
Après avoir réalisé Some
like it hot dont le scénario fût co-écrit
avec IAL Diamond, Billy Wilder cherche un sujet qui lui
permettrait de réitérer cette association
qui manqua de peu l’Oscar en 1959. Depuis quelques
années il traîne une idée que lui inspira
Brève rencontre de David Lean. Il le raconte
en ces termes : "Un homme marié avait une liaison
avec une femme mariée et cet homme utilisait l'appartement
d'un copain pour ses débats amoureux. Je m'étais
toujours demandé ce qui se serait passé si
l'ami en question avait pénétré dans
la chambre juste après le départ des deux
amants. Je sentais là un personnage original et intéressant
et j'avais pris quelques notes à ce sujet."
Manifestement ces quelques notes aboutirent
à un travail inspiré puisque la récompense
manquée l’année précédente
par le duo Wilder/Diamond s’offrit enfin à
eux. Ce scénario où tous les mécanismes
de la dramaturgie sont exploités avec talent est
d’une habileté sans faille. Le spectateur passe
ainsi du rire aux larmes en un clin d’oeil et vit
chaque obstacle du protagoniste avec émotions. Les
scènes s’enchaînent avec fluidité
et les effets dramatiques sont savamment calculés.
A titre d’exemple, la scène où CC Baxter
découvre le miroir cassé de Fran est pleine
d’intensité… Wilder s’affranchit
de dialogue, il lui suffit d’un objet et d’un
regard pour exprimer toute la peine du pauvre Lemmon !
La richesse du scénario vient également
d’une caractérisation forte des personnages.
En premier lieu CC Baxter est un "monsieur tout le
monde" auquel le spectateur peut facilement s’identifier.
Mêlant humour, lâcheté et tendresse il
est cet employé qui veut réussir par tous
les moyens. Les aventures auxquelles il est ensuite mêlé
et ses confrontations avec ses voisins (les Dreyfuss), le
poussent à redéfinir ses objectifs. A partir
du troisième acte, on assiste alors à la genèse
d’un être humain, remettant en cause le système
pour un amour auquel il croit enfin. Aux yeux du docteur
Dreyfuss, CC Baxter devient enfin un "Mensch"
(autrement dit "un être humain") et le public
est comblé ! A ses côtés Fran représente
une féminité fragile et douce. Manipulée
tout au long du récit par un mâle dominant
et cynique, elle finira par ouvrir les yeux et découvrir
le vrai sens du mot "Amour" … A côté
de ce duo, Sheldrake et la clique des patrons donnent une
image décadente et machiste du cadre dirigeant. Ici
la critique de Wilder est satyrique. A travers ces personnages,
il fustige le mâle américain, et d’une
certaine façon s’attaque directement à
l’ "american dream".
Pour interpréter CC Baxter, Wilder
fait à nouveau confiance à Jack Lemmon et
lui offre son plus beau rôle. C’est avec un
talent immense qu’il habite chaque face de son personnage.
Cette seconde collaboration avec Billy Wilder donnera ensuite
naissance à quatre autres films dans lesquels il
continuera de briller. A ses côtés, Shirley
McLaine interprète Fran. Elle passe de la joie à
la plus cruelle des désillusions avec une facilité
déconcertante. Et c’est tout en finesse qu’elle
exprime la fragilité de son personnage. Pour faire
face à deux comédiens d’une telle sensibilité,
Wilder choisit Fred Mac Murray pour incarner l’ignoble
Sheldrake. Ce dernier hésite longtemps avant d’accepter
le rôle. Lorsque le scénario s’offre
à lui il travaille alors pour Disney, dont il vante
les parcs d’attractions dans des spots publicitaires.
Le rôle cynique qui lui est alors proposé risque
de nuire à son image. Mais finalement, il ne peut
résister à la tentation de travailler avec
Wilder. Il s’empare du rôle et campe un Sheldrake
manipulateur et sans scrupule.
Enfin, on ne peut parler des talents réunis
autour de ce film sans évoquer le travail du décorateur
français Alexandre Trauner ! Après avoir oeuvré
aux côtés de Marcel Carné dans Les
enfants du paradis, il rejoint l’équipe
de La garçonnière pour monter des
décors qui seront récompensés par un
Oscar. A l’image des rues New-Yorkaises qui ouvrent
le film, la compagnie d’assurance qu’il imagine
est un immense espace où les hommes se concentrent
sans pouvoir se parler. En dehors de ce lieu, l’appartement
de CC est une cellule exprimant la solitude. Un petit canapé
face au poste de télévision, un réfrigérateur
rempli de pizzas et une absence de touche féminine
donnent autant d’éléments sur la personnalité
du héros…
En 1993 lors d’une interview accordée
au Nouvel observateur, François Forestier demande
à Billy Wilder quels sont ses films préférés.
Celui-ci répond "Le Gouffre aux chimères,
avec Kirk Douglas, en 1951. Et La Garçonnière,
avec Jack Lemmon". Parmi trente films qui sont pour
la plupart des chefs d’œuvre, La garçonnière
occupe une place à part. A mi-chemin entre ses comédies
pures (Certains l'aiment chaud , Sept ans de
réflexion…) et ses drames plus cyniques
(Boulevard du crépuscule, Assurance
sur la mort), cette comédie satyrique mêle
les genres avec talent et offre au spectateur une œuvre
totale, dont l’excellence fût récompensée
par cinq Oscars dont celui du meilleur film