"Quand
je cherche quelqu’un, je le trouve, c’est
pour ça qu’on me paie",
"La ville la plus proche est à 110 km, en économisant
ton souffle tu y arriveras", "Quand on tire, on
tire, on ne raconte pas sa vie",
"Je vais pouvoir dormir tranquille parce que je sais
maintenant que mon pire ennemi veille sur moi", "Le
monde se divise en deux catégories, ceux qui ont
un pistolet chargé et ceux qui creusent : toi tu
creuses"… Nous pourrions ainsi continuer longtemps
cette litanie de répliques mythiques qu’une
grande majorité de fans aurait sûrement été
capable de restituer à ce western célébrissime
de Sergio Léone tellement elles ont fait mouche par
leur efficacité et leur simplicité. Tout ou
presque ayant déjà été dit sur
ce film culte, nous nous arrêterons plus longuement
tout au long de ce texte sur des éléments
moins connus, tout le côté anecdotique concernant
la genèse et le tournage de ce monument.
En 1964, Sergio Léone, sous pseudonyme
américain (Bob Robertson), créé le
western spaghetti avec une sorte de brouillon de l’ensemble
de son œuvre : Pour une poignée de dollars.
Lointainement inspiré du Yojimbo de Kurosawa,
il contient déjà une grande partie de la thématique
léonienne (vengeance, soif de richesse, etc.) et
ce personnage de ‘l’homme sans nom’ interprété
par Clint Eastwood. Avec un budget ridicule, ce film rentabilise
au centuple la mise initiale par un succès mondial
inattendu. Léone peut alors tourner son second film
Et pour quelques dollars de plus, beaucoup plus
maîtrisé mais encore plus violent, nihiliste
et cynique, qui lui vaudra des critiques très agressives
un peu partout alors que le public est une nouvelle fois
totalement conquis. Grâce au succès de ces
deux films, la United Artist lui alloue l’année
suivante un budget considérable (1 million de dollars)
et lui laisse carte blanche pour tourner Le bon, la
brute et le truand comme bon lui semble.
En entamant le tournage en Espagne dans
le désert d’Almeria, Sergio Léone précise
que ce sera son dernier western. Il trouve le point de départ
de son film dans la phrase que Chaplin fait dire à
son personnage de criminel dans Monsieur Verdoux
: "Messieurs, en matière de crimes, je ne suis
qu’un dilettante à côté des présidents,
des gouvernements et des hommes qui déclarent les
guerres…" Il souhaite décrire l’imbécillité
humaine dans un film picaresque où il montrerait
la réalité et l’absurdité de
la guerre. Désirant insérer pas mal d’humour
dans son film, il s’adjoint le concours des deux scénaristes
réputés que sont Age et Scarpelli. Mais, malgré
leurs noms au générique, Léone ne gardera
rien de leur travail : « Notre collaboration fut un
désastre, il n’y avait que de la rigolade »
dira Léone qui devra tout reprendre et s’isoler
pour réécrire tout seul les dialogues.
Il prend alors comme base de départ
le western traditionnel américain qu’il vénère
et en particulier John Ford. Il s’acharne ensuite
à en démolir les codes, à instaurer
un véritable jeu de massacre en essayant tout de
même de préserver la réalité
documentaire et historique : "J’étais
excité par la possibilité de montrer une guerre
tout en jouant contre les stéréotypes du western".
Il n’hésite pas à insérer dans
ce remarquable divertissement sa vision politique qui ne
sera plus jamais absente dans aucuns de ses films suivants.
Il compatit envers ces prisonniers maltraités, ces
blessés de la guerre, ces hommes qui servent de chair
à canons. Au milieu de ce maelström de bouffonnerie
et de cynisme ambiant, l’humanité de Léone
refait surface à de nombreuses reprises notamment
dans la scène ou les prisonniers, la larme à
l’œil, jouent de la musique pour couvrir les
séances de torture, celle au cours de laquelle Blondin
vient donner la dernière cigarette à un mourant…
Il a même le culot de nous proposer à mi-parcours
une scène totalement inattendue qui jure avec le
ton du film, cette scène très émouvante
au cours de laquelle Tuco retrouve son frère, devenu
prêtre, qui lui apprend la mort de ses parents. Il
n’en oublie pas pour autant son humour qui imprègne
tout le film, ce qui lui évite de sombrer dans la
gratuité et la méchanceté facile et
déplaisante. Le meilleur exemple est cette idée
de scénario qui montre nos deux aventuriers devenir
en quelque sorte des héros pour les soldats alors
que ce n’était pas leur intention première
: ils décident et réussissent à faire
sauter le pont qui met fin au combat et à la boucherie
mais seulement pour que les soldats puissent aller s’égorger
ailleurs afin qu’eux même puissent enfin accéder
à l’autre rive où se trouve le but de
leur recherche !!! Ces ruptures de tons et de rythmes tout
au long du film sont des éléments parmi d’autres
qui font la richesse du film.
Dés la première image, ce
qui frappe immédiatement, ce sont les trognes choisies
pour tous les seconds rôles : le casting est assez
étonnant et les trois personnages principaux n’ont
rien à leur envier. Pour Tuco, Léone choisit
Eli Wallach avec qui il s’entendra à merveille
au point de lui écrire de nouvelle scène en
cours de tournage. C’est d’ailleurs l’acteur
qui trouvera l’idée du signe de croix à
l’envers. Son interprétation est tout à
fait prodigieuse et il élève ici le cabotinage
au niveau d’un d’art. Il faut l’avoir
vu et entendu jurer, vouloir tuer son acolyte et l’instant
d’après se faire tout gentil et attendrissant
lorsqu’il apprend que celui-ci connaît un secret
qui l’intéresse. "Ceux qui me font une
entourloupette et qui me laissent la vie sauve, c’est
qu’ils n’ont rien compris à Senor Tuco"
dira lui-même ce vantard, roublard et menteur, première
incarnation du personnage picaresque cher à Léone
qui aura son pendant dans le personnage interprété
par Rod Steiger dans Il était une fois la révolution.
Le rôle de Blondin est dévolu à Clint
Eastwood, ordure comme les autres mais auquel Léone
ajoute une touche d’humanité et d’humour
afin que la sympathie lui soit acquise par le public. Tuco
le décrit ainsi : "Une moitié de cigare
planté dans la bouche d’un sale fils de chienne.
Il a les cheveux blonds et parle peu." Quant à
Sentenza, Léone avait pensé à Charles
Bronson dans un premier temps. Lee Van Cleef venant de jouer
pour lui un personnage quelque peu ‘romantique’
dans l’opus précédent, l’idée
de lui faire interpréter un caractère opposé
lui plaisait beaucoup. Il en fera un personnage de salaud
intégral, sorte d’incarnation méphistophélique
tout de noir vêtu, d’une froideur sans égale.
Ce western est donc aussi une sorte de concerto pour ces
trois fabuleux acteurs, Morricone leur ayant chacun attribué
un instrument et un thème musical.
En effet, il serait injuste de parler d’un
film de Léone sans dédier quelques lignes
à son compositeur de génie attitré.
Ennio Morricone composera même pour le coup la musique
avant le film et ce sera le réalisateur qui aura
à se caler sur la partition tour à tour épique,
burlesque, grotesque, émouvante, utilisant toutes
les possibilités de l’instrumentation de la
guitare sèche à l’harmonica en passant
par les voix et le sifflement humain. On pourrait même
considérer cette magnifique partition comme étant
le 4ème personnage principal du western. Elle atteindra
son apogée émotionnelle dans ce qui pourrait
être un film dans le film, cette sublime et longue
scène finale dans le cimetière, une expérience
sensorielle sans commune mesure.
Ce ‘triel’ comme l’appelle
lui-même Sergio Léone fait partie des scènes
d’anthologie du 7ème art et est de nos jours
étudié dans de nombreuses écoles de
cinéma tant elle touche à la perfection par
son utilisation dans un même temps de tous les éléments
de la mise en scène. Ce point d’orgue du film
est précédé d’un morceau tout
aussi génial, le travelling virevoltant autour de
l’immense cimetière, se stoppant brusquement
sur l’image de la pierre tombale et du visage bêtement
stupéfait de Eli Wallach. Il est intéressant
de savoir que le cimetière n’existait pas et
qu’il a été exclusivement bâti
pour le film. 250 soldats ont construit en deux jours ces
dix milles tombes. Il devait donner l’impression d’une
arène dans laquelle pourrait se dérouler le
‘tournoi’ ayant pour spectateurs ces milliers
de morts !!! Comme on peut le constater, Coppola et Kubrick
n’ont pas le monopole de la mégalomanie mais
il serait tout à fait déplacé de la
critiquer tellement le résultat de ces lubies est
éblouissant. Léone s’applique dans cette
scène à étirer le temps, à jouer
sur la musique et à découper sa séquence
afin qu’elle soit imparable. Les trois premiers gros
plans des acteurs prendront à eux seuls une journée
de tournage. La précision du cadrage, la perfection
du montage, le lyrisme de la musique font de cette séquence
une chorégraphie baroque autant qu’un formidable
suspense. Des scènes aussi fortes émotionnellement
et esthétiquement, il y en aura encore quelques-unes
dans chacun des trois derniers films de Léone, heureusement
pour nous.
Stylisation extrême des cadrages,
des paysages, des attitudes, des caractères, lenteur
exagérée et violence concentrée, cynisme
et roublardise de personnages seulement mus par l’appât
du gain, tels sont les éléments instaurés
par Léone et sa trilogie et que les autres westerns
spaghettis s’approprieront sans qu’aucun n’arrive
ne serait-ce qu’à la cheville de ceux du maître.
Le bon, la brute et le truand fait aujourd’hui
le délice des spectateurs du monde entier par ses
innombrables et inusables diffusions télévisuelles.
Le terme ‘jouissif’ appliqué au cinéma
aurait très bien pu être inventé pour
ce western tellement il prend ici tout son sens : Léone
et les spectateurs s’amusent et se délectent
de ce divertissement extrêmement ludique, le plus
léger à défaut d’être le
plus beau (Il était une fois en Amérique)
des films de l’italien.
On ne compte plus aujourd’hui les
grands cinéastes qui ont une dette envers Léone,
les derniers en date étant à coup sur, les
frères Coen et Quentin Tarantino dans leur manière
de prendre à contre pied les stéréotypes
d’un genre que leur ont légués leurs
prédécesseurs tout en leur vouant une grande
admiration. Alors qu’il est devenu un film culte depuis
plusieurs années, gageons que d’ici quelques
décennies, il sera enfin considéré
pour ce qu’il mérite d’être par
les historiens et critiques de cinéma les plus sérieux,
c’est à dire pour un chef d’œuvre
total, maîtrisé de bout en bout. Il n’est
pas donc pas incompatible de ne pas apprécier le
western spaghetti et de s’extasier devant ceux de
Léone de même qu’il est possible d’être
amoureux du western américain classique et d’adorer
dans le même temps le quinté de western léonien.
Blondin peut maintenant partir rassuré
vers de nouvelles aventures qui pourraient être celles
de Pour une poignée de dollars. En effet, lors de
la scène du sudiste agonisant, Clint Eastwood récupère
un poncho qui sera celui qu’il aura dans les deux
autres films. La boucle est bouclée et ce final nous
fait découvrir que ce western pourrait être
en fait la préquelle de la trilogie. Léone
nous aura manipulé jusqu’à la fin et
nous lui en sommes reconnaissant !