Infidèlement vôtre
(Unfaithfully Yours)
Réalisateur : Preston Sturges
Année : 1948
Avec : Rex Harrison, Linda Darnell, Rudy Vallee, Barbara Lawrence, Kurt Kreuger, Lionel Stander, Edgar Kennedy, Alan Bridge
Scénario : Preston Sturges
Musique : Rossini, Wagner et Tchaikovsky sous la direction musicale de Alfred Newman
Directeur de la photo : Victor Milner
Studio : 20th Century Fox



Carlotta Films
USA / 1948
Noir et Blanc
101 mn
Zone 2
Format cinéma : 1.37
Format vidéo : 4/3
Langues : anglais mono 1.0
Sous-titres : français


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Le célèbre chef d’orchestre Alfred De Carter revient à New York après une longue série de concerts donnés dans le pays. Il est accueilli par sa belle épouse, dont il est follement amoureux et avec qui il forme un couple modèle. Mais il apprend par la bouche de son beau-frère que sa femme l’a peut-être trompé en son absence. Dévoré par la jalousie, il imagine en plein concert trois scénarios pour se débarrasser de son épouse infidèle. Mais la mise en œuvre de ces solutions, pourtant efficaces dans ses fantasmes, s’avère plutôt délicate.

Parmi les spécialistes incontournables de la comédie de l’âge d’or hollywoodien figurent des cinéastes régulièrement, et justement, célébrés pour leur génie et leur apport au genre (tels Howard Hawks, Frank Capra ou Ernst Lubitsch) et d’autres qui font généralement moins parler d’eux comme Leo McCarey, Gregory La Cava ou Preston Sturges, l’artiste qui nous intéresse ici. Ce dernier compte pourtant parmi les grands créateurs de la "Screwball Comedy", et ses films marquent même un tournant dans l’évolution de ce genre typiquement américain, en faisant la transition entre les maîtres des années 1930 et ceux des années 1950 et 1960. Cette position inconfortable est peut-être la raison d’une sous-estimation injuste de son œuvre. Il faut dire que Sturges réalise son premier film, Gouverneur malgré lui, en 1940 et son succès public immédiat ne fait pas oublier qu’il vient après une décennie dans laquelle se sont affirmés les cinéastes évoqués en début de chapitre. Mais ce serait faire peu de cas de son passé brillant de scénariste, une fonction qui l’amènera progressivement au-devant de la scène et qui lui permit d’être le premier scénariste à passer à la réalisation, après avoir signé des scripts pour Mitchell Leisen, William Wyler, James Whale, Elliott Nugent ou Frank Lloyd (principalement des comédies et des romances, mais aussi quelques drames).

Preston Sturges va relancer un genre un peu moribond au moment où la Seconde Guerre Mondiale oblige Hollywood à réorienter ses priorités. La délicieuse comédie romantique The Lady Eve (Un cœur pris au piège, 1941), avec Barbara Stanwyck et Henry Fonda, et surtout Sullivan Travels (Les voyages de Sullivan, 1941), brillante satire sociale dans laquelle les effets comiques savoureux se mêlent à la perfection à une dramaturgie poignante, révèlent un véritable auteur et un style élégant et alerte, marqué par des changements de tons inattendus au sein du processus comique. Après quelques métrages décevants, Preston Sturges (dont la filmographie en tant que réalisateur ne se réduit qu’à une douzaine de titres), signe ce qui constitue peut-être son œuvre clé avec Infidèlement vôtre en 1948.

Il est admis aujourd’hui que ce joli film est une œuvre plutôt personnelle. L’homme à femmes que fut Preston Sturges livre ici une fable piquante sur la jalousie, sentiment destructeur du couple et sur l’illusion que l’homme a du contrôle de sa vie. Le choix du chef d’orchestre, stéréotype de l’artiste aussi orgueilleux que dominateur, comme personnage principal et vecteur de la satire comportementale est donc des plus judicieux. Le scénario est divisé en trois parties plus ou moins équilibrées. La première nous présente un Alfred De Carter sûr de soi, conquérant à la langue bien pendue et investissant le cadre de l’écran avec l’énergie d’un ouragan. Comme le dit sa belle-sœur à son pauvre mari : "Some men just naturally make you think of brut champagne. With others, you think of prune juice. (Certains hommes vous évoquent naturellement du champagne, et d’autres du jus de pruneau)" La classe, l’élégance et le dynamisme de De Carter en imposent à tous les personnages. La seconde partie le voit vaciller progressivement de son piédestal, assailli par le doute quant à la fidélité de sa femme, et donnant libre cours à ses fantasmes de vengeance pendant le concert. La troisième partie, la plus désopilante, nous montre le chef d’orchestre essayer lamentablement de mettre en pratique ses plans en enchaînant catastrophe sur catastrophe. Cette progression dramatique nous fait entrer dans l’esprit torturé du personnage principal. Car Alfred De Carter est de quasiment tous les plans du film, il est à la fois le sujet moteur du récit et l’objet de tous les regards. L’identification du spectateur n’en est que plus active et la vision du cinéaste plus efficace et jouissive.

Ce découpage du récit permet donc également à Preston Sturges de démontrer sa maîtrise dans les ruptures de ton et les changements de registres comiques. Infidèlement vôtre débute comme une Screwball Comedy donnant la priorité aux vifs échanges de dialogues et aux bons mots bien sentis. La romance entre les époux est traitée sur un mode décontracté et merveilleux, baignée dans une atmosphère ouatée enrichie par les décors somptueux d’un hôtel de luxe. Seules quelques pauses burlesques viennent agrémenter la narration tranquille : une scène d’incendie avec des lances incontrôlables et surtout l’étonnante et hilarante apparition d’un détective privé mélomane joué par le rondouillard Edgar Kennedy, membre émérite de la Stock Company, la troupe de comédiens du cinéaste. Lorsque Alfred De Carter se persuade de la tromperie de son épouse et qu’il commence à échafauder trois façons de se débarrasser d’elle, le film change de ton et adopte une mise en scène axée sur la répétition et la mise en abîme. Grâce à trois mouvements de caméra inquisiteurs (un long travelling avant vers l’œil de Rex Harrison) pendant la longue séquence du concert, nous pénétrons dans l’esprit du chef d’orchestre et assistons à trois mises en scène de la même situation effectuées par le personnage principal du film. Chacun de ces "films dans le film" s’accorde intelligemment au style de la musique interprétée par l’orchestre. Une expérience filmique vraisemblablement inédite en 1948, qui s’inspire probablement du dessin animé. C’est d’ailleurs justement dans la troisième partie du film que la veine "cartooniste" de Preston Sturges fonctionne à plein régime. L’œuvre prend alors une coloration "slapstick" avec la priorité accordée à la gestuelle. Alfred De Carter, maladroit et gaffeur, casse tout sur son passage en tentant péniblement de concrétiser ses plans diaboliques. L’écart entre le fantasme et son inscription dans la réalité est traité sur un mode burlesque. Pendant une vingtaine de minutes, on assiste à un spectacle muet, seulement ponctué de virgules sonores et musicales comme dans un cartoon traditionnel, et dans lequel Rex Harrison livre une composition mémorable, alors que l’acteur est avant tout connu pour son élégance verbale.

L’interprète inoubliable du fantôme de L’aventure de Mme Muir et du professeur Henry Higgins de My Fair Lady éclabousse l’écran de son talent, en étant aussi bien à l’aise dans les joutes oratoires que dans l’expression gestuelle (l’énergie qu’il déploie en dirigeant l’orchestre et dans la séquence burlesque finale impressionne). Son épouse est jouée par Linda Darnell, l’une des grandes stars de la Fox (C’est arrivé demain de René Clair, Le signe de Zorro de Rouben Mamoulian, La poursuite infernale de John Ford, Le chant de Bernadette de Henry King ou Ambre de Otto Preminger). Même si son rôle reste en retrait, sa beauté et son élégance naturelle font également partie du charme conféré par le film. Le reste de la distribution est composé de la Stock Company et l’on retiendra particulièrement le truculent Lionel Stander futur interprète de Roman Polanski dans Cul-de-sac.

Infidèlement vôtre
est donc un film à conseiller sans la moindre hésitation. Son intelligence, son élégance, son originalité dans l’approche du genre comique, sa vision facétieuse et légèrement subversive du couple l’ont inscrit dans l’histoire de la comédie américaine. Et quand cette œuvre est traitée avec tout le respect qui lui est dû par un petit éditeur chevronné et consciencieux, l’hésitation n’est plus de mise.

Image : L’image proposée par ce DVD est un enchantement. Le master est d’une propreté quasi insolente pour un film de cette époque (la présence de rares points blancs, surtout en fin de film, est aisément excusable). La définition et les contrastes, de leur côté, sont excellents. On pourrait dire que la profondeur des noirs est un peu trop accentuée, mais ce serait vraiment pour chercher la petite bête. A noter toutefois la présence de quelques photogrammes altérés (56'57"), mais cette dégradation ne court que sur 2 ou 3 images. La compression est du même tonneau : exemplaire. Nous sommes donc réellement en présence d’une très belle restauration.

Son : Les voix et les ambiances de la piste sonore mono 1.0 sont parfaitement claires. De légers craquements sont néanmoins perceptibles sur toute la durée du film. Et quelques chuintements se font parfois sentir dans les voix, mais cela n’a rien de vraiment dommageable pour l’écoute. Les musiques sont parfaitement rendues dans leurs variations thématiques. On notera cependant un changement de couche un peu abrupt.

Le design choisi pour ce DVD démontre à sa manière que de jolis menus ne font pas automatiquement une belle jaquette, même si la volonté de proposer une esthétique cohérente est de mise pour cette édition. Les acheteurs décontenancés pourront toujours se débarrasser du fourreau cartonné et de son illustration de type Smoking / No Smoking pour tenir en main un boîtier amaray traditionnel orné d’une affiche du film (en anglais), Le menu principal est joliment animé avec des petites vignettes présentant les personnages principaux du film, et avec comme accompagnement sonore l’un des thèmes classiques joués par l’orchestre du film. Le menu des suppléments est fixe et sonorisé avec des dialogues de Infidèlement vôtre et reprend le même choix des vignettes cerclées pour donner accès aux bonus. Cette édition ne dispose pas de chapitrage et l’on devra jouer de la télécommande pour accéder aux dix segments découpant le film.

Les suppléments comportent :

Introduction de Terry Jones (13'48") : en fait plus qu’une introduction, il s’agit d’un véritable entretien avec l’un des célèbres membres de la troupe anglaise des Monty Python, grand amateur de l’auteur de Infidèlement vôtre. Jones nous parle du style de Preston Sturges, de sa gestion des rebondissements et de son habileté à mélanger les genres. Il évoque l’énergie des personnages et le rythme qu’ils imposent. Il aborde ensuite le thème du film : la jalousie maladive et la manière dont les hommes se perçoivent eux-mêmes au sein du couple. La gentillesse, la gaieté et la décontraction de Terry Jones font plaisir à voir et nous rend nostalgiques de ses frasques au sein des vénérables Monty Python.

Preston Sturges et la Screwball Comedy (20'02") : ce document co-produit par Carlotta est en fait une interview de Marc Cerisuelo, professeur d’université et écrivain de cinéma, grand connaisseur du cinéaste à qui il a consacré un livre, Preston Sturges ou le génie de l’Amérique (PUF, 2002). Illustré par des affiches et des photographies, ce document vient à point nommé pour faire connaissance avec Sturges et son univers. En premier lieu, Cerisuelo nous expose une courte biographie du scénariste/réalisateur (ses multiples activités, sa carrière théâtrale, son entrée à Hollywood au moment du passage au parlant, sa réussite en tant que premier scénariste passé à la réalisation, son départ de la Paramount pour une association courte et problématique avec Howard Hughes et sa relation avec Zanuck à la Fox). Il aborde ensuite les traits caractéristiques des films de Sturges, et particulièrement de Infidèlement vôtre, son apport à la comédie américaine dont il est l’un des grands créateurs, et son travail avec sa troupe de comédiens (la Stock Company). L’entretien se termine par l’évocation des influences de Preston Sturges sur des cinéastes comme Frank Tashlin et Blake Edwards (au niveau de la "cartoonisation" de la mise en scène) et, plus récemment, sur des artistes comme les Monty Python et surtout les frères Coen (dont O Brother, Where Art Thou (2000) est un hommage direct au film Les voyages de Sullivan de Sturges). Voilà un document fort instructif qui permet de lever un voile sur un cinéaste toujours peu connu malgré une reconnaissance tardive au début des années 80 aux Etats-Unis.

Analyse d’un fantasme (9'32") : Marc Cerisuelo se livre à une brève analyse du dispositif choisi par Sturges pour amener les fantasmes au sein du film et de leur répartition dans le temps de la narration. L’utilisation des différentes musiques est également abordée. Ce document trop court tourne malheureusement un peu à la paraphrase de l’image.

Fidèlement vôtre, Preston Sturges vu par sa femme Sandy Sturges (24'40") : au cours de cet entretien, la veuve du cinéaste nous conte diverses anecdotes personnelles (sa rencontre avec Sturges, son mariage précipité, etc.) avant d’évoquer ses méthodes de travail et les conditions de production de Infidèlement vôtre (on apprend, par exemple, que le rôle du chef d’orchestre était destiné à James Mason, un acteur trop peu connu à l’époque). Un film très personnel au regard du réalisateur (Sandy Sturges affirme même que le personnage de Alfred De Carter était Preston Sturges tout craché). On apprend aussi que l’amitié avec Darryl Zanuck n’empêchait pas les tensions lors du tournage (les célèbres mémos du producteur finissaient par peser sur la concentration du réalisateur) et que ce dernier eut la maîtrise totale du montage (15mn supplémentaires furent coupées). Ce document bienvenu apporte un éclairage intime fort intéressant sur la vie et l’œuvre du cinéaste américain.

L’éditeur Carlotta Films fournit également un jeu de 5 photos cartonnées en noir et blanc du plus bel effet. Cette belle édition a vraiment de quoi contenter les cinéphiles les plus exigeants.


Un film chroniqué par Ronny Chester