Mais
qui a tué Harry est tellement inhabituel
dans la filmographie du maître du suspense que une
fois le tournage terminé, personne ne saura qu’en
faire et comment l’exploiter. "Dans Trouble with
Harry, je retire le mélodrame de la nuit noire pour
l’amener à la lumière du jour. C’est
comme si je montrais un assassinat au bord d’un ruisseau
qui chante et que je répandais une goutte de sang
dans son eau limpide. De ces contrastes surgit un contrepoint
et peut-être même une soudaine élévation
des choses ordinaires de la vie." disait Hitchcock
à Truffaut dans son fameux livre d’entretiens.
De ce fait, cette comédie d’une totale originalité
n’a obtenu du succès qu’en France où
elle est resté plus de six mois en exclusivité
dans une salle des Champs Elysées. Malheureusement,
le film n’est pas encore aujourd’hui reconnu
à sa juste valeur.
Seconde et dernière incursion de
Hitchcock dans la pure comédie après le méconnu
Mr and Mrs Smith, il s’agit cette fois d’un
humour totalement british fondé sur le goût
du macabre et de l’irrationnel, mélange d’indolence,
de non-sens (presque de surréalisme dans la réaction
des personnages face à toutes les situations), le
tout sur un rythme totalement nonchalant ponctué
de dialogues d’une grande drôlerie. Les images
automnales en technicolor de Robert Burks sont absolument
magnifiques, les plans d’ensemble sur la campagne
idyllique de véritables tableaux. Le film est bercé
par la bande originale de Bernard Herrmann sautillante et
étrange à la fois, superbe réussite
une fois de plus.
Le casting est à l’image du
film, assez incongru : pour son premier rôle à
l’écran, Shirley McLaine est vraiment craquante
et délurée , Edmund Gwenn, Mildred Natwick,
John Forsythe et les autres jouent tous avec un mélange
de pittoresque et de flegme assez jouissif pour le spectateur.
Certains exégètes ont établi une théorie
selon laquelle le film décrirait un monde faussement
paradisiaque, en fait très effrayant peuplé
de monstres égocentriques ; même si les personnages
de cette histoire sont certes vus avec ironie, cette interprétation
me semble peu fondée mais au contraire contredite
par la chaleur et l’amour qu’a mis Hitchcock
a les dépeindre. Tout ce petit microcosme se révèle
finalement éminemment sympathique, témoin
cette merveilleuse scène de la "vente de tableaux"
au cours de laquelle John Forsythe, préférant
contenter ses amis plutôt que de recevoir de l’argent
pour ses oeuvres, demande à chacun son souhait le
plus cher qu’il exauce sans plus attendre.
A savoir que si, au bout de 5 minutes,
vous n’avez pas réussi à décrocher
un sourire, vous risquez fort de vous ennuyer durant la
durée du film, le ton étant donné dès
les premières scènes et Hitchcock poursuivant
de la même manière sans aucunes déviations
jusqu’à la fin. Voici un exemple de l’ambiance
qui y règne par cette brève description d’une
des premières scènes : le capitaine (Edmund
Gwenn), croyant avoir tué Harry avec son fusil alors
qu’il chassait le lapin, se met à déplacer
le cadavre en le tirant par les pieds afin de le cacher
dans un endroit plus discret. Arrive dans ces mêmes
bois (alors qu’elle n’a absolument rien à
y faire) une vieille fille de sa connaissance (Mildred Natwick)
qui lui pose la question suivante avec un bel aplomb et
sans aucun étonnement : "vous avez des ennuis
Capitaine ?". A la suite de ça, plusieurs autres
personnages passeront à côté du cadavre
sans s’en préoccuper davantage, certains le
trouvant même mal placé par rapport au paysage
!!!
Peu apprécié par beaucoup
d’hitchcokiens fervents (y compris au sein de la rédaction
de ce site), le charme fou que dégage ce film procure
à chaque vision un bonheur unique qu’on ne
retrouve pas souvent à ce niveau de fraîcheur
y compris dans les meilleures comédies d’Outre-Manche,
celles de Mackendrick, Hamer ou Crichton, les réalisateurs
phares de l’humour anglais.
Délicieux, ce chef d’œuvre
fait partie des sommets de l’œuvre du maître
du suspense au même titre que Les oiseaux,
La mort aux trousses ou Sueurs froides
et s’insère parfaitement, sans avoir à
en rougir, à l’intérieur de cette décennie
hitchcokienne bénie de tous les cinéphiles
s’étendant de 1954 (Le crime était
presque parfait) à 1964 (Marnie).