Le
Grand Chantage
est une peinture acide et sans complaisance du journalisme
mondain et du show business, une plongée nocturne
et impitoyable en plein cœur de Broadway ou des personnages
errent et se débattent comme dans un cauchemar. Martin
Scorsese dit, à propos de ce film, "Sweet
smell of success
est un film clé, le premier qui ait atteint la brutalité
émotionnelle du monde du show business. Le type d’acidité
qu’on devine dans les relations de Lancaster et Curtis
existe toujours, même si, aujourd’hui, les choses
sont un peu plus policées".
Le personnage principal du film, J.J Hunsecker,
est un échotier dépourvu de moralité,
arrogant et sarcastique, qui se sert de tout le monde, aussi
bien les attachés de presse que les artistes ou hommes
politiques. C’est un personnage qui a besoin de détruire
pour affirmer sa puissance. L’amour qu’il porte
à sa jeune sœur est entaché d’une
passion malsaine et quasi-incestueuse qui tourne à
l’obsession. Il fera tout pour briser le jeune musicien
dont elle est amoureuse. Face à lui, Sidney Falco
est un petit publiciste sans scrupules, hypocrite et cynique,
obnubilé par la réussite sociale.
Le Grand chantage est un authentique
film noir, notamment à travers le personnage de Falco,
chez qui on retrouve des similitudes avec le personnage
de Harry Fabian (Richard Widmark) dans Les Forbans de
la nuit de Jules Dassin. C’est leur ambition
démesurée qui en fait des personnages noirs
: ce sont des êtres manipulés mais qui ne s’en
rendent pas compte, aveuglés par l’importance
qu’ils se donnent. A trop vouloir s’élever
au niveau de Hunsecker, Falco, comme Fabian, finira par
être passé à tabac par un policier corrompu,
sorte de brute épaisse. Quant à Hunsecker,
s’il ne perd pas son statut à la fin du film,
il sera puni d’une autre façon par sa sœur
qui se libérera du joug fraternel.
Dans le rôle de Falco, Tony Curtis
livre sans doute la plus belle composition de sa carrière,
avec celle de L’étrangleur de Boston
de Richard Fleischer, loin de ses rôles de séducteurs.
Face à lui, Burt Lancaster casse aussi une image
qui lui colle à la peau, celle d’un acteur
physique spécialisé dans les films d’aventures
et les westerns. Il donne beaucoup de prestance à
son personnage. Il confirmera, trois ans plus tard, son
indéniable talent d’acteur en recevant l’oscar
pour Elmer Gantry de Richard Brooks.
Sinon, comment ne pas parler du film sans
évoquer la superbe photographie de James Wong Howe,
un des plus grands chefs opérateur d’Hollywood,
qui crée un univers claustrophobe et nocturne, renforçant
le côté noir du film (les scènes de
jour sont assez rares). On a l’impression d’être
dans un immense piège à rats dans lequel les
protagonistes se débattent tant bien que mal pour
exister. L’essentiel du film se passe dans des lieux
clos mais vivants : boites de nuits, clubs...On trouve très
peu de scènes d’extérieurs, celles-ci
étant d’ailleurs tournées en décors
réels.
Le scénario d’Ernest Lehmann
et de Clifford Odets est admirable. Ce dernier signe des
dialogues impitoyables, amers et ironiques sur le monde
du spectacle qui sont un régal pour l’ouïe,
notamment les affrontements verbaux entre Hunsecker et Falco
: "I’d hate to take a bit out of you.You’re
a cookie full of arsenic". D’ailleurs, ils sont
pour beaucoup dans la réussite du film. La musique
jazzy est omniprésente et contribue à donner
une atmosphère particulière au film.
Alexander Mackendrick signe là son
chef d’œuvre. Sa carrière a été
assez courte finalement : une douzaine de films pas plus
parmi lesquels l’admirable Cyclone à la
Jamaïque et quelques classiques de la comédie
British comme Tueurs de dames, Whisky à
gogo et l’Homme au complet blanc.
Le Grand chantage est reconnu
aujourd’hui comme une des meilleures productions de
la ‘triplette’ Lancaster-Hill-Hecht mais fut
en son temps un bide commercial. D’après Burt
Lancaster, ce film était même le plus grand
fiasco que sa société de production ait jamais
produit. Néanmoins il l’aimait beaucoup. Le
trio de producteurs décida par la suite de se tourner
vers des oeuvres plus rentables financièrement et
le film suivant sera un grand succès au box-office
: L’Odyssée du sous-marin Nerka de
Robert Wise.