Financé en partie
par les capitaux américains de Samuel Z.Arkoff, le
film était à l’origine destiné
à n’être qu’une comédie
policière de plus. Le scénario après
être passé entre plusieurs mains atterrit dans
celles de Mario Bava qui le modifia et lui donna sa forme
définitive. La fille qui en savait trop
devint le film fondateur d’un genre qui allait connaître
de nombreuses illustrations dans les années 60 et
70 en Italie : le giallo.
Giallo signifie jaune
en italien, couleur de la couverture de ce qui était,
à cette époque, l’équivalent
en Italie de notre série noire. Bava, féru
de cette littérature, en projeta ses bases sur pellicule
et donna au genre son chef-d’œuvre : Six
femmes pour l’assassin en 1964. Les meurtres
à l’arme blanche, la ritualisation des crimes
et toute une imagerie propre au genre (l’imperméable
noir de Nora) se retrouvent à l’écran.
En considérant ces éléments aujourd’hui
on ne peut que comprendre l’intérêt que
Bava pouvait y porter tant cet univers semble proche de
celui qui est le sien dans Le masque du démon
ou Le corps et le fouet. Erotisme et fascination
pour le macabre s’y mêlent déjà
subtilement dans une vision gothique et légèrement
perverse. Le trauma originel, le fétichisme musical,
le souvenir à réinterpréter se retrouveront
également dans ce qui est considéré
aujourd’hui par beaucoup comme le chef-d’œuvre
de Dario Argento : Profondo Rosso en 1975.
Dans La fille qui en savait trop,
Bava, à travers le personnage de Nora, règle
gentiment ses comptes avec le concept de "mauvais genre",
lui qui, en tant qu’artisan boulimique de travail,
les a à peu près tous pratiqués de
la science-fiction au péplum en passant par le film
de vampires ou le western.
Bava tourna la version que souhaitaient
les américains et parallèlement à celle-ci
des séquences qui ne furent utilisées que
dans la version italienne du film. La version américaine
sortie sous le nom de "The evil eye"
inclue des séquences supplémentaires de comédie
(la romance entre Nora et le Docteur Bassi y est plus présente)
et supprime notamment les allusions aux produits stupéfiants
ainsi que la voix-off qui accompagne le récit. Autre
séquence absente de la version italienne : celle
où Nora se déshabillant se sent observée
par un portrait accroché au mur qu’elle finit
par recouvrir d’un écharpe, portrait qui n’est
autre que celui de Mario Bava ! La musique de Robert Nicolosi
fut également remplacée par un score de Les
Baxter.
La jeune et jolie Leticia roman tient parfaitement
son rôle d’ingénue et ses grands yeux
effrayés (remember Barbara Steele) captent toute
notre attention. En tant que vedette du film, elle eut le
choix de son partenaire et recommanda son ami John Saxon
(que l'on retrouvera notamment en 1982 dans Ténèbres
de Argento). On sait aujourd’hui que la communication
fut difficile entre lui et Mario Bava, et Saxon semble traverser
le film comme un zombie, absent et particulièrement
peu expressif…
Si les moments de comédie du film
peuvent prêter à sourire par leur manque évident
de subtilité, ils instaurent néanmoins un
intéressant climat de sous-tension sexuelle, et toujours
sous un angle pariculier, témoin cette étonnante
séquence de plage où la démarche de
John Saxon, bien décidé à prendre les
devants après avoir été maintes fois
tenu à distance par Nora, est assimilée à
celle d’un assassin.
Du film on retiendra surtout l’admirable
mise en scène de Mario Bava et son traitement photographique.
Le génie de Bava explose dans ses cadres et ses éclairages
tranchés. L’inquiétante obscurité
de la nuit nous plonge dans l’angoisse et s’oppose
aux rassurantes ballades dans une Rome inondée de
soleil. Mario Bava par le traitement baroque qu’il
applique aux événements tragiques vécus
par Nora prolonge notre impression de cauchemar et maintient
jusqu’au bout l’ambiguïté sur la
réalité des faits, impression renforcée
par la "pirouette" finale.
Mario Bava, en plus d’être
un chef opérateur de génie s’affirme
définitivement avec La fille qui en savait trop
comme un metteur en scène de grand talent et s'il
est aujourd'hui reconnu on ne peut que regretter qu’il
ne lui ait jamais été confié de projet
plus ambitieux.