Qu’il
est bon de réévaluer certains films
qui nous ont moyennement plu dans un premier temps ! Comment
avoir pu, il n’y a pas si longtemps, faire la moue
devant ce pur enchantement ? Il s’agit pourtant du
chant du cygne de Arthur Freed en tant que plus grand producteur
de ‘musicals’, genre qu’il porta à
une sorte de perfection artistique dans sa collaboration
avec Vincente Minnelli. Car, si les comédies musicales
existaient avant lui dans les années 30 (nous ne
pouvons passer sous silence les films de la Warner de Busby
Berkeley, la série des Gold diggers et ceux
de la RKO faisant découvrir le couple Fred Astaire
/ Ginger Rogers), c’est justement Arthur Freed qui,
au sein de la MGM, va devenir le maître incontesté
du genre durant deux décennies, celles de l’âge
d’or hollywoodien. Sa première production n’est
autre que Le magicien d’Oz de Victor Fleming et tout
le reste constituera une somme indémodable, insurpassable,
unique comprenant quasiment tous les grands classiques de
ce genre euphorisant plus que tout autre. Gigi en sera l’ultime
fleuron important, récoltant non moins de 9 oscars,
les trois dernières productions Freed pouvant aisément
être passées sous silence. Parmi cette flopée
de pépites de la MGM, on trouvera surtout celles
des ‘4 cavaliers de l’apothéose’
du musical, le quatuor béni des cinéphiles
composé de Charles Walters (Parade de printemps,
Entrons dans la danse, La belle de New York…),
George Sidney (Show boat, The Harvey girls, Embrasse
moi chérie…), Stanley Donen (Un jour
à New-York, Chantons sous la pluie, Les 7 femmes
de Barberousse…) et surtout Vincente Minnelli
qui nous offrira pas moins de 5 chefs d’œuvre
dans le genre : Le chant du Missouri (1944), Le
pirate (1948), Un américain à paris
(1951), Tous en scène (1953), Brigadoon
(1954) et enfin l’excellent Gigi. Quel palmarès
!
Durant leurs 15 années d’étroite
collaboration, Arthur Freed et Vincente Minnelli ne cessent
de réfléchir à des sujets susceptibles
de se transformer en comédies musicales. Celui qui
leur tient le plus à cœur est le court roman
que Colette avait écrit sur la fin de sa vie ‘Gigi’.
Jacqueline Audry en avait déjà fait une adaptation
en 1949 et le roman avait été aussi transposé
au théâtre mais sans que ni l’un ni l’autre
ne plaisent à Minnelli qui voulait retrouver les
richesses visuelles du Paris du début du siècle
qu’il avait imaginé à la lecture du
livre. Paris étant une ville qu’il a toujours
portée dans son cœur, il souhaite lui rendre
un second hommage après sa reconstitution en studio
assez stéréotypée, mais néanmoins
magique, dans Un américain à Paris.
Il décide donc, pour la montrer sous son plus beau
jour, de faire sa propre adaptation du roman légèrement
graveleux de Colette. Le projet cinématographique
avançant à grand pas, il contacte Alan Jay
Lerner qui venait de finir la musique de l’adaptation
théâtrale de ‘My fair lady’. Ce
dernier va alors s’efforcer d’assimiler l’univers
de Colette, de dépeindre les mœurs et la moralité
de l’aristocratie française de l’époque
et donc, de restituer le cynisme et l’égoïsme
de cette société parisienne sans que cela
ne choque trop les censeurs : "Au cours de nos préparatifs,
nous nous étions peu souciés du code moral.
Après tout, le récit s’inscrivait dans
une période déterminée. Les hommes
de cette époque étaient censés entretenir
des maîtresses et les montrer chez Maxim ‘s.
Ces courtisanes jouaient le rôle que les stars de
cinéma jouent de nos jours ; et les journaux de l’époque
restituaient leurs ‘hauts faits" dira Minnelli.
Et pourtant Freed et Minnelli devront batailler ferme pour
que l’administrateur du comité de censure laisse
sortir le film en l’état : en effet, par exemple,
tous les personnages du film s’opposent à l’institution
du mariage la trouvant ‘vulgaire’, ‘ordinaire’,
‘gâcheuse de plaisir’. Ils sortiront vainqueur
de la bataille en étant très persuasifs car
même la célèbre réplique de Leslie
Caron à Louis Jourdan sera conservée : "Etre
gentil avec toi signifie que je devrais coucher dans ton
lit ! Et quand tu te fatigueras de moi, je devrais aller
dans le lit d’autres messieurs". Si de nos jours,
cette phrase ne porte plus à préjudice et
peut prêter à sourire par le fait même
qu’elle ait pu être trouvée scandaleuse,
il faut se replacer à l’époque du tournage
du film pour en apprécier toute la saveur.
Vincente Minnelli va être aidé
dans sa reconstitution splendide et chatoyante du Paris
du début du siècle par le talent du chef opérateur
Joseph Ruttenberg et par le sens artistique sans faille
du célèbre Cecil Beaton chargé de la
supervision des costumes et des décors. Beaton s’inspirera
de tableaux de peintres célèbres comme Boudin,
Guys pour décrire avec magnificence ce Paris de rêve.
On a souvent parlé de ‘surcharge décorative’
ici comme souvent chez le réalisateur, et pourtant,
le faste minutieux de ces détails, le choix des objets
et bibelots, la richesse de tous les éléments
mis en place serviront, comme toujours chez Minnelli, à
construire le cadre de vie de chacun des personnages et
auront une fonction plus que décorative, l’attention
maniaque dans l’utilisation des couleurs et décors
chez le réalisateur n’ayant jamais été
gratuite : il suffira pour en être encore plus convaincu
de voir les mélodrames qui suivront comme Celui par
qui le scandale arrive dans lequel toutes les pièces
de la maison ont la couleur qui correspond aux caractères
des personnages qui les habitent. C’est un peu la
même chose dans Gigi mais comme pour un genre
si léger, il est facile de taxer cette profusion
de détails de facilité et de lourdeur, il
était bon de rappeler qu’il n’en est
rien ici.
D’ailleurs, puisqu’il est de
bon ton de trouver aujourd’hui Minnelli superficiel
et Gigi surtout, nous allons laisser la parole à
Coursodon et Tavernier qui dans leur prologue à leur
notule sur le réalisateur dans ’50 ans de cinéma
américain’ disent ceci qui se révèle
d’une grande justesse : "Certains le trouvent
superficiel, mais cette impression elle-même n’est
que superficielle. Pour peu qu’on s’interroge
sur son œuvre, on y sent partout une âme inquiète,
une sensibilité très vive qui se dissimulent
sous le masque de l’élégance, du raffinement
esthétique, de la rêverie mélancolique".
Maintenant qu’en est-il de Gigi justement ? Il est
évident qu’il n’atteint pas les sommets
d’autres de ses œuvres les plus parfaites telles
Le chant du Missouri, Les ensorcelés
ou bien encore La vie passionnée de Van Gogh.
Cependant, comme bon nombre de ses films même mineurs,
il s’agit une nouvelle fois d’un véritable
moment de bonheur cinématographique. Minnelli nous
déploie la panoplie habituelle de ses talents qui,
pris dans leur ensemble, confinent au génie : un
raffinement esthétique de tous les instants, la surcharge
décorative n’étant jamais gênante
mais au contraire utilisée de manière à
décrire plus précisément les personnages
et leur environnement ; des couleurs chatoyantes sur la
corde raide de la saturation mais utilisées à
bon escient (l’appartement rouge-vif de la grand-mère
de Gigi revenant comme un leitmotiv au milieu de tous les
décors traversés en cours de film) ; une élégance
dans le maniement de la caméra qui se fait la plupart
du temps sensuelle, caressante et carrément aérienne
dans certaines séquences musicales (mais à
ce propos le fabuleux ballet final de Un américain
à Paris nous y avait déjà habitué)
; une utilisation intelligente de toutes les possibilités
spectaculaire du cinémascope. Bref, un spectacle
visuellement somptueux.
Le scénario de Alan Jay Lerner,
même si l’histoire est bien moins passionnante
que celle d’autres ‘musicals’ de Minnelli
comme Le pirate ou Brigadoon, est un modèle
de construction, jamais ennuyeux ni répétitif,
toujours à la limite de la vulgarité ou de
la mièvrerie sans jamais tomber ni d’un côté
ni de l’autre. Et pourtant l’intrigue initiale
n’était pas évidente à transposer
pour arriver à un tel résultat qui oscille
sans arrêt, toujours avec vigueur, élégance
et gaieté, entre cynisme et mélancolie, cruauté
et innocence. En effet, le cinéaste croque ce ballet
de mondains avec une tendre ironie mais il ne se fait pas
d’illusion sur ce mode de vie qu’il juge assez
durement, les personnages qu’il décrit étant
presque dans leur totalité des monstres d’égocentrisme,
d’hypocrisie et de suffisance. Si le résultat
est pourtant aussi enchanteur, il faut dire qu’il
y est bien aidé par un quatuor d’interprètes
magistral. Maurice Chevalier est un narrateur et spectateur
plein d’aisance et de charme mais très amoral,
faisant l’apologie de la débauche ; il dit
en se présentant : "profession : amant et collectionneur
de jolies choses". Louis Jourdan, en millionnaire blasé,
aigri mais retrouvant la joie de vivre grâce à
une jeune fille aux goûts simples, est très
à son aise : le voir se rendre compte subitement
de son amour pour Gigi et retrouver par la même occasion
sa fougue et sa jeunesse est vraiment enthousiasmant. Hermione
Gingold, dans le rôle de la grand-mère ambitieuse
mais aimante, est savoureuse et son duo avec Maurice Chevalier,
au crépuscule, se rappelant ensemble leur liaison
d’un jour, est d’une nostalgie poignante mais
ironique à la fois, l’amant égoïste
ayant en fait tout oublié et se faisant sans arrêt
reprendre par son ex-maîtresse (dans le fameux numéro
chanté ‘I remember it well’.) Mais évidemment
la star est bien évidemment Gigi jouée à
la perfection par l’exquise Leslie Caron dont le visage
et la silhouette ont bien changé et se sont bien
affinés depuis ses débuts, 7 ans auparavant
dans Un américain à paris. Jamais
elle n’a été aussi exquise, délicieuse
et charmante ; les costumes que lui a confectionnés
Cecil Beaton sont absolument magnifiques que ce soit son
habit marin, son ensemble écossais et la robe blanche
qu’elle mettra pour sa première sortie officielle
avec Louis Jourdan sont de toutes beautés. Son rôle
de femme-enfant est inoubliable mais il a fallu la doubler
pour les scènes chantées. Néanmoins
le rôle titre n’est pas le personnage qui a
le plus à pousser la chansonnette, la grande majorité
des chansons étant dévolue aux deux personnages
masculins.
Parlons en justement de la musique. Le
récit étant essentiellement d’essence
dramatique, l’intrigue ne tournant absolument pas
autour du monde du spectacle ou de la chanson, il n’y
avait aucune raison d’insérer à l’intérieur
du film de véritables numéros musicaux ou
dansés qui auraient eu un peu l’air d’être
plaqués sur l’ensemble. Tous les numéros
chantés s’intègrent au contraire parfaitement
à l’intrigue et font toujours avancer l’action.
Beaucoup de ces scènes sont mêmes partiellement
chantées, Maurice Chevalier mélangeant allègrement,
avec sa gouaille habituelle et son accent français
à couper au couteau, dialogues et mélodies.
La musique de Frederic Loewe est constamment délicieuse
mais pas aussi facile d’accès que les compositions
de Cole Porter ou George Gershwin. Elle n’acquiert
toute sa valeur qu’au bout de plusieurs écoutes
car les mélodies ne sont pas tout immédiatement
accrocheuses et ne se laissent apprivoiser pour la plupart
qu’à une seconde vision. Mais une fois les
airs en tête, il faudrait être de mauvaise foi
ou ne pas apprécier ce genre de musique, pour ne
pas avouer se délecter de chansons comme, chronologiquement,
‘Thank heaven for little girl’, charmante et
canaille, sorte de prologue à l’histoire, la
drôle ‘It’s a bore’ narrant l’ennui
de Gaston, l’entraînante ‘The parisians’
au cours de laquelle Gigi avoue son agacement pour les mondanités
et l’amour, la célèbre ‘Gigi’
moitié chantée et parlée par Louis
Jourdan dans laquelle, parcourant à pied un Paris
magnifié par la photographie de Joseph Ruttenberg,
il découvre au fur et à mesure, qu’il
tombe amoureux de Gigi, ‘I remeber it well’
déjà citée ci-dessus, et, pour finir
en beauté, la superbe, anxieuse mais trop brève
‘Say a prayer for me’ où Gigi parle à
son chat de l’angoisse qu’elle a de sortir dans
le monde pour la première fois avec Gaston. La scène
suivante montrera la jeune fille jouer la mondaine suffisante
et insupportable lors de la soirée, pour faire comprendre
à son futur époux ce qu’elle ne veut
pas devenir. Ne comprenant pas son jeu, il l’abandonne
en colère, mais au cours de sa déambulation
nocturne pour rentrer chez lui (avec en accompagnement musical
la musique de la chanson ‘Gigi’), dans un splendide
contre jour sur une fontaine éclairée de nuit,
il se rend compte de son erreur et court se faire pardonner
en lui demandant sa main : scène absolument jouissive
par le fait de la seule mise en scène.
Mais Minnelli n’est pas responsable
de la totalité du film : la première preview
ayant déplu aux producteurs, de multiples prises
ont du être retournées concernant les numéros
musicaux. Minnelli n’a pas pu les effectuer lui-même
étant obligé de débuter le tournage
de Qu’est-ce que maman comprend à l’amour
? George Cukor mais surtout Charles Walters vont s’en
charger. Ce dernier s’en entretient longuement dans
le N°144 de la revue Positif : "C’est un
sentiment curieux de venir travailler sur le film de quelqu’un
d’autre et de devoir jouer au patron". Pourtant
le film, dans sa forme et son fond, reste typiquement minnellien,
à priori plus futile que d’autres de ses musicals
mais en tout cas toujours aussi enchanteur. Le public et
la critique de l’époque ne s’y tromperont
pas et lui feront un immense triomphe. Le film squatte quasiment
tous les oscars en cette année 1958 : film, mise
en scène, photographie, costume, décor, scénario,
musique, chanson et montage. Gigi marque la fin d’une
période et il faudra attendre Robert Wise avec West
side story pour retrouver un grand film du genre. Une
dernière requête si par hasard les éditeurs
étaient à l’écoute : n’oubliez
pas de nous sortir d’autres Minnelli en zone 2, les
fans du réalisateur n’ayant que ce film ci
à se mettre sous la dent.