Morgan. En sauvant ce dernier par un sacrifice et en s’acharnant jusqu’au KO contre le mafieux Tommy Scalise, qui cristallise à ses yeux l’objet de sa lutte, Dixon se débarrasse définitivement de toutes ses obsessions et atteint une forme de Nirvana d’une pureté à la fois sombre et tragique. Tout en apportant une dimension psychologique passionnante, le scénario de Hecht est un modèle de scénario pour film noir. Les cinéphiles ordonnés seraient donc tentés de ranger le Mark Dixon dans cette catégorie, mais le talent de Preminger est trop grand pour être restreint à un genre et des codes prédéfinis…

Le premier plan de Where the sidewalk ends est un mouvement latéral décrivant un trottoir sur lequel est inscrit le nom du couple de comédiens vedettes, puis le titre du film. On y voit les jambes et les pieds d’un homme qui marque une pause avant de quitter le trottoir pour s’engager dans une rue humide, sale et bruyante. En un plan et un titre, Preminger résume son film : une histoire où les hommes quittent le droit chemin pour se mêler aux scories de l’humanité. D’un point de vue thématique, il s’agit bien d’un film noir : comme nous l’avons évoqué précédemment, le héros est happé par un destin sombre duquel il aura le plus grand mal à se défaire. Grâce au roman de Stuart et à la technique dramaturgique de Hecht, l’histoire est rendue passionnante. Mais pour faire de ce texte un film d’une telle beauté, il fallait un réalisateur de talent : Preminger n’en manque pas et met en scène ici un bijou cinématographique à l’ambiance trouble et glaciale. Certes, le réalisateur d’origine autrichienne est l’auteur de films reconnus dans le genre (Laura ou Fallen Angel), mais pour autant il n’est pas considéré comme un spécialiste du film noir. Dans chacun de ses longs métrages réalisés pour la Fox, il n’est pas resté ancré dans les codes du genre et a su apporter un style empreint de perfectionnisme technique et d’élégance à la fois froide et originale. Pour corroborer ce propos, rappellons la remarque faite par Jeremy Fox dans sa mémorable analyse de Angel Face "une des caractéristiques récurrentes du cinéma de Preminger à l’époque, une certaine froideur clinique ; froideur en apparence puisque, comme chez tous les grands cinéastes, froideur qui recèle en fait un romantisme profond, le feu qui couve sous la glace en quelque sorte". En effet, le cinéma de Preminger est souvent considéré comme distant et difficile à appréhender, mais il est toujours marqué par la fluidité des mouvements de caméra et par une gestion de la lumière absolument somptueuse. C’est sur ce point que Preminger se démarque le plus du film noir. Contrairement aux grands classiques du genre, le réalisateur travaille dans une luminosité omniprésente et harmonieuse. Les visages sont éclairés avec une lumière moyenne, il en ressort une certaine douceur qui participe à l’ambiance si personnelle du film. Pour arriver à ce résultat, Preminger travaille avec Joseph La Shelle, le directeur photo qui a déjà officié auprès du réalisateur (Laura, Fallen Angel) et qui deviendra un des fidèles de Billy Wilder et d’Arhur Penn. Il éclaire chaque plan avec une technique et une subtilité bluffante : ici, on ne trouve pas de contrastes exacerbés comme dans les films noirs d’Anthony Mann par exemple (Raw Deal et T-Men notamment). Preminger dispose d’un budget conséquent et en profite pour peaufiner ses réglages techniques. Comme le remarque très justement Vincent Jeannot dans le documentaire proposé sur le DVD, Mark Dixon est un florilège d’effets photographiques : multiples lumières, transparences, maquettes, photogravures… Tout participe au soin obsessionnel que Preminger attache à l’image.

D’un point de vue technique, Where the sidewalk ends n’empreinte donc pas les codes du film noir. Côté distribution, Preminger s’éloigne aussi du genre en utilisant de nombreux acteurs et figurants. A l’opposé des classiques du genre, le héros évolue dans un environnement peuplé. Chez Preminger les protagonistes principaux ne sont pas seuls dans des ruelles sombres et désertes. Pour interpréter ses héros, il fait appel au couple de Laura. Dana Andrews incarne ce flic hanté et torturé. Son jeu sobre et complet s’impose avec douceur et fait de Mark Dixon un personnage à la caractérisation profonde et passionnante. Dès les premiers plans, on perçoit cette douleur qui le ronge. Et si le spectateur ne sait pas encore quelle est l’essence du malheur de Dixon, il reste néanmoins fasciné par ce personnage trouble. Pour faire face à Dana Andrews, Preminger choisit encore une fois Gene Tierney : la comédienne n’en est pas à sa première collaboration avec Andrews : outre Laura, elle a déjà cotoyé le comédien dans La route du tabac (1941) de John Ford et La reine des rebelles (1941) d’Irving Cummings. Dans Where the sidewalk ends, elle interprète la belle Morgan Taylor dont Dixon tombe amoureux. Tout comme Andrews, son jeu est empreint d’intériorité et sa beauté irradie chaque plan où elle apparaît. A défaut d’être particulièrement charismatiques, ces deux comédiens au service du réalisateur forment un couple inoubliable.

Mark Dixon est-il un "film noir" comme semble le penser François Guérif (1) ou plus simplement un polar tel que Carlotta le désigne sur le boitier du DVD ? Au fond peu importe, car il s’agit ici d’un chef d’œuvre, tout simplement ! Et s’il devait être cantonné à un genre, ce serait le "Preminger style" : une réalisation où chaque détail compte et où l’élégance se cache derrière la froideur du style. N’hésitez donc pas, ce quatrième film américain de Preminger est une petite perle, ou plutôt un diamant pour reprendre l’expression de Jacques Lourcelles, un diamant noir et à multiples facettes…

(1) cf. Le film noir américain, éditions Denoël


Image
: Superbe !! Depuis que Carlotta édite des films classiques, force est de constater que la qualité a toujours été au rendez-vous. Avec Mark Dixon, on remarque bien quelques rares griffures ( 57’33 dans la chambre de Gene Tierney) mais elles semblent être là uniquement pour nous rappeler que nous regardons un film qui a plus d’un demi-siècle. De son côté, la définition atteint un niveau de détail exemplaire tandis que les contrastes sont parfaitement gérés et rendent un bel hommage au travail subtil de La Shelle. Enfin, la compression ne montre aucun défaut de surbrillance ou de pixellisation. Bref, l’image de Mark Dixon est une grande réussite.

Son : Les anglophobes reprocheront à Carlotta de ne pas proposer de VF tandis que les anglophones se plaindront des sous-titres imposés par le menu. Néanmoins la vo sous-titrée est de très bonne qualité : le mono d’origine est dynamique, aucun souffle n’est à signaler et les dialogues se détachent avec clarté de l’ambiance sonore du film. Et si la VO n’est pas proposée sans sous titre dans le menu il est toujours possible de les désactiver avec la télécommande de votre lecteur DVD.
Zone 2
DVD 9
Editeur : Carlotta
Format 1.33
Langues : anglais mono
Sous-titres : français imposé
Les menus du DVD sont animés et sonorisés. Comme toujours chez Carlotta, ils ne proposent pas d’accès au chapitrage qui reste pourtant disponible avec votre télécommande pendant le visionnage.

La section bonus est composée de trois segments :

Regards sur la lumière (19’43) : ce documentaire animé par Vincent Jeannot, chef opérateur de Luc Besson et J.J. Annaud, traite de la lumière dans Mark Dixon. Il parle longuement du travail de La Shelle et de toutes les techniques mises en œuvre pour ce film. Les propos de Jeannot sont très instructifs et les vingt minutes du documentaire passent très rapidement.

Sous le travelling, le trouble
(22’50) : il s’agit ici d’un commentaire audio sur certaines images du film, animé par Jean Douchet. Si nous ne pouvons remettre en cause l’érudition du propos de Douchet, nous pouvons néanmoins regretter l’absence de rythme et de passion dans son monologue. Contrairement au précédent documentaire, les 22 minutes passent ici avec une lenteur déconcertante…

Bande annonce (1’40) : Sous-titrée et en mauvais état, cette BA permet d’apprécier le travail de restauration effectué sur le master !
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La fiche Imdb du film
Le film noir américain, éditions Denoël

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