En
1943, Val Lewton et Jacques Tourneur sauvent une
RKO moribonde grâce au surprenant succès de
leur premier film, Cat people (La féline).
Suivant une logique très commerciale, les pontes
du studio décident de mettre en chantier une suite
! Tourneur est occupé par le tournage des deux derniers
opus de sa trilogie fantastique (I walked with a zombie,
Leopard man) et ne peut donc s’engager sur
ce projet. De son côté, Lewton décidé
à réitérer le succès de Cat
people, réunit de nouveau l’équipe
de La féline composée de Dewitt Bodeen
(scénario), Nicolas Musuraca (directeur photo), Roy
Webb (compositeur) ainsi que des trois comédiens
: Kent Smith, Jane Randolph et l’énigmatique
Simone Simon. Il lui reste à trouver un réalisateur
qui soit à la hauteur du travail de Tourneur ...
Logiquement le jeune producteur se tourne
vers Mark Robson qui fût le monteur de Cat people.
Mais ce dernier commence sa carrière dans la mise
en scène (The seventh victim) et n’est
pas disponible. Séduit par les documentaires réalisés
par Gunther Von Fritsch, Lewton lui propose le projet Curse
of the cat people. Le tournage, prévu sur 18
jours, peut alors commencer. Mais au terme de cette période,
Von Fritsch n’a réalisé que 40% du script.
Sig Rogell, alors directeur du département des séries
B fantastiques, le renvoie et demande à Robert Wise,
dont l’efficacité en tant que monteur à
la RKO (Citizen Kane, The magnificent Amberson)
a fait ses preuves, de le remplacer sur le champ.
Curse of the cat people constitue
donc la première réalisation de l’homme
qui donna naissance à quelques chefs d’œuvre
: The Set up (Nous avons gagné ce soir,
1949), The day the earth stood still (Le jour
où la terre s’arrêta, 1951) ou West
side story (West side story, 1961). Cependant
il est difficile d’attribuer ce film à Wise.
D’une part ce dernier a toujours eu tendance à
en rejeter la paternité considérant que sa
première œuvre est Mademoiselle Fifi
d’après le roman de Maupassant, qu’il
réalisa en intégralité. D’autre
part aucun document ne permet aujourd’hui de savoir
quelles scènes ont été tournées
par Wise. D’ailleurs le film est d’une telle
homogénéité qu’il est difficile
de différencier les styles des deux metteurs en scène.
Après une rapide réflexion, l’évidence
saute aux yeux: si La malédiction des hommes
chats a un père, c’est Val Lewton. Ce
film lui appartient à tel point qu’il impose
ce titre qui, avouons le, n’a rien à voir avec
le récit.
Le scénario rédigé
par Bodeen ne parle ni d’homme chat, ni de malédiction
! Son histoire repose sur les fantasmes d’une enfant
perdue. A travers la petite héroïne de La
malédiction des hommes chat, on retrouve les
névroses d’Irena dans Cat people :
un manque d’amour flagrant qui débouche sur
une tristesse et une incapacité à affronter
le monde réel. Mais ici l’ambiguïté
est plus forte que dans La féline où
Irena devenait un monstre meurtrier. Dans cette séquelle
au film de Tourneur le spectateur reste plongé dans
un brouillard mêlant rêve et réalité.
Irena l’amie de la petite fille est l’ex-femme
de son père et de nombreuses photos existent encore
dans la maison. Fascinée par la beauté de
cette étrangère, Amy a pu utiliser son image
pour créer sa fantasmagorie. De plus lors de ses
apparitions, Irena est vêtue d’une robe blanche.
Or dans Cat people elle ne portait que du noir.
Il semble donc qu’Amy ait transformé le monstre
en bonne fée. L’anecdote dit que le scénario
original incluait une scène où Amy lisait
un livre de contes illustré dans lequel on retrouve
exactement la robe blanche d’Irena ce qui permettrait
d’affirmer que ses apparitions ne reposent que sur
l’imaginaire d’Amy. Souhaitant préserver
le doute, Lewton a décidé que cette séquence
ne serait pas tournée.
Parallèlement à ses rencontres
avec "la féline", Amy se lie d’amitié
avec madame Farren. Cette dernière qui lui a offert
sa bague "magique" est une vieille femme qui vit
avec sa fille dans une grande maison aux allures gothiques.
Séduite par la petite, elle lui raconte des légendes
dans une mise en scène très théâtrale
: pendant l’une des séquences les plus captivantes
du métrage elle se lance dans la fameuse histoire
de Sleepy Hollow, le cavalier sans tête (cf. photo
"Analyse"). La petite Amy est hypnotisée
par sa narration, le spectateur aussi ! Cette vieille femme,
pleine de tendresse pour la petite, est en revanche incapable
de reconnaître sa propre fille qu’elle considère
comme une étrangère. Cette relation triangulaire
basée sur l’absence d’amour (Mme Farren/sa
fille/Amy) est source de conflits et constitue le nœud
dramatique du scénario de Bodeen. Cependant il ne
faut pas s’attendre ici à une dramaturgie extrêmement
complexe. Le thème de l’enfance incomprise
est abordé avec beauté certes, mais avec une
légèreté que l’on peut imputer
à la volonté de Lewton de mettre en boîte
un film qui soit avant toute chose …. efficace !
Même si son scénario est empreint
d’une certaine intelligence, la beauté de Curse
of the cat people repose avant tout sur la façon
dont les fantasmes d’Amy ont été mis
en image. Les séquences où elle rencontre
Irena dans le jardin sont somptueuses. L’ambiance
fantastique y est puissante et pleine de poésie :
la neige qui tombe, le vieil arbre ou les grilles en fer
forgé plongent le public dans un monde de féerie
créé par Darell Silvera qui signera également
les décors de Vaudou, Notorious
ou The thing. L’harmonie entre le travail
de Silvera, la caméra de Wise et la photo de Musuraca
transpirent à travers ces scènes et sont à
nouveau mise en évidence dans l’épisode
inoubliable où Amy entend le cavalier sans tête
arriver vers elle: sur un pont enneigé perdu au milieu
d’une forêt elle se déplace lentement
et accélère la cadence à l’approche
du danger. Cette séquence qui n’est pas sans
rappeler la poursuite entre Alice et Irena dans Cat
people est d’une efficacité redoutable.
Si l’impact sur le public est tout aussi puissant,
on peut tout de même penser que d’un point de
vue visuel le travail de Tourneur avait plus de charme.
Ici et malgré les qualités évoquées
précédemment (sur les décors notamment)
il n’y a aucun travail de mise en scène significatif.
Les ombres, variations de lumières, gros plans et
autres techniques dont se jouait Tourneur avec brio sont
ici quasiment absentes. Mais ne faisons pas la fine bouche,
le travail de l’équipe technique et des réalisateurs
pour créer cette ambiance fantasmagorique reste sublime.
Quelques années plus tard le public retrouvera dans
Night of the hunter (La nuit du chasseur,
C. Laughton 1955) une ambiance relativement proche de celle
qui hante le film de Wise. Aujourd’hui on peut voir
en Tim Burton un des héritiers évident de
ce style "Lewton" que certains qualifient de fantastico-gothique.
Malheureusement, il n’y a point d’acteur
de la carrure de Robert Mitchum ou Johnny Depp dans la distribution
de Lewton. Limité par le budget "B" le
casting ne brille pas par le talent de ses comédiens
et en dehors de la sublime Simone Simon dont Hollywood ne
mesura jamais le talent, les interprétations de Kent
Smith (Oliver Reed) et Jane Randolph (Alice Reed) manquent
cruellement de relief. On peut tout de même noter
que Julia Dean qui interprète Madame Farren est étonnante
lorsqu’elle raconte l’histoire de Sleepy Hollow
et que la petite Ann Carter qui joue Amy est remarquablement
bien dirigée.
Les amoureux du style Lewton trouveront
dans cette Malédiction des hommes chats un de ses
plus beaux films. Par leur style visuel, Vaudou
et La féline peuvent être préférés
mais en dehors de ces deux chefs d’œuvre, le
département série B fantastique de la RKO
dirigé par Rogell n’aura jamais produit d’aussi
beaux films.