Certaines
œuvres inspirent un respect tel que les mots
seuls semblent dérisoires si l’on souhaite
coucher son amour sur le papier. Comme on réécrit
sans cesse une phrase afin de lui donner la forme désirée,
John Huston a passé plus de vingt années à
tourner la nouvelle de Kipling dans sa tête. Lui-même
aventurier dans son jeune temps, Huston se sent de nombreux
points communs avec l’écrivain et ses écrits.
C’est donc tout naturellement que Huston se lance
dans cette grande aventure. Le réalisateur a initialement
envisagé de le tourner avec Humphrey Bogart et Clark
Gable, puis à la mort de Bogart, de le remplacer
par Robert Mitchum. Ensuite, avec le décès
de Gable, de nombreux autres acteurs furent évoqués
: Paul Newman, Richard Burton, Peter O’Toole, Robert
Redford… Huston porta finalement son choix sur le
binôme Connery-Caine proposé par Newman.
En collaboration avec Gladys Hill, Huston
va concevoir le script en apportant quelques modifications
à la nouvelle, notamment en remplaçant son
narrateur par le personnage du journaliste Kipling ; un
hommage en forme de clin d’œil. Quand il rencontre
Peachy Carnehan, Kipling devient, malgré lui, le
catalyseur d’une grande entreprise. Lorsqu’il
dérobe la montre du journaliste, Carnehan reconnaît
en Kipling un frère trois points, un maçon
tout comme lui. C’est d’ailleurs cette même
appartenance à la Loge et ce goût partagé
de l’aventure qui va cimenter une forme d’amitié
entre le duo Carnehan/Dravot et Kipling. Carnehan et Dravot
prennent le journaliste à témoin d’un
contrat qui stipule qu’ils se rendront en Kafiristan
afin d’en devenir les souverains et qu’ils renonceront
à l’alcool et aux femmes jusqu’à
l’accomplissement de leur quête. Ce contrat
particulier est approuvé par Kipling qui scelle cette
union en offrant son insigne maçonnique : l’œil
au centre du compas et de l’équerre. A cet
égard, il est intéressant de constater que
peu de films évoquent la franc-maçonnerie
et qui plus est aussi ouvertement que celui-ci. Le binôme
Carnehan/Dravot représente les deux visages d’une
seule et même personne. « Ils tiennent le dialogue
qu’un homme peut avoir avec lui-même, plutôt
un soliloque. Ils sont divisés en deux êtres,
parce qu’il est difficile d’être aussi
introspectif au cinéma. Lorsque l’histoire
réclame leur division, c’est une sorte de séparation
d’une seule personnalité, et lorsqu’ils
se rejoignent à nouveau, l’individu est réuni.
La moitié de lui, comme la moitié de nous-mêmes
dans bien des cas, est en proie à cette maladie qui
nous gagne lorsque nous accédons aux plus hauts postes,
la folie des grandeurs. Nous pensons être plus que
ce que nous sommes : des dieux. L’autre moitié
est celle qui nous réprimande, et nous répète
que nous sommes absurdes. (1) » analyse Patrick Brion.
C’est
bien vers une quête du divin que se dirigent nos deux
aventuriers. A travers une contrée hostile et sauvage,
ils conquièrent, tel Alexandre le Grand avant eux,
des peuplades claniques et souvent brutales. Les faits d’armes
des deux sergents retraités de l’Empire britannique
arrivent aux oreilles de Kafu-Selim. Ce Grand-Prêtre
souhaite rencontrer Daniel Dravot, l’homme qui aurait
miraculeusement échappé à la mort lors
d’un affrontement avec la tribu Bashkai. Dans la ville
sainte de Sikandergul, Dravot va subir, comme dans la franc-maçonnerie,
le rite initiatique. Kafu-Selim, souhaite appréhender
celui que les peuplades du Kafiristan n’ont pas hésité
à rebaptiser Sikander, le digne héritier d’Alexandre.
Alors qu’il s’apprête à transpercer
Dravot, Kafu-Selim découvre sur la poitrine de Dravot,
l’insigne maçonnique offert par Kipling. Sa
divinité ne fait plus aucun doute. Dans l’inconscient
collectif, Dravot ne fait plus qu’un avec le Grand
Architecte de l’Univers. Telle une divinité
polythéiste, Dravot arbore des attributs relatifs
à sa qualité. La flèche qui était
destinée à le tuer, devient le symbole de
sa toute puissance.
Dravot s’établit à
Sikandergul, et comme le roi Salomon, il rend la justice
au peuple, une tâche dont il s’acquitte avec
sagesse. Malheureusement, le pêché d’orgueil
n’est pas loin. Divinité incarnée, Dravot
doit vivre avec les contingences humaines ; il s’éprend
de Roxanne, une superbe créature locale, accessoirement
épouse de Michael Caine de l’autre côté
de la caméra. Comme Alexandre, il souhaite perpétuer
sa descendance. Ce pêché de chair coûtera
à Dravot sa couronne. Au lieu de suivre les conseils
de Carnehan et de partir avec le trésor de Sikandergul,
Dravot souhaite demeurer dans la ville sainte et accomplir
ce qu’il considère dorénavant non plus
comme une aventure, mais comme sa destinée. Le mariage
expose son humanité et le destitue aux yeux d’une
nation. Dravot, Carnehan et Billy feront face à la
mort tout en entonnant The son of god goes to war. Une fois
encore, la symbolique n’est pas loin. Sceptre, insigne
maçonnique, autant d’images empreintes de divinité.
Le rêve impossible devient réalité,
la folie d’un homme en fait un songe et une légende.
Carnehan survit à la crucifixion. Il ramène
à Kipling la tête tranchée de Dravot,
ornée de la couronne de Sikander, symbole de leur
réussite et de leur déchéance.
Huston
nous offre une histoire d’amitié, d’aventure,
de pouvoir et de respect de la parole donnée. Evidemment,
ces vertus sont entachées par l’histoire. Dravot
et Carnehan véhiculent la suprématie de l’Empire
britannique, le colonialisme primaire. Lors d’une
séquence où Carnehan balance un Indien hors
du train, on ne peut s’empêcher de grincer des
dents. De même, seul le lucre inspire originellement
leur entreprise. Cependant, le téléspectateur
ne garde aucune rancœur, Huston réussit à
magnifier son sujet, il renoue avec le film d’aventure
hollywoodien. En adaptant Kipling, Huston accomplit son
vœu tout en nous offrant notre part de rêve,
l’ascension d’un homme au statut semi-divin.
Le rêve collectif incarné.
(1) BRION, Patrick, John Huston, Paris,
La Martinière, 2003, p.547