Cela
commence en 1797, lorsqu'un comte polonais - Jan Potocki
- publie en langue française un étrange roman
à tiroirs nommé Le Manuscrit Trouvé
à Saragosse... Cet homme à la vie tumultueuse
– tel un aventurier, il parcoura l’Europe et
la Russie, pratiquant plusieurs métiers, multipliant
les femmes et semant les enfants – s’inspira
de ces diverses rencontres et des nombreuses histoires qu’on
lui raconta pour écrire son fameux livre.
Le Manuscrit Trouvé à Saragosse relate
ainsi, dans un seul et même mouvement, plus de cent
histoires différentes : histoires de pirates, de
bandits, de guerres, récits semi- autobiographiques,
légendes surnaturelles… Potocki, lui, se suicidera
en 1815 à l’aide d’une balle d’argent
dans la tête ; balle qu’il avait pris soin de
faire bénir par un prêtre ! Et son manuscrit
– livre total, incroyable mélange de modernité
et de culture populaire - fera désormais l’objet
d’un culte de plus en plus grandissant…
L’histoire se poursuit 150 ans plus
tard lorsqu’un cinéaste polonais – Wojciech
Has – décide de se lancer dans l’adaptation
évidement impossible du manuscrit. Il y parvient
pourtant, et c’est en 1965 que le film sort sur les
écrans. Mais jugé trop long, Le Manuscrit
Trouvé à Saragosse est amputé
de presque 30 minutes pour sa courte exploitation américaine
(le métrage passe de 180 à 152 minutes). Ainsi
charcuté le film devient bancal et paraît trop
farfelu. D’autres coupes sont alors effectuées
(surtout dans la deuxième partie) et Le Manuscrit
Trouvé à Saragosse de devenir Adentures
of the Nobleman, un film de 120 minutes !
Pourtant, quelques rares personnes découvrent la
version de 152 minutes, et s’en trouvent marquées
à tout jamais. Parmi eux : Jerry Garcia, futur membre
des Grateful Dead. Il n’hésitera par ailleurs
jamais à rendre hommage au film de Has, soulignant
l’influence considérable que ce dernier avait
eue sur sa musique. Et c’est au début des années
90 qu’il se mettra (avec l’aide de la Pacific
Film Archive) en quête du Saint Graal : la fameuse
version de 180 minutes. L’histoire du Manuscrit
Trouvé à Saragosse est loin d’être
terminée…
Ironie du sort (et encore une histoire
pour le manuscrit…), c’est le lendemain de la
mort du guitariste que Pacific Film met la main sur la version
longue. Désillusion : il s’agit là de
la version de 152 minutes ! Plus tard, il s’avérera
que Wocjiech Has a précieusement gardé une
copie de sa version longue mais la restauration de son matériel
semble malheureusement trop coûteuse. C’est
alors que Saint Martin Scorsese entre en scène et
décide de financer cette entreprise d’exhumation…
1997, soit tout juste 200 ans après la parution du
livre de Potocki… Le film, présenté
par Martin Scorsese et Francis Ford Coppola, ressort dans
le circuit des salles arts et essais d’Amérique.
C’est un triomphe critique…
2002, c’est l’heure du DVD…. Le film de
Has, oublié par un bon nombre d’Histoires du
Cinéma, est définitivement sauvé :
ce support stable lui promet enfin d’accéder
à la postérité qu’il mérite.
1797, 1815, 1965, 1997… Les histoires
entourant la conception du Manuscrit Trouvé à
Saragosse sont presque aussi tortueuses que les histoires
du film lui-même. Renforçant ainsi son caractère
fascinant et le vertige que l’on est en droit de ressentir
à sa vision. Car si Le Manuscrit Trouvé
à Saragosse est bel et bien un film unique,
il n’en est pas pour autant une bizarrerie bis réservée
à une poignée d’allumés. Non,
c’est un véritable grand film qui allie la
puissance visuelle et universelle des meilleurs films de
Kurosawa aux audaces narratives d’un Bunuel (Don Luis
n’a d’ailleurs jamais caché sa profonde
admiration pour ce film allant jusqu’à le citer
dans son autobiographie : J’ai vu ce film trois
fois. Ce qui, dans mon cas, est absolument exceptionnel).
C’est simple, à la première vision,
on se demande comment une telle œuvre n’a jamais
pu dépasser son statut culte pour accéder
au titre de classique incontournable ! Le Manuscrit
Trouvé à Saragosse c’est littéralement
le mythe du chef d’œuvre inconnu qui prend forme
sous nos yeux ahuris… Comment alors expliquer la joie
de découvrir un tel film et la passion que l’on
peut mettre à le faire découvrir ? Comment
définir en quelques mots la puissance d’une
œuvre à la fois si complexe dans sa structure
et si simple dans son évidente beauté ?
Le Manuscrit Trouvé à
Saragosse fait partie de ces rares films monde qui
semble posséder ses propres lois et fonctionne de
manière autonome. Empruntant aussi bien aux films
fantastiques qu’aux films d’aventures, et même
au Vaudeville, s’inspirant des expériences
scénaristiques avant-gardistes de l’époque
tout en abordant des genres populaires dans une forme classique,
le film de Has trouve, malgré tout, une cohérence
qui semble relevée du tour de force tant le récit
est foisonnant (c’est le moins que l’on puisse
dire !). Loin de ressembler à un film à Sketchs,
Le Manuscrit Trouvé à Saragosse est
sauvé du n’importe quoi qui le guette à
chaque instant, par la rigueur absolue du filmage (l’auberge
où se retrouve plusieurs fois Von Worden est toujours
introduite avec le même plan, seul quelques éléments
dans le cadre changent, pour signifier un autre degré
de réalité ou d’histoire…) et
la construction quasi-mathématique de son scénario.
Si le film est absolument impossible à résumer
(tout du moins après une première vision)
il ne semble jamais pour autant illisible : le fil conducteur
qui relie les histoires entre elles est tortueux mais miraculeusement
limpide. Le spectateur n’est donc jamais largué
et ressent au contraire une jubilation de tous les instants
face à ce spectacle labyrinthique et infiniment ludique.
Les multiples récits s’enchaînent à
vitesse grand V, les protagonistes de chaque histoire ne
cessent de se croiser et de se recroiser (surveillez bien
les arrières-plans et tendez l’oreille…),
le ton passe de franchement drôle à franchement
inquiétant… Bref, un véritable film
de fou orchestré par un savant et un esthète.
Cette version de trois heures (ce n’est
jamais long) se compose en deux parties bien distinctes
et équilibrées (1h30 chacune). La première
se structure de la manière suivante : deux soldats
trouvent un manuscrit dans lequel on raconte l’histoire
de Alfonse Von Worden. Ce dernier vit une aventure picaresque
où il multiplie les rencontres étranges et
semble envoûté par une force mystérieuse
qui décuple la portée onirique de ses expériences
(tel épisode s’avère être un rêve
mais à partir de quel moment a-il rêvé
?). Tout cela jusqu’à ce qu’il trouve
lui-même un manuscrit dans lequel on raconte sa propre
histoire…
La deuxième partie narre la rencontre de Von Worden
avec un gitan nommé Avadoro, peu avare en récits
étranges. Le gitan raconte donc, jusqu’à
ce que ses histoires finissent par atteindre des niveaux
narratifs proprement hallucinants : au chapitre 28 du DVD,
le récit se trouve ainsi enfoncé sous 6 degrés
différents !
1. L’histoire
des deux soldats ayant trouvés le manuscrit…
2. L’histoire de Von
Worden…
3. Les histoires du Gitan
dont l’une d’elles met en scène…
4. Lopez Suarez qui elle-même
raconte l’histoire de…
5. Don Roque qui à
un moment narre l’étrange aventure de…
6. Fraquista !
Cette deuxième partie qui abandonne
pour un temps son personnage principal (fil conducteur du
film) n’est en rien gratuite. Les récits du
gitan Avadoro semblent en effet faire écho aux aventures
que vient de vivre le jeune Von Worden. Ainsi, certains
lieux, personnages ou signes se répondent d’une
partie à l’autre. Si bien que la frontière
séparant la fiction de la réalité devient
de plus en plus floue.
C’est que Le Manuscrit
Trouvé à Saragosse est avant tout un
récit initiatique. Il s’agit là de mettre
Von Worden à l’épreuve en maltraitant
le réel, en le tordant jusqu’à ce qu’il
plie sous les assauts du fantasme (rêves, mensonges,
légendes…). Et Von Worden de trouver sa vérité
dans ce tourbillon d’aventures grotesques et/ou terrifiantes…Le
retournement final qui n’en est pas vraiment un (puisque
apparemment aussitôt démenti) se garde bien
de lui donner une réponse… Le spectateur, lui,
est K.O et n’a qu’une envie : revoir le film
afin de délier les nombreux fils du vrai et du faux.
Mais finalement peu importe car Le Manuscrit Trouvé
à Saragosse semble nous avoir déjà
livré ce joli secret : les histoires que l’on
invente permettent de mieux comprendre notre vie.
A moins que ce ne soit l’inverse…