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L’Evangile selon Saint-Matthieu /
Il Vangelo secondo Matteo
Réalisé par Pier Paolo Pasolini
Avec Enrique Irazoqui (Jésus-Christ, voix de Enrico Maria
Salerno), Margheita Caruso (Marie jeune), Susanna Pasolini (Marie âgée),
Marcello Morante (Joseph), Mario Socrate (Jean-Baptiste), Settimio
Di Porto (Pierre), Otello Sestilli (Judas)…
Scénario : Pier Paolo Pasolini
Photographie : Tonino Delli Colli
Musique : J-S Bach, Anton Webern, W.A. Mozart, S. Prokofiev, Negro
Spiritual "Sometimes I feel like a motherless child"…
Italie - 137 mn - 1964
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137
mn
Zone 2
Format cinéma : 1.85
Format vidéo : 16/9 compatible 4/3
Noir et blanc
Langues : Italien Mono 1.0 / Français Mono 1.0
Sous titres : Français
Mono d’origine
Chapitrage et menu animé |


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Un
ange vient annoncer la bonne nouvelle à Joseph
: son épouse Marie attend en effet Jésus,
le fils de Dieu. Jean-Baptiste le fait Christ. Suivi
par ses disciples, Jésus parcourt la Judée,
prêcher sa parole et accomplir quelques miracles.
Il entre à Jérusalem et défie ouvertement
les puissants. Il est trahi par Judas. Il meurt crucifié sur
le mont Golgotha. Il ressuscite trois jours après. |
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Un
homme est au centre de l’image. Au centre du monde.
Indifférent au jour et à la nuit, il prêche,
invoque, harangue, convoque, exhorte et provoque. Tel un
chef de guerre, il appelle à aimer "vos ennemis
et [prier] pour ceux qui vous persécutent".
La scène est sublime, d’une simplicité martiale.
Appel paradoxal, livre exalté, exaltant et personnage
complexe (Jésus et/ou Pasolini ?), on ne pouvait
rêver meilleure trinité pour cette lecture
de la vie du Christ. La vision de Pasolini est riche d’émotions,
de sens, d’humilité et de distance. Le film
ne veut pas vous convertir - même si le sticker Têtu,
La Croix, Libération, Cahiers du cinéma sur
l’emballage du Dvd est un rêve œcuménique
- mais juste dire deux ou trois choses essentielles.
Les rapports
de Pasolini au catholicisme et à la
religion en général ont toujours été difficiles.
Iconoclaste, le cinéaste écope d'une condamnation
pour blasphème envers la religion d'état
pour son sketch La Ricotta, relatant un tournage
de cinéma
sur la vie du Christ (pour le film à sketches ROGOPAG dont
les autres segments sont réalisés en
1963 par Roberto Rossellini, Jean-Luc Godard et Ugo Gregoretti).
Blasphème ? Depuis longtemps, Pasolini essaie de
comprendre un sens du sacré profane qu'il porte
en lui, un sacré déconnecté de la
religion. Ce qui lui fera dire plus tard à propos
de L’Evangile : "je ne crois pas que le Christ
soit le fils de Dieu, parce que je ne suis pas croyant,
du moins consciemment. Mais je crois que le Christ est
divin : autrement dit, je crois qu’en lui, l’humanité est
si élevée, si rigoureuse, si idéale
qu’elle va au-delà des termes ordinaires de
l’humanité".
Dans un recueil de poèmes de Pasolini Le
Rossignol de l’Eglise Catholique, écrit dans les années
40, on décèle bien une fascination pour la
figure de Jésus : "Pourquoi le Christ fut-il
EXPOSE en croix ?/ Oh ébranlement du cœur devant
le corps/ Nu du jeune homme… atroce offense à sa
pudeur crue…" (extrait du poème La
crucifixion).
La fascination pour le corps du Christ est physique. Fascination
obscène, déplacée ? "Jamais l’homme
ne se meut à adorer les images qu’il n’ait
conçu quelque fantaisie charnelle et perverse",
martèle Jean Calvin dans L’institution chrétienne.
Et pourtant, l’humanisation du Christ en art jusque
dans ses parties intimes était jugée nécessaire
par les Pères de l’Eglise pour témoigner
qu’il n’était pas un simple Esprit,
même si leur gêne sera visible: "le corps étant
mis à nu, il n’a pas été jugé digne
d’un vêtement pour qu’il ne soit pas
vu" (extrait de Homélie sur la passion, poème
liturgique de Méliton de Sardes écrit dans
les années 160-170). Et ne parlons pas des visions érotisées
du Christ de Thérèse d’Avila. C’était
bien un homme.
Pourquoi un film sur la vie du Christ
? Il est tentant d’y voir Pasolini s’identifiant à Jésus,
un autoportrait du marxiste rebelle en martyr politique
et social rejeté (Pasolini n’aura cesse d’être
attaqué pour ses œuvres). Faire jouer la Vierge
Marie âgée par sa propre mère Susanna
fait plaider pour cette idée séduisante.
Officiellement, Pasolini avoue d’abord que c’est
le texte de Matthieu, "l’exaltation de cette
lecture" (en 1963) qui l’inspire. Il répétera
souvent ensuite que l’unique phrase du Christ "je
ne suis pas venu vous apporter la paix, mais le glaive" aura
suffi à le motiver. Quand il commence le projet,
Pasolini s’efforce de s’attirer les faveurs
de l’Eglise, un compromis nécessaire au vu
de ses récents déboires. Dès le début,
il s’attache à être fidèle à l’œuvre
: le scénario ne change pas une ligne de l’Evangile
et Pasolini demande des conseils techniques à des
théologiens pour mieux caractériser physiquement
les apôtres. Nombreux seront les assentiments des
membres de l’Eglise après lecture d’une
première version du scénario (le film sera
dédié à Jean XXIII, l’instigateur
du concile Vatican II voulant réconcilier Eglise
et Monde contemporain). Pasolini part vite en Israël
et en Jordanie effectuer des repérages pour y tourner éventuellement.
Il déchante vite quand il s’aperçoit
que les paysages évangéliques ont été remplacés
par les kibboutz et les constructions industrielles (ces
repérages donneront lieu à un documentaire
Repérages en Palestine pour L’Evangile selon
Saint-Matthieu). Il découvre un fait : les lieux
décrits par Matthieu sont bien modestes… plus
petits que dans le livre.
Le cinéaste se rabat alors sur les paysages siciliens
et d’Italie du Sud, rongés par le soleil,
pour procéder par analogie, à savoir évoquer
un décor et des faits sans le faire par reconstitution
historique. Pasolini utilisera cette technique aussi pour
le choix des acteurs. Pour incarner Jésus, il pense à des
poètes comme le poète communiste russe Evgueni
Etchouvenko ou des figures bohèmes de la Beat Generation
comme Allen Ginsberg ou Jack Kerouac. Tous déclinent
l’offre et Pasolini choisit au final un non-professionnel
inconnu, un jeune étudiant espagnol de 19 ans, sympathisant
communiste, Enrique Irazoqui. Ce choix typiquement néo-réaliste
de casting influera sur le choix des autres acteurs, des écrivains
ou philosophes de ses amis qui incarneront ses disciples
ou des paysans et ouvriers, et bien sûr sa mère.
Il ne demande pas ainsi aux "acteurs" de jouer
mais d’être ce qu’ils sont. Le tournage
commence le 24 avril 1964 et s’achève à la
fin de l’été, sans difficultés
particulières. La réception du film est contrastée.
La controverse ne sera pas tellement violente : au Festival
de Venise, des néo-fascistes troublent la projection
du film, qui obtient de nombreux prix, dont un très
officiel Prix de l’Office Catholique International
du cinéma. Surtout, une partie de la critique de
gauche, soutien habituel de Pasolini, prendra ses distances à cause
de ce sceau de "respectabilité" religieuse.
Au cours d’une discussion en janvier 1965, Jean-Paul
Sartre lui expliquera les termes de cette gêne : "[la
gauche] n’a rien à faire de la christologie.
Elle a peur que le martyre du sous-prolétariat ne
puisse être interprété d’une
façon ou d’une autre comme le martyre du Christ."
Cette
vie du Christ n’aura visuellement rien de
commun avec les versions hollywoodiennes sulpiciennes tout
en chromos et trémolos où Jésus est,
soit un superman permanenté (Le Roi des rois de
Nicholas Ray), soit un hippie béat (Jésus-Christ
Superstar de Norman Jewison). On notera néanmoins
que le physique altier d’Enrique Irazoqui le distingue
de l’ensemble des "acteurs" du film.
C’est un film brut, primitif, universel et à hauteur
d’homme, de l’Homme. Le texte est fidèle à celui
de St Matthieu, souvent interprété comme
"révolutionnaire",
sinon très prosélyte : cet Evangile avait été rédigé vers
80 pour conforter des Juifs récemment convertis
au christianisme et de fait multiplie les références à l’Ancien
Testament - passages signalés dans le film par un
"narrateur" -
pour convaincre que la parole christique accomplit et renouvelle
l’Alliance entre Moïse et le Dieu de la Torah.
Avec Accatone et Mama Romma, le cinéaste avait mis
au point un langage cinématographique propre : sublimer
le quotidien des banlieues romaines d’après-guerre
et ses ragazzi par des traitements habituellement réservés
aux peintures religieuses, incarnant ainsi son sens personnel
d’un sacré profane. Cadres recherchés,
gros plans sur les visages et acteurs non professionnels
composent sa technique. Pasolini s’apercevra vite
dès les premiers jours de tournage que ce style
va rendre L’Evangile académique en sacralisant
un sujet sacré. Redondance donc. Alors, il décide
de casser ses habitudes en procédant à partir
d’un "magma stylistique", un mélange
visuel - surtout libre - de formalisme discret (la scène
du Massacre des Innocents est spectaculaire sans verser
dans l’épique d’un péplum), de
brutalité et de frontalité. Le cinéaste
use de cadrages asymétriques, de zooms (les fameux
21 zooms comptés par un critique), d’un montage
discontinu où s’entrechoquent plans d’ensemble
et plans rapprochés. Il garde les approximations
au montage : une mise au point maladroite par la caméra,
un trucage raté, une scène où des
disciples courant sur une plage évoquent davantage
la passion de Pasolini pour les ragazzi qu’une scène évangélique… Pasolini
filme aussi caméra à l’épaule,
conférant une approche documentaire (par exemple,
pendant la scène de jugement de Ponce Pilate). En
cela, Pasolini cherche à décrire, saisir
un réel bousculé par l’annonce de la
venue du Royaume des Cieux. Mais il suit aussi le rythme
particulier, discontinu d’un livre juxtaposant parole,
citations, digressions et récits minimalistes sans
réelle transition. Il restitue la musicalité minimaliste
d’une histoire davantage entendue qu’écoutée.
Il trouve la beauté cachée du livre, enfouie
sous des siècles et des siècles d’images
d’Epinal. Cette révélation, toute en épure
et dépouillement, est ce qui a touché l’auteur
athée de ces lignes, qui se présente à vous
atterré : il ne sait pas trop comment expliquer
pourquoi il a été touché. Ce magma
va dans le sens d’un "cinéma de poésie" que
Pasolini veut composer, dont les images seraient langage
et versification. Et où Pasolini jouerait du vers
libre.
Fidélité au texte n’exclut pas une
lecture personnelle de la vie du Christ. Pour Pasolini,
il s’agit avant tout d’une histoire humaine,
où Jésus et ses disciples évoquent
davantage des vagabonds que les voyageurs de commerce auréolés,
bien portants et bien vêtus vus traditionnellement
en peinture. Le recours à l’analogie - "Joseph
et la Vierge en fuite m’ont été suggérés
par les réfugiés de tant de drames analogues
du monde moderne" pour Pasolini - place le récit
dans une contrée originelle, à l’orée
de l’histoire occidentale, et anachronique, aux décors
en ruine et aux palais sans gloire. Il fait résonner
un universalisme, renforcé par une bande son mêlant
Bach, Negro Spirituals, Mozart, chants africains ou révolutionnaires
russes. C’est une histoire humaine dont les premières
images évoquent un drame rural sicilien : Marie
enceinte, sous le regard accusateur de Joseph qui s’éloigne
ensuite pour ruminer son malheur et son déshonneur
face à un adultère présumé (et
pourtant, la généalogie de Jésus,
placée au début de l’Evangile - le
livre - recense au moins quatre aïeules ayant un rapport
avec l’adultère et la prostitution). Pasolini,
paradoxalement, n’a pas l’air de mettre en
doute que Joseph soit bien le père de Jésus.
Si les Evangiles font du charpentier une sorte de père
nourricier très vite évacué, la scène
du film où Jésus enfant court vers les bras
tendus d’un Joseph souriant ne saurait être
plus explicite. De même, lorsque Jésus s’éloigne
d’une mère qu’il renie, il le fait par
le même chemin emprunté par son père
trente ans auparavant comme un mari trompé. Devant
les Rois Mages, Marie hésite avant de présenter
son enfant alors qu’on entend un gospel chanter "Sometimes,
I feel like a motherless child" / " Parfois,
j’ai l’impression d’être un enfant
sans mère". Jésus est bien un fils.
Ce
Christ est surtout un homme qui, la nuit de son arrestation,
doute et est prêt à renoncer à son
devoir, "son calice", si son Père en
décide ainsi. Dans un plan furtif largement commenté,
on voit une larme sur le visage du Christ, alors qu’il
regarde au loin sa mère après avoir décrété que
ses disciples étaient sa seule famille. On a pu
dire qu’à ce moment là - unique apport
personnel de Pasolini au texte - le Christ regrettait ce
qu’il avait dit. Ou plutôt, voici un homme
conscient de son fardeau et du sacrifice qu’il implique.
De même, une jubilation presque enfantine est perceptible
chez lui lorsqu’il déjoue les pièges
rhétoriques des Pharisiens (la fameuse question
de "l’impôt à César").
Cette vulnérabilité en fait un personnage
moins éthéré, paradoxalement plus
intime alors que la psychologie est rare chez les personnages
du film : ils sont là pour permettre au Christ d’accomplir
sa destinée.
La galerie de visages en gros plan
du film montre que l’humanité est au cœur du film, que ce
soit dans les scènes de foules assistant aux prêches
du Jésus ou par son absence physique, la scène
du serment sur la montagne ne proposant jamais de contre-champ
des hommes et femmes recevant la parole du Christ, qui
apparaît comme bien solitaire au centre du monde.
Ces nombreux visages renvoient étrangement à l’icônophilie
frontale orthodoxe, où les visages des saints -
de face sur les icônes - accueillent ceux qui les
regardent pour les inviter à la prière. La
stylisation discrète du film doit beaucoup elle-même à des
peintres italiens humbles comme Giotto (1266 ? - 1331),
adepte d’une représentation religieuse populaire
et sans emphase ou Masaccio (1401-1428), dont les fresques
religieuses aux paysages dépouillés renvoient
aux déserts et terres sauvages de L’Evangile…
Le marxisme de Pasolini, associé à cette
figure de l’insoumis qu’est Jésus, a
souvent - et inévitablement - fait interpréter
son film comme une lecture matérialiste et révolutionnaire
de la parole du Christ : le Jésus de Pasolini prêche
continuellement dans une Longue Marche maoïste l’emmenant
jusqu’à Jérusalem, toujours en avance
devant ses disciples comme un Guide éclairé,
un Fils de tous les peuples. L’homme ne prend pas
seulement le parti des opprimés : à travers
un prisme marxiste, il est l’Histoire qui avance,
l’incarnation de la dialectique. Le marxisme de Pasolini
est cependant sous l’influence de Gramsci, théoricien
communiste italien distant du centralisme étatique
soviétique et qui plaide davantage pour une "conversion",
un combat moral et culturel que pour une lecture économique
et fataliste de l’Histoire. "La politique
est l’homme actif qui agit sur le milieu", écrit
Gramsci. Le Christ de Pasolini est ainsi, mais les moments
de solitude et d’incompréhension ("un
prophète est toujours méprisé dans
sa patrie et dans sa propre maison") que le cinéaste
lui fait traverser montrent que son action se heurte au
mur du réel, à un genre humain sur lequel
glisse sa parole. Pasolini souligne ainsi les limites des
théories révolutionnaires, mais l’idée
même d’un film religieux par un marxiste ne
pouvait qu’amener la désapprobation des communistes
italiens - qui ne manquèrent pas de le faire savoir
au cinéaste, conscient de la chose - signifiant
que Pasolini est, dès le départ, distant
de l’idéologie et de l’utopie.
Cette humanité laisse peu de place au spectaculaire.
Les miracles et guérisons prodigués par Jésus
sont contenus dans les ellipses du montage. La danse de
Salomé est un moment d’innocence, bien loin
des clichés de tentation propagées par la
peinture. Mais l’émotion est bien là,
dans ces nombreux enfants présentés comme
la clé du Royaume des Cieux ou dans le visage de
Marie face au calvaire de son fils. La caméra de
Pasolini se fait aussi pudique : dans une scène
magnifique, elle suit ainsi Pierre, après son reniement,
s’enfuir comme un voleur puis s’effondrer dans
une rue en pleurant. Pasolini ne s’attarde pas sur
le disciple : un travelling arrière le laisse avec
son remords. Si le cinéaste s’efforce d’appréhender
un monde bouleversé, il sait donc aussi s’effacer
: le procès du Christ est filmé à distance,
caméra à l’épaule et en vision
subjective pour figurer le regard de Pierre, pris dans
la foule et s’efforçant de voir une scène
masquée en partie par l’assistance devant
lui. Aucune possibilité de contre-champ ou de plan
rapproché pour imaginer ce que voit ou ressent le
Christ. De même, on ne verra jamais le visage du
Christ mort à sa descente de la croix, ni son corps
en entier. On peut même juger que l’après
résurrection est un peu expédiée,
comme si une fois mort et ressuscité, le Christ
ne pouvait plus imprimer la pellicule. L’humilité et
la distance du cinéaste sont manifestes. Ils sont
un aveu de son impuissance quand à être objectif
face à un récit à la croisée
de l’Histoire et du Mythe, celui de la vie d’un
célèbre inconnu, davantage sujet que créateur
d’une oeuvre.
Jésus, fils de Dieu ? Pasolini n’exclut pas
pour autant pas le mystère divin inhérent à sa
nature. Le mystère d’un homme conscient de
son destin et de sa mort prochaine. Le cinéaste
peut appuyer les évidences : Judas est vite présenté comme
le maillon faible de la fratrie, avec ses expressions de
bête traquée. De même, un plan de l’apparition
de Satan dans le désert "rime" avec
celui de Jésus marchant sur l’eau. Mais Pasolini
sait aussi laisser des blancs tout comme l’Evangile
propose des interstices que l’exégèse
scrute à loisir : ainsi, quelle est la signification
de l’expression - hagarde ou troublée ou moqueuse
- sur le visage de Satan après avoir échoué dans
sa tentation du Christ ? Faire jouer Pierre et Judas par
deux acteurs se ressemblant étrangement est-il dû au
hasard ou pour suggérer que Pierre - la première
pierre de l’Eglise - ne vaut pas mieux ou moins que
l’autre ? Judas, tout à la fois emblème
de la traîtrise et instrument par lequel la destinée
de Jésus s’accomplit, contre Pierre, dont
la seule action notable du livre et du film est de renier
Jésus. Mais c’est bien entendu dans la figure
paradoxale du Christ que le cinéaste cherche avant
tout le divin : le pacifique guerrier, qui n’est
pas "venu apporter la paix mais le glaive",
est aux yeux de Pasolini au-dessus des hommes parce qu’il
assume, dépasse jusqu’au bout les contradictions
de sa condition. Pasolini avouera plus tard que le motif
capturant le plus pour lui le mystère de l’Evangile
est la scène - étrangement violente chez
Pasolini - du figuier maudit par Jésus : "C’est
une chose absolument inexplicable", dit-il. Mystère
en effet passionnant, puisque Jésus, mécontent
de ne pas trouver de figue dans l’arbre pour son
déjeuner, le maudit à haute voix, le desséchant
par la parole. De cette "agression" sous les
yeux ébahis de Judas, Jésus tire cette leçon
: si l’on croit ce que l’on dit, cela viendra
car "la foi peut déplacer les montagne". Scène impossible pour leçon impossible ?
Pasolini ne répond pas. Tant mieux.
Dieu - le Père absent, "le personnage central
un peu nébuleux de l’Histoire" pour
citer Woody Allen - est pourtant quelque part dans le film
:
il s’incarne dans la Parole, la voix du Christ, voix
qui acquiert une vie propre. Le fait qu’Enrique Irazoqui
soit doublé - l’ensemble du film a été post-synchronisé -
en fait un Christ littéralement "‘dépossédé" de
sa parole. Dans certaines scènes, la voix est plus
importante que l’image : lors de ses prêches à Jérusalem,
Jésus n’est qu’une silhouette indistincte,
décentrée face à la foule ; ailleurs,
il est vu de dos mais dans tous les cas, on l’entend
d’abord avant de le voir. Et bien sûr, son
cri sur la croix fait s’écrouler les murs
de Jérusalem. Dans les scènes finales de
l’apparition post-mortem du Christ, ce que l’on
retient est sa voix-off annonçant la Bonne Nouvelle
et non le miracle de sa résurrection constatée
de visu. La Joie finale du film est avant tout une musique,
puis après un mouvement. En cela, Pasolini ferme
une boucle, en évoquant un sacré, une divinité plus
sonore que d’images : le Dieu de l’Ancien Testament
qui n’est qu’une parole pure. Avec l’Evangile,
le Verbe trouvait Corps. Et le Verbe avait ainsi le Premier
et le Dernier Mot, élément vital du "cinéma
de poésie" tel que le voulait Pasolini.
Film d’humanité sur un humain plus qu’humain,
L’Evangile selon Saint-Matthieu, et inévitablement
selon Pasolini, est un film à la fois secret et
généreux. C’est un rêve de fraternité et
de solitude (celle inévitable du Christ, qui en
fait le Christ). En explorant le sacré, Pasolini
ne faisait que souscrire à une nécessité historique, à en
croire Albert Schweitzer : "chaque époque trouve
ses propres idées en Jésus. Elle ne peut
pas le faire revivre autrement. […] Chaque individu
le crée selon sa propre personnalité. Il
n’y a pas d’entreprise historique plus personnelle
que d’écrire une vie de Jésus" (tirée
de sa thèse L’Histoire de la recherche sur
la vie de Jésus). Que trouve Pasolini en fin de
compte ? Ecce Homo.
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Image:
l’image - tirée d’une copie restaurée
- est de très bonne qualité , dans son format
original 1 : 85. Les noir et blanc sont bien définis
et contrastés (petits problèmes de contrastes
néanmoins dans les scènes à l’éclairage
difficile, notamment pendant la scène des Béatitudes).
Quelques défauts de pellicule et points blancs demeurent
mais l’ensemble est de très bonne tenue, en
tout cas bien supérieur à l’image de
l’édition britannique, sortie chez Tartan
Video.
Son : le DVD propose les pistes monos italienne d’origine
(sous-titrée) et française. Pour un film
où la parole est importante, les non-italophones
que nous sommes se reporteront peut-être sur la piste
française (choix qui ne dénature pas complètement
la vision d’un film à l’origine post-synchronisé)
: celle-ci est cependant beaucoup moins dynamique que l’italienne
tandis que les plus œcuméniques regretteront
que la traduction de la Bible utilisée pour le doublage
français soit un peu plus littéraire que
celle adoptée pour le sous-titrage. Le même
acteur français double aussi Jésus et la
voix off citant L’Ancien Testament, abolissant la
distanciation établie par Pasolini dans son film,
qui respectait le texte, puisque cette voix off est celle
de Matthieu. On peut alors préférer la piste
italienne, plus claire, restituant bien les voix mais ayant
tendance à un peu saturer lorsque la musique intervient.
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Carlotta Films a fourni un travail éditorial de qualité pour
les compléments du DVD, au travers de trois documentaires
proposant chacun un regard et un éclairage différents
sur le film. Ces documentaires se complètent idéalement,
sans réelle redondance. Ce travail fait de cette édition
sans doute la plus complète existante, par rapport
aux éditions américaine et anglaise.
Pasolini
: un religieux sans foi (10 mn) propose le point de vue
de l’historien du cinéma Hervé Joubert-Laurencin
(auteur d’un livre passionnant, Pasolini, portrait
du poète en cinéaste) sur la religiosité paradoxale
de Pasolini. Plutôt que d’en donner une interprétation,
il en cerne d’abord le mystère et les contradictions,
revenant sur l’enfance de Pasolini et ses poèmes
religieux. Joubert-Laurencin n’a donc pas de réelle
explication, tout comme il n’en a pas pour le film,
qui serait pour lui une toile vierge inattaquable sur
lequel les spectateurs et critiques projettent leur propre
expérience, politique ou religieuse. Pirouette
ou vérité, au spectateur de juger. L’historien évoque
aussi - images à l’appui - comment Pasolini
s’était forgé un style propre pour
Accatone et Mama Roma, pour mieux le briser ensuite en
tournant l’Evangile.
Pasolini face à l’Eglise (15
mn) fait intervenir le père Virgilio Fantuzzi,
critique pour la rubrique spectacle d’un journal
catholique et surtout ami de Pasolini. L’ecclésiastique
raconte le choc que fut pour lui L’Evangile ("le
film de ma vie") à une époque
où il
venait tout juste de prononcer ses vœux. Saisi par
le paradoxe d’un film véritablement religieux
tourné par un athée proclamé, le
père Fantuzzi a vite voulu rencontrer Pasolini,
avec qui il se lia. En bon prosélyte optimiste,
l’homme veut croire et croit toujours au "croyant
caché" qu’était Pasolini
(alors que Joubert-Laurenci estime que Pasolini n’était
pas un "catholique refoulé".
Il se livre aussi à une explication technique
mais pédagogique
du fameux "magma stylistique" utilisé par
le cinéaste. Magma qui, pour le prêtre,
incarne bien les contradictions d’un personnage
tour à tour "croyant, saint et diable".
Le père Fantuzzi parle enfin du rapport plus serein établi
par le cinéaste avec l’Eglise Catholique
après le scandale de La Ricotta, expliquant entre
autre la dédicace à Jean XXIII faite au
début de l’Evangile.
Un Christ à Cadaquès (22 mn) est peut-être
le meilleur des trois documentaires. On y retrouve 40
ans après à Cadaquès en Espagne,
Enrique Irazoqui qui incarna le Christ dans le film.
Sur un ton un peu pince-sans-rire, il évoque les
circonstances hasardeuses qui mena un étudiant
communiste antifranquiste à jouer le rôle
principal, ses premières réticences et
les souvenirs d’un tournage pour lequel il ne s’était
pas préparé. L’ ‘acteur’ donne
de savoureuses anecdotes : entre autres, les pharisiens
- la classe dirigeante ennemie de Jésus-Christ
- étaient joués par d’authentiques
sympathisants fascistes ! Irazoqui évoque aussi
les méthodes de tournage de Pasolini, notamment
ses hésitations à inclure les miracles
du Christ dans le film. Lucide sur son expérience,
Irazoqui propose enfin son explication sur la raison
de la présence de Susanna Pasolini dans le rôle
de Marie âgé. Explication à l’image
d’Enrique Irazoqui, tel qu’il apparaît
dans ce bonus : attendri et pudique.
Une bande-annonce d’époque (donc à l’image
fatiguée) figure sur le DVD : elle montre certaines
des scènes emblématiques du film (Le Massacre
des Innocents, le baptême de Jésus…),
tandis qu’une voix-off cite les récompenses
obtenues et les critiques les plus élogieuses.
Enfin,
cette édition limitée et numérotée est
proposée dans un sobre fourreau en carton,
dans lequel on retrouve aussi une reproduction du dossier
de presse d’époque. Les photos
sont superbes mais ce fac-similé ne propose qu’un
résumé de
L’Evangile sans plus d’informations.
On doit rappeler, comme complément idéal,
la sortie récente d’une analyse exhaustive
et passionnante du film (sur ses aspects esthétiques,
politiques et le "magma stylistique" de Pasolini), L’Evangile
selon Saint-Matthieu par Stéphane Bouquet
aux éditions
des Cahiers du Cinéma, dans la collection Petits
Cahiers.
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