Le
film commence par un prologue destiné à expliquer au spectateur
de l’époque comment les femmes, dans l’Amérique
en crise des années 30, ont réussi à s’émanciper.
Sous la forme d’un pastiche du cinéma muet, pendant quelques
minutes, nous assistons à une séquence qui a beaucoup
plu à l’époque mais qui aujourd’hui se révèle
totalement inappropriée : n’est pas Billy Wilder qui veut
(cf. le prologue de Sept ans de réflexion) !
Il faut savoir manier l’ironie avec intelligence si on ne veut
pas tomber dans le ridicule. Donc, dans les années 1900, la femme
était inhibée, se pâmait à chaque fois qu’un
homme l’effleurait et rougissait à la moindre des paroles
masculines. Elle finissait par épouser le premier venu mais devait
ensuite rester à la maison pour s’occuper de son intérieur
et donner un enfant à son mari qui l’entretenait. Quand
la femme rentrait dans l’autobus, tous les hommes se découvraient
et lui cédaient la place. Mais ma bonne dame, la femme a voulu
sa liberté et son indépendance et a osé demander
le droit de vote ! Elle l’a obtenu. Résultat, la femme
est désormais l’égale de l’homme ; ce qui
signifie qu’elle doit maintenant travailler et que plus aucun
membre de la gent masculine ne s’embêtera à se découvrir
ni à laisser sa place à la pauvre femme affranchie qui
doit désormais rester debout dans l’autobus comme les autres.
Fini la galanterie ! Pas besoin d’en dire davantage, Sam Wood
était bel et bien l’un des réalisateurs les plus
réactionnaires de l’époque et le pauvre scénariste
Dalton Trumbo (homme de gauche réputé qui fit partie de
la liste noire sous le Maccarthysme) a du se sentir lésé
sur le coup.
Après ces quelques minutes peu drôles et assez pénibles,
on se dit quand même que le film va nous présenter une
thématique intéressante pour l’époque, une
lutte des classes au moment de la Grande Dépression. Elle ne
sera qu’effleurée, la romance prenant le dessus sur tout
autre sujet. Ce n’est pas très grave, des histoires d’amour
mélodramatiques mettant en scène un triangle amoureux
nous ayant déjà donné, à défaut d’autre
chose, des films très émouvants. Encore une fois raté
! La faute à qui ? Un peu tout le monde. A commencer par un Sam
Wood relativement peu inspiré et qui nous propose une mise en
image d’une pauvreté affligeante et sans une once d’imagination
ni de vigueur.
Pourtant
le réalisateur, ancien assistant de Cecil B. De Mille, n’a
pas toujours été aussi terne et nous a offert quelques
bons films comme ceux des Marx Brothers, parmi leurs plus hilarants,
Un jour aux courses et surtout l’inénarrable
Une nuit à l’opéra et a fini sa
carrière par un excellent western militaire, Embuscade
(Ambush – 1949). Dans Kitty Foyle,
il n’arrive à tirer aucune scène vers le haut, ne
parvient jamais à faire décoller l’intrigue. Les
deux seules idées à mettre à son actif sont celles
de la structure en flash-back, celui-ci étant amené par
le gros plan d’une boule à neige que l’on retrouve
à chaque ellipse et saut dans le temps et dont Orson Welles s’est
très certainement inspiré pour son Citizen Kane
; l’autre étant la réflexion de Kitty par l’intermédiaire
de la discussion avec son "double/ange gardien" se trouvant
de l’autre côté du miroir.
Sinon, oui Ginger Rogers est une excellente actrice, nous le savions
déjà et nous sommes ravis qu’elle ait reçu
au moins une fois l’Oscar pour le prouver ! Mais bien avant Kitty
Foyle, elle brillait et virevoltait aux côtés
de Fred Astaire et était délicieuse dans les comédies
de Gregory La Cava (Pension d’artistes, Fifth
Avenue Girl), Billy Wilder (Uniformes et jupons courts)
ou George Stevens (Mariage incognito, également
sorti dans la collection "Pocket") tout en ayant
parfois, à l’intérieur de ces mêmes films,
l’occasion de nous démontrer ses talents dans le registre
dramatique. Déjà à l’époque, l’Académie
des Oscars ne se rendait compte des qualités de ses acteurs qu’une
fois ceux-ci se décidaient à tourner dans des films dramatiques.
Rien n’a changé, la comédie, aujourd’hui comme
hier, a toujours été autant méprisée par
les divers jurys et Ginger Rogers a obtenu la récompense suprême
pour un rôle beaucoup moins enthousiasmant que bien d’autres
qu’elle avait pu tenir auparavant. Ici, l’actrice est une
nouvelle fois assez convaincante. A son actif, on peut dire qu’elle
est sobre du début à la fin ; elle en fait peut-être
même trop dans la retenue et finit parfois par rendre son personnage
assez fade. En face d’elle au contraire, ses deux partenaires
masculins, Dennis Morgan et James Craig, ne se privent pas d’en
faire trop dans les roulements d’yeux, poses et mimiques ; mais
nous ne nous appesantirons pas plus avant sur leur interprétation,
ils n’en sortiraient pas grandis.
Sinon, Dalton Trumbo aurait-il été bridé dans son
écriture ? "Si elle n'est pas dans votre famille, elle est
dans la rue ou en face de vous, au bureau, dans le métro ou l'autobus".
C'est ainsi que la publicité présenta le personnage de
Kitty Foyle et cela aurait pu effectivement donner lieu à un
beau "mélodrame féminin" comme la Warner savait
si bien les concocter (Mildred Pierce de Michael Curtiz,
Now Voyager de Irving Rapper), un intéressant
portrait de femme forte, à la fois idéaliste (son rêve
est un peu le même que celui de Cendrillon) et réaliste,
la jeune Américaine moyenne aux prises avec les dures réalités
quotidiennes et à laquelle des millions de femmes pouvaient s'identifier.
Mais
la pauvreté des dialogues et des situations, la longueur intempestive
des scènes de bavardages inintéressants ne poussent pas
à l’indulgence. .Et comment croire une seule seconde à
l’amour que peut porter Kitty au docteur alors que celui-ci, il
faut bien l’avouer, est sacrément benêt, la scène
de leur premier-rendez-vous étant parfaitement risible à
défaut d’être drôle comme voulue Quand au final
au cours duquel Kitty décide de choisir la vie familiale stable
et rangée plutôt qu’une union en marge avec son millionnaire,
son message n’est pas des plus limpides et se révèle
plutôt décevant même s’il faut le reconnaître,
loin de l’idéalisme auquel on aurait pu s’attendre.
Les seules séquences marquées du sceau de l’homme
de lettre qui sera pourchassé par la Commission des Activités
Anti-Américaines sont celles montrant le conflit qui oppose cette
jeune travailleuse aux richissimes banquiers qui jugent son mariage
avec leur fils dégradant, et qui se termine par le départ
définitif de Kitty après une décision venant d’elle
et d’elle seule : "You mean to say you let all those
dead people tell you what do?"
Pour information et pour prouver que je n’ai pas forcément
raison dans mon argumentation, Kitty Foyle participa
également à la course aux Oscars du meilleur film, du
meilleur réalisateur, du meilleur scénario et de la meilleure
prise de son. Amateurs de mélodrames (peu flamboyants cependant)
ou de portraits de femme, à vous de vous forger votre propre
opinion espérant ne pas vous avoir trop dégoûté
par avance ! Le film a ses supporters.