"Plutôt
qu'un western,
déclarait Arthur Penn, Little Big Man serait
un film sur la guerre de colonisation, un film qui se situerait
non sur une frontière géographique mais sur
des limites mouvantes d'une nation avant tout commerçante.
Jack Crabb est moins un personnage de western qu'un visiteur
de l'Ouest, un individu qui est entre deux cultures et qui,
quoi qu'il arrive, essaie de vivre à l'endroit où
il se trouve. Jack Crabb est quelqu'un qui passe toujours
à côté des choses, qui reste à
l'écart des événements définitifs.
Il faut remarquer que toute son histoire part de l'affirmation
suivante : je suis le seul survivant blanc de la bataille
de Little Big Horn, alors que nous savons, nous, qu'il n'y
en eut aucun."
Depuis quelques temps déjà,
Arthur Penn rassemblait de la documentation sur la mémoire
du peuple indien. Plus de dix ans après son premier
film, Le gaucher (1958), il souhaitait renouer
avec le western, mais en envisageant d'en contourner la
tradition d'une façon ou d'une autre. Il découvre
alors le roman de Thomas Berger, Mémoires d'un
Visage pâle. L'approche de ce livre correspond
assez bien à ses premiers travaux : réfléchir
sur l'exploitation des Indiens par les Blancs, sur le caractère
"guerre coloniale" de la conquête de l'Ouest.
Il déclarera plus tard : "Je me moque de ce
qu'on appelle la véritable histoire de l'Ouest, rendue
avec les yeux des Blancs."
Commence alors un gigantesque travail d'adaptation et des
recherches dans les réserves indiennes pour découvrir
des vétérans ayant souvenir de la bataille
de Little Big Horn, tragique et dernière bataille
du major-général Custer qui coûta la
vie à son régiment tout entier, en juin 1876
(16 officiers, 252 soldats, 9 civils tués). Les films
consacrés à ce personnage et ses exploits
véhiculèrent longtemps une vérité
officielle basée sur de faux rapports militaires.
Ce n'est qu'après la seconde guerre mondiale qu'apparurent
des tentatives de remise en cause à partir d'ouvrages
historiques sérieux, dégagés de la
"pression patriotique".
Le scénario de Little Big Man, tourné
en 1970, était prêt six ans plus tôt,
mais le coût du film a été jugé
trop élevé par les Studios, ce qui en a retardé
la réalisation. Le fait que l'histoire fasse la part
belle aux Indiens aurait également eu un effet dissuasif.
Arthur Penn a donc tourné Bonnie and Clyde puis
Alice's Restaurant avant de pouvoir mettre en scène
cette adaptation du roman de Thomas Berger.
Le scénario est signé Calder Willingham. Celui-ci
a collaboré avec Stanley Kubrick sur le script des
Sentiers de la gloire, ainsi que sur Spartacus,
même s'il n'est pas crédité pour ce
film.
Un chef Indien
en haut de l'affiche
Finalement, le tournage s'effectue au Montana
et au Canada, avec la collaboration de nombreux Indiens,
acteurs-amateurs pour la circonstance, à une exception
près : Chef Dan George, qui joue le rôle du
père adoptif de Jack Crabb, est un authentique chef
Indien d'une tribu de 150 personnes vivant à Vancouver.
Né en 1899, Te-Wah-No dut changer son nom à
l'âge de cinq ans pour aller à l'école.
Après avoir été chauffeur de bus ou
encore docker, il devient comédien pour une série
télévisée. Pour sa composition dans
Little Big Man, Dan George est nommé dans
la catégorie Meilleur Second Rôle aux Oscars
et aux Golden Globes. On le retrouvera en 1976 dans Josey
Wales hors la loi de Clint Eastwood. Devenu comédien,
mais aussi écrivain, il ne cessera de défendre
la cause des Indiens, jusqu'à sa disparition en 1981.
Pour ses têtes d'affiche, Arthur Penn s'entoure de
Dustin Hoffman, trois ans après Le lauréat,
qui le révèle, un an après Macadam
Cowboy, et de Faye Dunaway, son interprète dans
Bonnie and Clyde, tourné trois ans plus
tôt. Le cinéaste reviendra au western en 1976
avec Missouri Breaks qui réunit Jack Nicholson
et Marlon Brando, lequel avait déjà été
pressenti pour le rôle du chef Lodge Skins, dans Little
Big Man, mais n'avait pas donné suite.
Candide chez
les Indiens
Second
western d'Arthur Penn après Le Gaucher (1958),
Little Big Man, sous-titré en France
Les Extravagantes Aventures d’un visage pâle,
se veut également une relecture de la mythologie
westernienne. Le cinéaste construit son intrigue
à la manière de Candide, plongeant
son héros dans une succession d'aventures et mettant
en scène des personnages qui disparaissent au cours
de l'action mais que l'on retrouve par la suite. Jack Crabb
n'est pas tant le représentant d'un destin individuel
que celui du reflet d'un monde dans lequel il est plongé
et où les événements choisissent pour
lui les chemins d'une destinée hors du commun. Comme
il le déclare en voix-off : "C'était
très démoralisant : quand ce n'était
pas un indien qui voulait me tuer parce que j'étais
blanc, c'était un blanc qui voulait me tuer parce
que j'étais indien".
Little Big Man n'est pas un héros. Il est
plutôt lâche et n'est sauvé que par les
autres ou par son instinct de survie qui le pousse à
s'adapter. "Un ennemi m'avait sauvé la vie en
assassinant un de mes meilleurs amis. Le monde est trop
absurde" déclare-t-il. Et c'est bien la déraison
de ce monde qui est en jeu dans ce film qui, par delà
les clivages indiens, annonce la folie des temps futurs.
Little Big Man est un personnage en négatif. S'il
tente de se racheter en acculant Custer à la défaite,
c'est juste pour continuer à trouver la force de
vivre en se fondant dans le grand néant d'une civilisation
en train de se bâtir. Sa seule vraie victoire finalement,
est de survivre à tout ce qu'il a vécu et
d'en être le témoin, la mémoire vivante.
Sa gloire est d'arriver à 121 ans pour pouvoir raconter
et dire la vérité aux hommes.
Pour illustrer l'évolution de son
personnage, Arthur Penn construit son film sur trois registres
:
le premier tiers du film (l'initiation de l'enfant chez
les Indiens, l'éducation de l'adolescent chez les
Américains) fonctionne presque totalement sur le
mode de l'humour (caricature, pastiche et burlesque).
La seconde partie illustre directement, ou indirectement,
les prises de conscience du héros : recherche de
sa véritable identité, spectacle de la violence,
perte des illusions, réflexions sur les vraies valeurs.
Après la tentation de la solitude et du suicide,
c'est le temps (troisième partie) du désenchantement
lucide, de l'affrontement accepté, de la participation
à l'histoire.
Tout Penn figure dans ce schéma : encore un être
sans famille, venu de nulle part et ne sachant pas exactement
où il va, accablé d'innocence, bousculé
par les hasards de la vie, choqué par la violence
des déterminismes, affolé par les contradictions
incompréhensibles du monde adulte (ses bruits, sa
fureur), très lentement consentant aux mutations
aussi inévitables que nécessaires. Autant
de thèmes qu'on retrouve régulièrement
dans la filmographique du cinéaste (Le gaucher,
La poursuite impitoyable ou encore Bonnie and
Clyde).
Violer l'Histoire
Little Big Man est intéressant
par le reflet qu'il offre du Far West pour l'Amérique
des années 70. John Ford a tourné son dernier
western, Les Cheyennes, six ans plus tôt,
Raoul Walsh également (La Charge de la huitième
brigade), et Howard Hawks signe cette même année
1970 son ultime western Rio Lobo. Les cinéastes
Hollywoodiens du moment se croient obligés de traiter
l'histoire du Far West en tenant strictement compte des
problèmes de l'Amérique de l'époque,
du Vietnam et de l'intégration des noirs. D'où
le ton, le style, la virulence de Little Big Man.
C'est
donc dans les années 70 que l'on va réellement
dénombrer quelques westerns "anti-establishment"
se référant à la guerre du Vietnam.
On en distingue surtout quatre : Le soldat bleu
et Little Big Man en 1970, Fureur apache
et Les collines de la terreur (Michael Winner)
en 1972. Ils fonctionnent de manière différente
mais intègrent ou évoquent tous le conflit
vietnamien par le biais d'une réécriture ouvertement
contestataire de l'Histoire.
Sorti en pleine guerre du Vietnam, Little Big Man
a été vu comme un film traitant indirectement
de cette actualité. Le comportement du Général
Custer et de ses troupes lors de la bataille de Little Big
Horn en 1876 a été mis en parallèle
avec l'engagement contesté des Américains
au Vietnam un siècle plus tard. Le massacre de Washita
(22 novembre 1868), perpétué par Custer et
ses hommes devient alors une référence à
celui de My Lai (16 mars 1969), commis presque un siècle
plus tard par le lieutenant Calley au cours de la guerre
du Vietnam. "Custer fit massacrer les habitants d'un
village comme nous massacrons les habitants des villages
vietnamiens", déclare Arthur Penn.
Tourné en pleine contestation étudiante et
à un moment où la guerre du Vietnam est plus
impopulaire que jamais, le film présente Buffalo
Bill comme un trafiquant de peaux et le Général
Custer comme un tueur belliciste. A travers cette remise
en cause, c'est évidemment aussi la politique américaine
au Vietnam qui est largement contestée. En prenant
fait et cause pour les Indiens, en réécrivant
leur histoire, Little Big Man réécrit celle
de la politique étrangère américaine
depuis 1945.
La réhabilitation de l'Indien n'est
pas chose nouvelle au cinéma et l'on se réfère
souvent à La flèche brisée
de Delmer Daves (1950) ou à Les cheyennes
de John Ford (1964), sans parler de films antérieurs.
Toutefois, c'est à l’époque charnière
des années 70 qu'une véritable révolution
va s'opérer dans le traitement du conflit indien
sous l'impulsion d'une nouvelle génération
de cinéastes plus "politisée" et
sensibilisée par le traumatisme de la guerre du Vietnam.
La dénonciation du génocide indien devient
évidente et est revendiquée dans des films
comme Le soldat bleu de Ralph Nelson (1970). On
les montre humains dans Jeremiah Johnson de Sydney
Pollack (1971), on renoue avec leur histoire dans Willy
Boy d'Abraham Polonski (1969) et tous les cinéastes
de cette période y vont de leur opus comme un passage
obligé vers la reconnaissance du statut de réalisateur.
Passons sur l'excès qui va attribuer aux Indiens
toutes les vertus que les convulsions des années
60 dénient à cette seconde moitié du
20ème siècle. Plus rien ne sera comme avant
et même si le western n'est plus un genre prolixe,
même si la problématique indienne n'est qu'une
des facettes de ce genre, il n'en reste pas moins que le
succès d'un Danse avec les loups, mis en
chantier dès 1982 par Kevin Costner, sans être
soutenu par les Majors et couronné de 7 oscars en
1990 montre combien les Blancs qui peuplent les États-Unis
peuvent désormais dormir en paix avec leur conscience,
avec la satisfaction de la faute avouée et toujours
pardonnée.
Une épopée
tragi-comique
Savant
mélange de lyrisme et d’ironie ("qui au
lieu de se désamorcer, se valorisent l’un l’autre"),
Little Big Man est une œuvre contestataire,
violente et profondément humaniste. Remise en cause
radicale de l'imagerie du western, il s'agit avant tout
d'une épopée révélatrice : celle
d'un enfant perdu à la recherche d'une justification
de lui-même. C'est également une méditation
plus ou moins amusée (et qui tourne finalement au
tragique) sur les chocs de civilisations provoqués
par les hasards de l'Histoire.
Ici, la naïveté moraliste d'un peuple affronté
au cynisme conquérant d'un autre donne matière
à des comparaisons (favorables à la nation
indienne, un peu idéalisée en l'occurrence)
ou à des parallèles puissants dans la mythologie
westernienne.
Little Big Man mêle joyeusement les techniques
de la satire et de la parodie à travers un Jack Crabb
d'abord capturé par les Cheyennes, puis repris à
16 ans par les Blancs, et qui, au terme des 121 ans d'une
vie fertile en péripéties rejoint les Cheyennes
pour vivre avec eux ses derniers jours. Le film est corrosif
dans sa remise en cause des valeurs américaines et,
notamment, de l'esprit expansionniste responsable du génocide
indien. Comme l'affirme le réalisateur, "C'est
un épisode terrible, si terrible que j'ai dû
l'aborder sous un angle comique. C'est encore un film violent,
mais il faut chercher très attentivement dans l'Histoire
américaine pour trouver une époque sans violence.
Je crois qu'on peut dire que la "morale" de la
violence a changé pendant cette guerre avec les Peaux-Rouges.
Et je crois qu'il y a sûrement cette même "morale"
dans la violence que l'on emploie maintenant."
L'humour et la dérision permettent à Arthur
Penn de ne pas s'engluer dans une dénonciation misérabiliste
des crimes blancs et de doter son "héros"
d'une vie propre, comme un ressort qui relance le scénario
par un clin d'œil amusé : ce n'est finalement
que la "grande petite histoire" de la nation blanche
des Etats-Unis et elle se perd dans les innombrables rides
de son visage.
La voix-off, chevrotante, du vieillard conclut l'interview
: "Voilà toute l'histoire des êtres humains
à qui on avait promis des terres où ils pourraient
vivre en paix, qui seraient à eux tant que l'herbe
y pousserait, tant que le vent soufflerait et que le ciel
serait bleu."
Références : Patrick Brion : Le western ;
Gaston Haustrate : Arthur Penn ; CinémAction n°86
: "Western, que reste-t-il de nos amours ?"