
En 1936, Bette Davis (qui avait déjà
été suspendue par Jack Warner en 1934 pour
avoir refusé un petit rôle dans un serial),
mécontente de son traitement par le studio, prend
6 semaines de congés sans salaire. Elle impose à
son retour des conditions inacceptables en cette période
de réductions budgétaires et devant le refus
de la Warner de céder à ses exigences, part
en Angleterre pour y tourner un film. Le studio lui intente
un procès qu’elle perd.
C’est pourtant bien dans un geste
de conciliation que la Warner achète en janvier 1937
les droits de Jezebel pièce de Owen Davis
que Bette Davis rêvait d’interpréter.
Huit mois plus tard, devant les difficultés rencontrées
par les scénaristes pour réaliser l’adaptation,
Jack Warner se décide à faire appel à
William Wyler (sous contrat non exclusif avec Samuel Goldwyn)
qui, outre ses compétences reconnues de réalisateur,
était considéré comme un "script
doctor" de talent. Par un bienheureux hasard, John
Huston, qui venait de monter sur les planches à Chicago,
habitait temporairement chez William Wyler. En lui faisant
part de son travail sur le script de Jezebel, Wyler
trouve en Huston un excellent partenaire d’écriture
et quinze jours après Wyler, Huston est engagé
à la Warner en tant que scénariste. Jack Warner
obtient du producteur Walter Wanger la participation au
film de Henry Fonda et le tournage débute en octobre.
Wyler n’étant pas "la
propriété" du studio ne peut pas être
trop bousculé mais Hal Wallis (remplaçant
de Zanuck après son départ du studio en avril
1933) commence rapidement à fulminer. Dans une note
que lui envoie le régisseur de plateau Robert Fellows
le 24 novembre Wallis lit : "Jusqu’à présent
Wyler n’a tourné qu’à peine deux
pages de script par jour en vingt cinq jours… Je crois
que personne ne se rend compte à quel point M.Wyler
est lent…" Alors que la politique des studios
(et particulièrement celle de la WB) est plutôt
"productiviste" voir Wyler refaire 57 fois la
même prise fait enrager Wallis : "Wyler a tourné
16 prises d’un plan général alors que
la première était excellente et que la scène
doit de toutes façons être principalement traitée
en gros plan. Qu’est ce qu’il lui prend, est-ce
qu’il est complètement timbré ?".
Le plan de travail initial de sept semaines
est dépassé d’un mois, et le budget
d’un peu moins de 800 000 dollars dépasse finalement
le million. Les rancoeurs s’effaceront devant le succès
critique remporté par le film : Bette Davis y gagnera
son second Oscar et Fay Bainter celui du meilleur second
rôle. L’Oscar du meilleur film pour lequel Jezebel
est sélectionné sera finalement attribué
a Vous ne l’emporterez pas avec vous de Frank
Capra.
Si on peut trouver l’appellation
de "faiseur de talent sans grand génie personnel"
appliquée parfois à Wyler quelque peu réductrice,
force est de constater que Jezebel est tout entier
voué à faire resplendir la star maison Warner.
Cette époque (les années 30), généralement
peu chérie des cinéphiles contemporains, est
marquée par la naissance du code "Hays"
(code de censure destiné à bannir du cinéma
américain un certain nombre de thèmes et d’éléments
jugés immoraux) et par la crise qui frappa le pays,
mettant à mal le système économique
des studios. L’heure est aux économies, à
l’efficacité, le réalisateur est un
ouvrier parmi d’autres et la mise en scène
même prend une tournure purement utilitaire. Wyler
impose pourtant ses vues et, finalement dans l’intérêt
même du studio, offre à Bette Davis un somptueux
écrin.
Tiré d’une pièce à
l’argument plutôt commun (le sud d’avant
la guerre de sécession, une histoire d’amour
somme toute bien ordinaire), Jezebel est avant
tout l’histoire de la fin d’un monde. Le sud,
vieillissant et sclérosé, se meurt. On y règle
encore les "affaires d’honneur" dans un
champs à l’aube et au pistolet, et les jeunes
filles non mariées ne peuvent aller au bal en portant
une autre couleur que du blanc. Cette aristocratie décadente,
ancrée dans de trop anciennes traditions, ne sent
pas venir le vent du changement, elle finira emportée
dans le souffle pestilentiel de ses marais croupissants.
Avec elle, Julie, l’insoumise, incarnation
de ce sud fier et indomptable, partira sur le chariot portant
les morts de la Nouvelle Orleans vers l’île
qui sert de mouroir à ceux atteints par la fièvre
jaune, ultime acte de fierté (certains préfèreront
parler de rédemption) d’un monde définitivement
balayé par le souffle du progrès.
Bette Davis rayonne. Insouciante et légère,
fière et manipulatrice, fragile, elle éblouit
et livre là une superbe prestation. En provoquant
la bonne société dont elle est issue, elle
prendra conscience de son appartenance profonde à
ce monde qui se meurt. Preston lui, comprendra que sa place
n’est plus ici. Récompensée par un oscar,
la performance de Bette Davis lui assurera définitivement
le statut de Star (même si les conflits l’opposant
au studio ne cesseront réellement jamais) . Elle
retrouvera en 1940 William Wyler pour The letter,
considéré par beaucoup comme l’un des
meilleurs films du cinéaste.
Face à elle, Henry Fonda ne détonne
pas. Incarnation des idées progressistes, il épousera
la cause et les idées du nord. Tout en conviction
et en violence contenue, son jeu et sa présence physique
impressionnent. Le reste du casting est à la mesure
de ce formidable duo d’acteurs, George Brent incarnation
masculine de ce sud mondain et décadent et Fay Bainter
qui joue le rôle de la mère de Julie, en tête.
La mise en scène discrète
et élégante de Wyler, la qualité des
décors et l’admirable photographie de Ernest
haller participent grandement au charme de ce film à
la production entièrement remarquable. La noirceur
discrète du scénario, cette façon de
vivre les émotions "hors champ" (témoin
cette admirable scène ou Julie fait d’un chant
de joie celui de sa tristesse) cette atmosphère de
fin du monde et les formidables acteurs du film font de
Jezebel une très belle réussite que
la présence de la flamboyante Bette Davis rend inoubliable.