
Henry King
vient de finir en Italie le tournage de Echec
à Borgia (1949) avec Orson Welles dans le rôle
titre. De retour dans son pays natal, le réalisateur
se voit offrir par Darryl F. Zanuck un roman intitulé
‘Twelve o’clock high’ ainsi que la quatrième
mouture (déjà) du scénario de son adaptation.
Les romanciers et scénaristes sont les mêmes
hommes, deux anciens aviateurs d’une escadrille de
bombardiers ayant servis sous les ordres d’un certain
général Frank Armstrong. Ce militaire fut
responsable des premiers bombardements de jour en Allemagne
et inspirera le personnage interprété par
Gregory Peck. L’acteur refuse dans un premier temps
de jouer dans Un homme de fer, trouvant que son
rôle ressemble trop à celui que Clark Gable
tenait dans Tragique décision de Sam Wood,
mais finit par accepter en avouant à Henry King qu’il
n’a aucune expérience militaire. Le réalisateur
le rassure en lui disant qu’il sera entouré
de gens compétents, aptes à bien le conseiller.
Zanuck, enthousiasmé par la énième
version du scénario, décide de produire personnellement
ce film qui est complètement différent de
ce que le producteur fera en 1963 avec son célèbre
Le jour le plus long.
En effet, une mise au point est nécessaire
afin que les amateurs de scènes de bataille ne soient
pas désappointés par ce pourtant très
beau film. Un homme de fer est une œuvre originale
et assez unique puisque l’appellation ‘film
de guerre’ dans son cas précis, pourrait prêter
à confusion et induire en erreur les amateurs du
genre. Dans ce qui se révèle être plutôt
un drame psychologique, nous trouvons une seule scène
de combat aérien n’excédant pas 12 minutes
et n’intervenant qu’au bout d’une heure
quarante de film. Point non plus ici de séquences
montrant les soldats dans leur campement ou sur le terrain,
plaisantant, discutant ou faisant quoique ce soit d’autres
; nous ne verrons à aucuns moments vivre ces aviateurs
puisque le point de vue unique voulu par le réalisateur
est celui de l’état-major, et en l’occurrence,
le major Harvey Stovall qui se remémore ce qu’il
a vécut sept ans auparavant.
Car le film de Henry King se présente
en fait sous la forme d’un long flash back. Il est
amené par une scène absolument poignante :
le major Stovall, joué par Dean Jagger (qui reçoit
à cette occasion l’oscar du meilleur second
rôle), trouve chez un antiquaire un pot en céramique.
Cet objet, qui servait aux officiers à prévenir
les aviateurs d’un briefing immédiat, sera
un peu ce que fut la madeleine pour Proust, à savoir,
ce qui déclenchera l’envie du major à
la retraite de se rendre sur le terrain d’aviation
d’Archburry, désormais à l’abandon,
pour y revivre les évènements qui s’y
sont déroulés et dont il va maintenant se
souvenir. Henry King n’utilisera, une fois entamé
le flash back, absolument aucune musique (excepté
les chants des soldats que l’on entend au loin), mais
dans cette scène initiale, Alfred Newman nous aura
fait entendre un thème profondément nostalgique
et émouvant. Grâce à ce morceau, et
dès cette première scène extrêmement
mélancolique, nous nous doutons que nous allons assister
à une œuvre qui ne ressemblera à aucune
autre du genre, profondément humaine, typique de
ce cinéaste un peu injustement oublié de nos
jours malgré une filmographie conséquente
et non dépourvue de joyaux.
Retour donc pour le major Stovall jusqu’à
cette année 1942 : les évènements sont
narrés du seul point de vue des ‘hauts gradés’,
ces militaires qui suivent les combats de très loin.
Mais attention cependant, contrairement à Kubrick
dans Les sentiers de la gloire, Henry King ne juge
pas, ne critique pas, ne dénonce rien, n’est
pas ironique une seule seconde : il aime tous ces personnages,
que ce soient les généraux ou les simples
soldats. Des scènes de combats, nous en entendrons
parler et nous assisterons au départ et à
l’arrivée des bombardiers mais, à l’exception
d’une unique séquence aérienne, ce sera
tout pour l’action proprement dite. Tout est filmé
avec rigueur, sobriété et intelligence par
un réalisateur qui ne cède jamais à
la facilité car, en plus de ne quasiment pas filmer
de morceaux de bravoure, il n’intègre pas non
plus à son intrigue le traditionnel personnage féminin
qui aurait parasité cette histoire d’hommes.
Avant de rendre compte du véritable sujet du film,
revenons rapidement sur cette unique séquence de
bataille aérienne. Henry King et son monteur réalisent
ici des prouesses puisque les scènes d’archives
sont parfaitement intégrées aux plans de studio
et ces 12 minutes de combat sont d’une remarquable
fluidité et d’une belle efficacité.
Plus qu’un film ‘guerrier’,
il s’agit donc plutôt d’une réflexion
sur la notion de commandement qui oppose deux conceptions
antagonistes de ce que l’on appellerait de nos jours
‘le management’. Le colonel Davenport se voulait
le soutien, le confident et le partenaire de ses hommes,
quitte à déséquilibrer le groupe par
un sentimentalisme qui n’a pas lieu d’être
lorsqu’il s’agit de fournir ‘un effort
maximum’ : il n’hésitait pas à
prendre la défense de ses hommes en leur reconnaissant
le droit à l’erreur. Au contraire, le général
se définit comme un chef autoritaire, froid et distant,
un guide non paternaliste demandant à ses hommes
le respect, l’obéissance et le dépassement
de soi, tout au moins dans les périodes difficiles.
"Vous allez regretter d’être né…Arrêtez
de faire des projets. Oubliez vos espoirs de rentrer chez
vous. Considérez-vous comme déjà morts.
Une fois que vous aurez accepté cette idée,
ce sera moins dur". Il n’aura au départ
de cesse d’humilier et de rabaisser ces hommes, punissant
même un membre de l’équipage ayant préféré
privilégier la vie d’un ami plutôt que
l’intégrité du groupe. Trouvant certains
hommes trop faibles, il fera inscrire sur leurs avions ‘La
colonie des lépreux’. Dans le courant du film,
ces deux conceptions de l’autorité s’interpénètrent
et se chevauchent puisque le général, au contact
de ses hommes et les accompagnant même lors des différentes
missions, ne peut que finir par s’identifier à
eux, sans pour autant comme son prédécesseur,
s’en faire des camarades.
A force d’efforts harassants et de
stress, il atteint la limite de ce qu’il peut donner
et, épuisé physiquement et psychologiquement
par trop d’émotion contenue, anéanti
et écrasé par le poids de ces responsabilités
et des efforts fournis, il n’arrive même plus
à grimper dans son avion, craque et tombe dans un
état de prostration. Cet état quasi ‘comatique’
au cours duquel il se croit en mission auprès de
ses hommes, ne cessera que quand il entendra le bruit de
moteur des avions rentrant de mission. Pendant toute la
durée de celle-ci, il aura été absent
pour son entourage, parti psychiquement dans un combat imaginaire
aux commandes d’un bombardier. Ce film sur les limites
que l’on demande à l’être humain
dans une période troublée possède quelques
scènes inoubliables par la force de l’émotion
qui s’en dégage : l’attente des avions
par le personnel de secours jouant au base-ball sur le terrain
jusqu’à entendre le vrombissement des moteurs
ou bien celle encore plus poignante qui voit Gregory Peck
allant rendre visite à un blessé à
l’hôpital, ce dernier ému aux larmes
de voir cet ‘homme de fer’ finalement humain.
Au finish, nous nous trouvons devant
un film très bien écrit et dialogué,
austère mais constamment émouvant, à
la mise en scène classique mais intense, belle leçon
d’humilité et d’humanité, jamais
belliciste. Ce film unique, montrant comment un officier
supérieur peut lui aussi être miné par
le quotidien routinier de la guerre, sera aussi le premier
d’une série de six autres que Henry King tournera
avec Gregory Peck. Le suivant de 1950 sera non moins que
l’un des chefs d’œuvre absolu du western,
La cible humaine (The gunfighter), dans
lequel on retrouvera cet autre acteur génial mais
peu connu : Millard Mitchell qui joue dans Un homme
de fer le supérieur hiérarchique de Gregory
Peck. Ceux qui voudraient visionner un film de guerre complémentaire
et plus remuant, montrant cette fois ce qu’il se passe
à l’intérieur d’un bombardier,
peuvent se rabattre sur l’un des chefs d’œuvres
de Howard Hawks de 1943 : Air Force.