Suite
à l’éclatant succès en 1935 du
film de Henry Hathaway Les 3 lanciers du Bengale,
toutes les grandes compagnies hollywoodiennes s’engouffrent
dans ce sous genre spécifique du film d’aventure
appellé à glorifier les exploits de l’Empire
britannique aux Indes. La Warner produit La charge de
la brigade légère de Michael Curtiz en
1936, la Fox, La mascotte du régiment de
John Ford en 1937, et en 1939, c’est au tour de la
RKO de succomber. Elle met à la disposition de Howard
Hawks des moyens considérables afin qu’il réalise
Gunga Din, une lointaine adaptation d’un
poème de Kipling. Travaillant trop lentement au goût
des producteurs, Hawks est "remercié" et
c’est au jeune George Stevens qu’échoue
la mise en scène de ce qui restera l’une des
plus importantes mannes financières du studio. Et
pourtant l’on sait aujourd’hui que George Stevens
fut réputé tout au long de sa carrière
pour sa méticulosité maladive et sa lenteur
notoire !!! La RKO ne le regrettera cependant pas une seule
seconde devant les bénéfices engrangés
par le film.
Que nous aurions aimé ne pas avoir
à le critiquer négativement, ce film qui a
bercé notre jeunesse, l’un de ces films d’aventures
qui nous avaient éblouis lors de leurs lointaines
diffusions à la télévision du temps
où seules deux chaînes officiaient. Mais il
faut très vite déchanter, et ce, dès
les premières scènes, la déception
se poursuivant sans aucun temps mort jusqu’au dernier
plan du fantôme de Gunga Din assez ridicule ! Force
est de constater à cette nouvelle vision la médiocrité
de ce classique abusif plombé par un scénario
indigent à l’humour pachydermique, ce dernier
venant même s’infiltrer dans les situations
les plus dramatiques leur otant toute force ou ampleur.
George Stevens fait ce qu’il peut pour sauver le film
du naufrage artistique en essayant d’y inclure des
cadrages assez recherchés (celui sur Joan Fontaine
lors de sa première apparition). Mais ces plans tombant
comme un cheveu sur la soupe au milieu d’un ensemble
plutôt sclérosé, ces tentatives de formalisme
se mettent à ressembler à des affèteries
de mise en scène somme toutes assez inutiles ; et
pourtant certaines autres séquences du début,
comme celle de l’arrivée dans la ville fantôme,
laissaient présager un tout autre résultat
: Stevens montrait ici un certain talent dans son appréhension
de l’espace. Nous ne pouvons donc sincèrement
pas nier un certain savoir-faire technique au réalisateur
car il maîtrise aussi assez bien la foule et l’imposante
figuration qu’il a à sa disposition : les séquences
en plan d’ensemble de l’armée britannique
s’avancant au milieu de ces défilés
impressionnants possèdent un certain souffle malheureusement
aussitôt balayé dès que commencent les
batailles ou bagarres, celles ci étant massacrées
par un montage à l’emporte pièce et
une partition guillerette de Alfred Newman qui vient couper
tout effet.
Mais si ce film d’aventure est aussi
fortement teintée des ingrédients de la comédie
traditionnelle, il faut se rendre vite à l’évidence
: toutes les scènes comiques sont d’une pénible
lourdeur et l’interprétation ne fait rien pour
aider à avaler la pillule. Cary Grant réussit
même l’exploit de cabotiner encore plus que
Victor McLaglen mais il le fait très mal : ses mimiques,
cris et autres outrances sont vite ridicules et lassantes.
Hawks avait réussi à canaliser ce cabotinage
et en faire l’un des éléments les plus
précieux de son délicieux L’impossible
M. bébé ; George Stevens, apparemment
plus concerné par les scènes à figuration
que par la direction d’acteurs, laisse faire à
ces trois héros des pitreries éhontées
à peines dignes d’Abbot et Costello : les gags
de l’éléphant soigné par Victor
McLaglen ou de l’intoxication d’une plante par
un sirop sont proprement navrants. Si seulement cet humour
avait été omniprésent pour dynamiter
de l’intérieur les clichés inhérents
à ce genre de films, cela aurait pu donner lieu à
une œuvre iconoclaste mais entre temps, il nous aura
aussi fallu subir des répliques comme celles-ci :
"Je t’aime mais je suis avant tout soldat",
"J’en ai soupé de l’armée
mais pas de l’amitié", etc, qui finissent
rapidement par nous le faire déconsidérer.
Se voulant peut-être gentiment irrévérencieux,
le film échoue là aussi et demeure une mauvaise
bande de plus à la gloire de l’empire colonial
britannique.
Outre Cary Grant, Victor McLaglen et Douglas
Fairbanks Jr, le reste de la distribution est surtout constituée
par Joan Fontaine, personnage féminin faisant ici
office de potiche, et par Sam Jaffe (l’organisateur
du casse dans Quand la ville dort de Huston) et
Eduardo Ciannelli, respectivement dans les rôles de
Gunga Din et du gourou de la tribu Thugs, qui nous
désolent vraiment, les maquilleurs n’ayant
pas fait des merveilles lorsqu’il s’est agit
de les grimer en Hindou. Une belle idée cependant
que celle de faire figurer l’écrivain Rudyard
Kipling lors de la scène finale de l’hommage
rendu au porteur d’eau héroïque.
Bref, ce monument de mauvais goût,
contrairement à l’excellent 3 lanciers
du Bengale de Henry Hathaway, manque totalement de
finesse et de souffle épique, de rythme et de panache,
de vigueur et de puissance dramatique. Il aura eu néanmoins
le mérite d’inspirer Blake Edwards pour la
scène initiale hilarante de The party et
vraisemblablement ou inconsciement Steven Spielberg qui,
pour Indiana Jones et le temple maudit, a dû
se souvenir des séquences du pont suspendu et de
la cérémonie rituelle des Thugs. Une bien
maigre consolation qui cependant ne peut pas endiguer ce
sentiment de tristesse devant cet émerveillement
de jeunesse bafoué par notre regard adulte et par
notre acuité critique. A signaler aussi que cette
même histoire donnera lieu à deux remakes d’une
égale médiocrité : Trois troupiers
de Tay Garnett et transposée dans le Far West :
Les trois sergents de John Sturges.