
|
Réalisation : Marcel Carné
(1939)
Scénario : Jacques Prévert
Directeur photo : Curt Courant
Musique : Maurice Jaubert
Studio : Sigma
Durée : 86 minutes
Distribution : Jean Gabin, Jules Berry,
Arletty, Jacqueline Laurent, Bernard Blier, Jacques Baumer…
|

Zone
2
DVD 9
Editeur : Studio Canal
Format 1.33
Langues : Français mono |


|

|

Alors que la nuit tombe, un coup de feu retentit
dans un immeuble de banlieue. François (Jean Gabin)
vient de tuer Valentin (Jules Berry). Enfermé dans
son appartement, il se souvient des circonstances qui l’ont
mené à ce drame. Pendant ce temps, les forces
de l’ordre s’organisent pour tenter de l’arrêter… |
|
 |
A
la fin d’Hôtel du Nord, Pierre
se tourne vers Renée et lui dit : "Le jour
se lève, il va faire beau. Viens, maintenant c’est
fini…".
Certains verront dans ce dialogue une invention de Marcel
Carné pour annoncer son prochain film. Mais si Pierre
évoque Le jour se lève, ce n’est
qu’une coïncidence amusante. On pourra parler
de signe du destin ou de beau présage mais il n’en
est rien : en 1938 le réalisateur de Drôle
de drame n’a aucune idée précise
de son avenir cinématographique. Cependant, une chose
est sûre : son prochain film sera réalisé
en partenariat avec ses deux amis, Jacques Prévert
et Jean Gabin. Les trois hommes qui avaient donné
naissance à Quai des brumes, s’étaient
promis de retravailler ensemble. Libres de tout engagement,
ils se réunissent en quête d’un scénario.
Dans un premier temps, Gabin propose une adaptation d’un
livre de Pierre René Wolf. Le roman, intitulé
Martin Roumagnac (1), n’emballe ni Carné,
ni Prévert qui décide de rédiger un
scénario original. Le poète commence son travail
d’écriture tandis que le réalisateur
fait quelques repérages des décors susceptibles
d’être utilisés pendant le tournage.
Le temps passe, Carné et Gabin s’impatientent,
et Prévert finit par leur avouer qu’il piétine
et manque d’inspiration. Il faut donc repartir de
zéro lorsque Jacques Viot frappe à la porte
de Marcel Carné (son voisin de palier !!) pour lui
proposer un scénario. Le réalisateur accepte
de lire le script et le dévore avant de le proposer
à ses deux comparses. Le trio d’artistes apprécie
cette histoire urbaine d’amour triste et accepte le
projet avec enthousiasme… Le jour se lève
est né !
Aujourd’hui l’intérêt que les historiens
du cinéma portent à cette oeuvre repose essentiellement
dans l’utilisation du flash-back. Pour beaucoup, Le
jour se lève est le premier film parlant utilisant
ce procédé que Welles popularisera un an plus
tard avec Citizen Kane. Cependant, ce quatrième
long métrage de Marcel Carné cache bien d’autres
trésors que nous allons décrire dans les chapitres
suivants !
Comme
chacun le sait, le flash-back est le procédé
qui consiste à revenir en arrière dans le
récit. Aujourd’hui, de nombreux films utilisent
cet artifice d’écriture : de Casino
(Martin Scorsese) à Il était une fois
en Amérique (Sergio Leone) en passant par Le
dernier empereur (Bernardo Bertolucci), la culture
cinéphile est peuplée d’œuvres
fonctionnant en flash-back. Mais jusqu’à la
fin des années 30, la narration était fondée
sur une sacro-sainte linéarité. Aller à
l’encontre de cette règle était synonyme
d’incompréhension pour le spectateur. Et si
Carné s’est laissé tenter, il n’en
a pas moins été inquiet : quelques heures
avant la sortie de son film (le 17 juin 1939 au Madeleine
Cinema à Paris) il se demandait encore si le public
allait comprendre l’histoire. Partageant cette crainte,
la production inséra avant chaque séance du
film un carton expliquant le procédé ! Contrairement
à certaines œuvres plus anciennes qui l’utilisent
ponctuellement, le Jour se lève est essentiellement
construit à l’aide de flash-back. D’un
point de vue diégétique, la durée de
l’action est relativement courte (quelques heures
entre les deux coups de feu qui ouvrent et concluent le
récit) mais pendant ce laps de temps François
se terre dans son abri, fumant cigarette sur cigarette et
pense à la série d’évènements
qui l’ont conduit à cette situation. Il plonge
à trois reprises dans ses souvenirs et nous permet
de reconstituer les pièces du puzzle narratif imaginé
par Jacques Viot.
Néanmoins, si l’utilisation du procédé
démontre l’audace du cinéma de Marcel
Carné, il n’en altère pas pour autant
son extraordinaire savoir-faire. En respectant scrupuleusement
la règle des trois unités (lieu, temps diégétique
et action), le cinéaste met en place un drame dont
la progression captive le spectateur de bout en bout. Il
démontre ainsi qu’en utilisant les règles
fondatrices de la narration, il est toujours possible d’innover.
N’est-ce pas là, l’empreinte d’un
pur artiste ?
Si Carné a su renouveler la grammaire cinématographique
tout en faisant preuve de la plus grande maîtrise
dans la mise en scène c’est aussi parce qu’il
a su s’entourer de techniciens hors pairs. Après
avoir collaboré avec Eugène Shufftan sur Le
quai des Brumes, il confie l’éclairage
de ce nouveau long métrage à Curt Courant.
Comme Shufftan, le directeur photo d’origine allemande
a appris son métier auprès des grands maîtres
du cinéma d’outre Rhin tels Fritz Lang ou Max
Ophuls. Dés les années 30, il fuit l’Allemagne
nazie pour travailler en Europe. On lui doit notamment la
photographie de La bête humaine (Renoir,
1938), L’homme qui en savait trop (Hitchcock,
1934) ou plus tard Monsieur Verdoux (Chaplin, 1947),
autrement dit, du beau travail... Son approche expressionniste
de l’éclairage est en parfaite adéquation
avec le réalisme poétique du duo Prévert/Carné.
Jouant sur les zones d’ombre et de lumière,
sa technique concentre l’éclairage sur le sujet
du récit et oriente la lecture du film. Du spectacle
de chiens animé par Jules Berry où tout le
cadre est éclairé (28’45) jusqu’à
ces gros plans silencieux où seul un rayon de lumière
dévoile le regard perdu de François (12’57),
Courant réalise un travail en tous points admirable.
Mais si la lumière de Courant allie beauté
picturale et efficacité dramatique, les décors
imaginés par l’indispensable Alexandre Trauner
ne sont pas en reste. Pour mieux exprimer la solitude du
héros, Trauner construit un immeuble moderne dressé
au milieu d’une place de banlieue. Lorsque la police
en fait le siège, François se terre au fond
de son petit studio. Cette pièce rappelle l’appartement
de CC Baxter que le décorateur créera quelques
années plus tard dans La garçonnière
(Billy Wilder, 1960). On y trouve le même type d’objets
et une décoration typiquement masculine. Quelques
souvenirs et beaucoup de vide symbolisent la solitude du
héros. Mais c’est certainement la hauteur du
bâtiment qui surprend le plus dans Le jour se
lève : avec ses cinq étages, il domine
largement les autres habitations et écrase le paysage
de toute sa laideur. Trauner anticipe ainsi une urbanisation
moderne tout en verticalité et sans le moindre charme
qui viendra modifier les paysages d’après guerre
et participer au mal de vivre des banlieues. Le
studio de François, situé au dernier étage,
évoque aussi l’isolement dont il est victime
: éloigné de la rue, le héros est déshumanisé.
Lorsqu’il est caché dans son refuge, Gabin
tourne en rond et finit par hurler sa détresse à
la foule de badauds : "François, François,
y a plus de François … laissez-moi seul, tout
seul, j’veux qu’on m’foute la paix".
Ici la déshumanisation du protagoniste est évidente,
sa volonté de vivre a disparu et la tragédie
finale est annoncée.
Dans une autre scène, François est à
l’usine. Ce lieu où les hommes travaillent
les uns à côté des autres n’en
est pas pour autant un havre d’humanité : derrière
leur masque, les ouvriers œuvrent dans la poussière
et le bruit. Aucune communication n’est permise et
lorsque la belle petite Françoise vient avec son
bouquet de fleurs, il faut que François s’éloigne
des machines pour se faire entendre. Après quelques
minutes, le bouquet est fané et Gabin déclare
avec ironie : "J’te l’avais dit, c’est
tout ce qu’il y a de plus sain ici". Comme
dans Les temps modernes de Chaplin, le message
est clair : l’usine et sa modernité n’apportent
aucun progrès social, elle n’est qu’une
machine qui broie les personnalités.
Enfin, on se souvient du couple de Quai des brumes
obligé de se cacher derrière les baraquements
pour s’aimer. On retrouve cette idée dans Le
jour se lève où Carné filme ses
amoureux derrière des fenêtres et dans des
endroits exigus. C’est dans la petite maison de Françoise
ou dans la serre fleurie de son employeur qu’ils se
déclarent leur amour. Nous sommes en 1939, l’Allemagne
a déjà enclenché sa machine de guerre
et toutes les formes de haine atteignent leur paroxysme.
Pour Carné, l’amour n’a plus sa place
dans la rue et Le jour se lève se présente
comme une œuvre d’anticipation poétique,
triste et profondément bouleversante.
Si les décors, la photo et le travail de toute l’équipe
technique participent à l’ambiance désenchantée
du Jour se lève il ne faut pas pour autant
en oublier le travail de Prévert formidablement mis
en valeur par des comédiens épatants.
En adaptant le script de Jacques Viot, le poète fait
une nouvelle fois preuve de son immense talent. Le film
est moins bavard que Quai des brumes, mais il offre
tout de même quelques dialogues remarquables. Ainsi
lorsque Clara déclame "des souvenirs, des
souvenirs, est-ce que j’ai une gueule à faire
l’amour avec des souvenirs", Prévert
rivalise avec Jeanson et son célèbre "atmosphère"
offert à la même Arletty un an plutôt
(Hôtel du Nord). Mais Prévert fait
la différence et impose son empreinte grâce
à la verve poétique qu’il insuffle à
certaines séquences : le bouquet de fleurs fanées
évoqué précédemment, les larmes
d’Arletty derrière la fenêtre ou l’aveugle
(2) qui passe son temps à poser des questions sont
autant d’inventions participant au réalisme
poétique du film.
Pour porter cette ambiance, trois comédiens, désormais
entrés au Panthéon du cinéma français,
rivalisent de talent et délivrent des performances
exceptionnelles. Il y a d’abord Gabin qui exprime
avec le plus grand naturel une douceur teintée de
violence. Il est ce personnage perdu dans sa passion amoureuse
et ressemble à l’ours en peluche de sa bien
aimée : "Vous voyez, il est comme vous,
il a un œil gai et l’autre un tout petit peu
triste" lui dit Françoise. Sans cesse au
bord de l’explosion, il retient ses sentiments jusqu’à
cette scène inoubliable où il hurle à
sa fenêtre. Il faut avouer que ce magnifique coup
de gueule reste un des plus grands monologues du cinéma.
Gabin permet à François d’exprimer tout
son mal-être et l’anecdote raconte qu’il
eut beaucoup de mal à tourner cette séquence
: selon certains témoins, l’interprète
finit enfermé dans sa loge où il pleura à
chaudes larmes. La puissance contenue, la douceur du sourire
et le regard perdu, c’est tout Gabin ! Un comédien
totalement habité par des rôles qu’il
savait choisir à la perfection.
A
ses côtés, on retrouve Arletty qui avait connu
la notoriété un an auparavant grâce
à Hôtel du Nord. Dans Le jour
se lève, Carné et Prévert lui
apportent une nouvelle dimension. Derrière la Parisienne
à la réplique mitraillette, les spectateurs
découvrent un puits d’amour et de tendresse.
Cette interprétation lui ouvrira les portes d’autres
rôles mémorables dont celui de Garance dans
Les enfants du paradis (1943).
Enfin, comme tout grand film, Le jour se lève
met en scène un "méchant" absolument
génial. En interprétant Valentin, Jules Berry
crée un personnage ambigu. On ne connaît jamais
ses ambitions ni son passé et il se dégage
de ses attitudes, ses sourires et ses palabres une tension
malsaine et destructrice. Il ment, écoute derrière
les portes, manipule les plus faibles et Clara avoue qu’il
torture les animaux !!! Sa performance satanique suffit
à convaincre Carné qui lui proposera le rôle
du diable quelques années plus tard dans Les
visiteurs du soir (1942).
Cette conjugaison de talents tant techniques qu’artistiques
offrira un beau succès critique au Jour se lève.
Mais quelques mois après sa sortie, le gouvernement
de Vichy interdit le film jugé trop démoralisant.
Néanmoins, cette décision lâche et hypocrite
ne l’empêchera pas de devenir un des plus grands
classiques de notre patrimoine. En 1947, Anatole Litvak
tente un remake hollywoodien avec Henry Fonda et Barbara
Bel Geddes (The long night). Malheureusement la
réussite n’est pas au rendez-vous. Malgré
ses moyens, Litvak n’atteint jamais la puissance dramatique
qui naquit des talents réunis de Carné, Prévert,
Courant, Trauner, Gabin, Arletty et autre Berry …
Les chefs d’œuvres du cinéma sont le fruit
d’une alchimie qu’il est certainement impossible
à reproduire, Le jour se lève en
fait évidemment partie. Chérissons-le !!
(1) finalement
le film sera mis en scène par George Lacombe en
1946 avec Gabin.
(2) Pour l’anecdote, on retrouve exactement cet
aveugle en costume noir et lunettes rondes dans Le
roi et l’oiseau de Prévert et Grimault.
C’est en quelque sorte la version animée
du personnage du Jour se lève !!
|
|
 |
Cette
édition du Jour se lève fait partie
de la collection Classiques de Studio Canal. Décomposé
en 12 chapitres le film est annoncé dans une version
restaurée haute définition…
Image : Malheureusement Studio Canal ne
signe pas que des réussites en matière de
restauration. La copie du Jour se lève reste
très abîmée. Les griffures et points
blancs ne sont pas très nombreux mais l’image
est instable et présente beaucoup de grain ainsi
que des contrastes assez faibles. Cela nuit évidemment
à la définition qui apparaît particulièrement
aléatoire. Côté compression peu de défauts
à relever mais il est clair que le film mérite
un nouveau mastering…
Son : d’un point de vue sonore le
DVD ne présente pas une copie très fraîche.
La bande son en mono d’origine est très étouffée
et présente un souffle constant. Ces défauts
sont agaçants et nuisent à la compréhension
de l’ensemble des dialogues.
|
 |
Filmographies
: quelques diapositives rappellent les filmographies respectives
de Carné, Gabin, Arletty, Lesaffre, Berry et Jacqueline
Laurent.
Affiches et photos : deux affiches
et une trentaine de superbes photographies de plateau
raviront les admirateurs du film.
Bande annonce (4’13) : cette bande
annonce a la particularité d’enchaîner
des extraits du film sans utiliser la moindre voix-off.
Assez abîmée, elle permet de comprendre les
difficultés qu’a dû rencontrer Studio
Canal pour la restauration.
Présentation du film par Christine
Haas (3’20) : cette présentation produite
par la chaîne de télévision Cine Classics
reprend les anecdotes connues du film. C’est une
bonne introduction avant une séance DVD.
Interview de Jean Gabin (8’39)
: dans cette entretien accordé à Robert
Chazal en 1970, Gabin revient sur sa carrière et
évoque quelques anecdotes savoureuses. On retrouve
sa gouaille et son accent avec grand plaisir. Un bonus
"émotion" !
Interview d’Alexandre Trauner (8’11)
: Animée par Jean Paul Berthomé en 1986,
cette interview permet à Trauner de rappeler les
difficultés rencontrées avec le décors
du Jour se lève et sa volonté d’exprimer
ce sentiment d’isolement du héros. Cet entretien
rare et passionnant (bien qu’un peu court) est illustré
par de nombreuses images du film ainsi que des croquis
signés Trauner.
|
|
|
|