Sept
ans après Fury de Fritz Lang, William
Wellman revient sur le thème de l’hystérie
collective et du lynchage, mais cette fois par l’intermédiaire
d’un genre qui a surtout habitué le spectateur
à n’être considéré que
comme un simple divertissement : le western. Même
si l’année 1939 voit débouler des films
plus ambitieux comme La chevauchée fantastique
de John Ford, Pacific Express de Cecil B.
De Mille ou Les conquérants de Michael Curtiz,
il s’agit encore de westerns dans lesquels l’action
et le spectacle priment sur la psychologie et la réflexion.
Le film de Wellman fait véritablement entrer le western
dans son âge adulte puisque pour la première
fois, il aborde un sujet brûlant à connotation
sociale : un véritable réquisitoire contre
‘la peine de mort’. L’étrange
incident jette donc les fondements du ‘western
psychologique’ ou ‘sur-western’ dont les
plus célèbres seront Le désert
de la peur de Raoul Walsh, Duel au soleil de
King Vidor, Le gaucher d’Arthur Penn, L’homme
des vallées perdues de George Stevens et bien
d’autres encore. Pour Zanuck, il s’agit de la
continuation d’une série de films de sa ‘veine
libérale’ comme les raisins de la colère
et Qu’elle était verte ma vallée
de John Ford, qui se poursuivra avec entre autres le
mur invisible d’Elia Kazan dont le sujet est
l’antisémitisme.
Le matériau servant de base de départ
au roman et au scénario s’inspire d’un
fait divers authentique survenu dans le Nevada en 1885.
"J’ai été passionné par
le roman. Je suis rentré à la maison avec
ma femme, l’ai fait asseoir et lui ai lu tout ce sacré
livre. D’un trait. Du début à la fin.
J’étais tellement excité que j’ai
dit : ce sera le meilleur de mes films." Zanuck rétorque
à Wellman : "Vous pouvez le tourner mais il
ne rapportera pas un cent. C’est quelque chose que
je voudrais que mon studio fasse. J’aimerais avoir
mon nom au générique d’un tel film."
Ce fut donc un film produit, monté et tourné
plus par souci de respectabilité et de prestige que
pour la rentabilité. En effet, il était inconcevable
qu’en pleine seconde guerre mondiale, au moment où
la nation était mobilisée contre le fascisme,
ce film d’une extrême noirceur puisse trouver
un quelconque écho : il aurait pu déranger
un peuple en plein effort de guerre, au moment où
l’on faisait le maximum pour exalter le patriotisme
et la fibre nationaliste. Et d’ailleurs, cette œuvre
n’aura absolument aucun succès si ce n’est
critique et n’en aura jamais plus par la suite. En
France, il est carrément ignoré après
une brève exclusivité parisienne. Et depuis,
il a malheureusement acquis, pour une grande majorité,
une réputation de faux classique fastidieux et prétentieux
; contrairement au pénible High noon (Le
train sifflera trois fois) auquel on pourrait effectivement
attribuer ces adjectifs, à force de revoir le film
de Wellman, il faut bien convenir qu’en fait de ‘fastidieux’,
il s’agit plutôt de sobriété et
d’austérité et qu’il serait plus
juste de parler de courage que de prétention.
L’étrange incident
est donc le récit minutieux, se déroulant
dans un laps de temps très resserré, d’une
expédition punitive emmenée par une bande
de cow-boys exaltés. Certains tentent vainement de
faire entendre raison à une majorité qui ne
veut rien entendre, alléchée dès le
départ par la violence et le sang. Ce réquisitoire
stigmatisant le lynchage se distingue, malgré son
sujet puissant, par son austérité : une économie
de moyens assez étonnante y compris dans l’utilisation
des décors. Point non plus de chevauchées,
peu d’action, pas de grandiloquence et encore moins
d’acte héroïque de dernière minute
: tout est d’une sobriété un peu sèche
et statique, qui nous empêche d’y prendre autant
de plaisir que devant les grands chefs d’œuvre
du genre, mais qui donne aussi tout le prix à ce
film d’un accès somme toute peu évident
de prime abord, l’ayant dans un premier temps trouvé
aussi un peu lourd ; un film qui mérite vraiment
de se laisser ‘apprivoiser’ et qui ne devrait
pas se visionner avec l’idée de regarder une
oeuvre divertissante. Loin du patriotisme alors de rigueur,
nous nous trouvons devant un western sans héros,
qui illustre intelligemment certains aspects de la psychologie
de groupe, la naissance d’une rumeur et ce qui s’ensuit,
à savoir la montée inexorable de la violence
collective. Une œuvre qui ne verse jamais dans le manichéisme
puisque personne n’est épargné, le personnage
positif et humain joué par henry Fonda étant
même passif : au moment crucial de la pendaison, il
ne lèvera pas le petit doigt pour aller à
l’encontre de la décision démocratique
de la majorité même s’il s’est
auparavant montré virulent dans ses paroles. L’un
des trois condamnés, un vieillard un peu gateux,
ira même aussi jusqu’à dénoncer
son collègue de peur de se faire tuer.
Olivier-René Veillon dans son intéressant
essai sur le cinéma américain (Edition Point
virgule) résume succinctement mais brillamment ce
western : "Wellman nous entraîne jusqu’à
l’effroi dans la logique d’un lynchage. Rien
ne peut arrêter la sourde montée de l’injustice.
L’iniquité triomphe dans sa bêtise brutalement
humaine. Trois hommes sont pendus qui sont innocents, mais
rien ne peut empêcher leur mort atroce, car le collectif
se nourrit de sa propre colère et réclame
ses victimes. Le puritanisme de Wellman ne laisse à
l’homme que l’espoir du salut." Salut amené
par une scène finale qui n’était pas
dans le roman mais qu’il fallait absolument rajouter
pour que les salles ne soient pas désertées
à cause d'un tableau aussi noir. Et cette scène,
qui aurait pu faire se finir le film par une concession
un peu pénible à la bonne conscience, prouve
au contraire, par son traitement, ‘l’avant-gardisme’
de ce western. Ce message d’espoir est la lettre donnée
par l’un des pendus avant sa mort ; le personnage
de Henry Fonda la lit devant tous les participants déprimés
par la vérité et le problème de conscience
qu’ils ont d’avoir accomplis un meurtre. Cependant,
Wellman évite toute facilité émotionnelle
en choisissant un cadrage qui nous empêche de voir
les yeux clairs et émouvants de l’acteur pendant
sa lecture."Je voulais que Henry Morgan apparaisse
en premier plan. Il masque ainsi les yeux de Henry Fonda
dont on ne voit que la bouche. Rien de plus. Un acteur ordinaire
se serait opposé à cette idée mais
j’ai pu la réaliser comme j’ai voulu
et le résultat est remarquable. Chacun suit ainsi
la lecture de cette lettre tragique de la manière
la plus simple et la plus naturelle."
Par cette fidèle adaptation du roman
de Walter Van Tilburg Clark, Wellman tord ici le cou au
mythe du héros de l’Ouest pur et dur. Il nous
fait participer à un tragique malentendu, nous met
devant les yeux l’intolérance qui a du caractériser
la brutale justice de l’Ouest de l’époque.
Malgré la sécheresse de la mise en scène
et la peinture assez crue d’une dure réalité,
nous ne sommes pas en manque de fulgurances ici et là
: étonnant et rapide travelling montrant la course
de l’homme venant annoncer la mort du fermier, images
expressionnistes de ‘l’après pendaison’,
beauté esthétique et expressive des gros plans
sur les visages, étonnant travelling ‘vue du
ciel’ découvrant les trois ‘morts en
sursis’ endormis…Peu de digressions au cours
de ce bref récit mais nous ne pouvons passer sous
silence cette scène assez anodine mais très
émouvante qui tient entièrement par la force
des regards, celle de la rencontre du personnage joué
avec beaucoup de charisme par Henry Fonda et de son ancienne
petite amie, désormais mariée.
La générosité
du discours, la pénétrante observation qui
est faite de ce fait divers, la mise en scène dense
et tranchante de Wellman, la rigueur dramatique du scénario
de Lamar Trotti, la remarquable photographie aux éclairages
nocturnes quasi-expressionistes, font de ce western un film
tout à fait recommandable même s’il est
permis de lui préférer un grand nombre d’autres
films du genre y compris Convoi de femmes du même
réalisateur. Enfin, il ne faudrait pas oublier l’excellence
d’un casting comprenant, outre Henry Fonda, les excellents
Dana Andrews, Anthony Quinn, Henry Morgan, Harry Davenport
ou Jane Darwell ; cette dernière nous ayant habituée
à des rôles de matrones foncièrement
humaines dans les films de John Ford, interprète
ici avec talent un monstre de cruauté et de bêtise.
En 1954, William Wellman adaptera un autre roman de Van
Tilburg Clark : ce sera l’étrange, statique
et tout aussi unique Track of the cat avec Robert
Mitchum.