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Elmer Gantry, le charlatan
Réalisé par Richard Brooks
Avec : Burt Lancaster, Jean Simmons, Arthur Kennedy, Dean Jagger,
Shirley Jones
Scénario : Richard Brooks d’après le roman
de Sinclair Lewis
Musique : André Previn
Photographie : John Alton
Un film MGM
USA - 146 mn - 1960
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MGM
DVD
Zone 2
147 mn
Format cinéma : 1.66 : 1
Format vidéo : 4/3 respecté, transfert non anamorphosé
Langues : Anglais, Français, Allemand, Italien, Espagnol
Sous-titres : Anglais, Français, Allemand, Italien, Espagnol,
Portugais
Mono d’origine - Dolby Digital 2.0
Couleurs
Chapitrage et menus fixes
DVD 9 |


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Dans l’Amérique de la fin des années 1920,
Elmer Gantry mène une existence sordide de commis-voyageur
habitué aux hôtels miteux et aux nuits d’ivresse
et d’amour sans lendemain. S’il brille par
sa gouaille et sa connaissance de la Bible, souvenirs
vivaces d’une éducation religieuse stricte
et d’une formation avortée de séminariste,
sa carrière ne lui offre toutefois que de tristes
perspectives. Il entrevoit la possibilité de changer
de mode de vie lorsqu’il croise le chemin de Sœur
Sharon Falconer, une femme prédicateur oeuvrant
en milieu rural, à l’occasion de rassemblements
sous chapiteau où elle exhorte les fidèles à se
convertir. A la tête d’un groupe d’évangélistes
qu’elle dirige en véritable chef d’entreprise,
Sœur Sharon se livre à des sermons empreints
de foi et de compassion qui impressionnent au plus haut
point le représentant de commerce. Gantry propose
ses services à la jeune femme qui décide
de le laisser faire ses preuves. Dévoilant une
batterie de procédés où l’invective
le dispute à l’effet de manche, il se révèle être
un prédicateur hors pair et gagne rapidement une
renommée. Mais, bientôt, son passé le
rattrape.
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Véritable travail d’ethnologue, immersion sans concessions
au cœur de cet évangélisme dont on
ne perçoit, de nos rives, que l’écho
tonitruant de sa frange la plus radicale, Elmer Gantry offre sans nul doute l’une des figures de prédicateur
les plus marquantes du cinéma américain,
au même titre - mais dans un tout autre registre
- que le Harry Powell de La nuit du Chasseur (The
Night of the Hunter, Laughton, 1955). Elmer Gantry, personnage
manipulateur et séduisant, né en 1927 sous
la plume de Sinclair Lewis, constitue l’archétype
du prédicateur corrompu. Il a ainsi pu inspirer
nombre de productions où la figure de l’évangéliste
apparaît comme le symptôme d’une société malade
de ses valeurs, une société dont les principes
premiers ont été absorbés par la
culture du spectacle et du profit, et remplacés
par un moralisme aussi étroit qu’hypocrite.
Pourtant, l’œuvre de Brooks réservait
au personnage un jugement bien moins tranché.
Un glissement progressif dont témoigne la traduction
française du titre - Elmer Gantry, le charlatan - qu’il conviendra d’oublier sur-le-champ,
pour revenir au titre original - un simple mais efficace
Elmer Gantry - qui n’entend pas réduire
le personnage à l’une de ses facettes.
Nul besoin d’être au fait des subtilités
du protestantisme américain pour apprécier
Elmer Gantry, mais il n’est toutefois pas
inutile d’en rappeler quelques traits pour saisir
un peu plus précisément les intentions du
film. Il faut tout d’abord replacer les rassemblements
orchestrés par Sœur Sharon dans leur contexte, à savoir,
le dernier grand ‘réveil’ américain.
Par "réveil", il faut comprendre ces
campagnes d’évangélisations, suivies
de conversions massives, qui ont à plusieurs reprises
balayé le pays sous forme de grands rassemblements
populaires autour de prédicateurs itinérants.
Ces moments de "remobilisation" religieuse
par la base, constituent une constante du christianisme
américain. Le protestantisme évangélique
entend revaloriser l’émotion, réveiller
l’enthousiasme pour lutter contre la "routinisation"
et l’intellectualisation de la foi. Pour un tel mouvement
religieux désireux de se maintenir perpétuellement
dans l’ardeur des premiers temps, il faut donc croître
ou périr - d’où l’accent
porté sur la conversion et le prosélytisme
- et réactiver régulièrement l’enthousiasme
en puisant dans ces formes d’effervescence collective.
C’est pourquoi, Sœur Sharon, bien que sincère
dans sa foi, ne se révèlera pas moins une
redoutable stratège considérant que tous
les moyens sont bons pour parvenir à convertir.
Cette figure du réveil a scandé l’histoire
politique américaine : le premier d’entre
eux a ainsi constitué, dans les années 1730-1750,
un véritable prélude religieux à l’Indépendance
tandis que le second a largement participé du mouvement
d’affirmation nationale dans le premier tiers du
XIXe siècle. Le troisième grand "réveil",
auquel il sera fait référence à plusieurs
reprises dans le film, qualifié de réveil à la
religion des pères (Old Time Religion), s’inscrit
quant à lui dans un contexte de mutations sociales
accélérées, à la charnière
du XIXe et du XXe siècle. Un réveil qui touchera
tout particulièrement ce vieux Sud encore largement
rural, que sillonne Sœur Sharon. A la même époque, émerge
l’une des expressions évangéliques
les plus dynamiques, le pentecôtisme, une mouvance
qui portera davantage encore l’accent sur l’émotionnel,
articulant une inspiration blanche et conservatrice à une
veine plus progressiste, marquée par son développement
dans les milieux afro-américains. Une orientation
dont se rapproche Elmer Gantry - il n’est d’ailleurs
pas anodin qu’il transite, peu avant sa rencontre
avec Sœur Sharon, par une église noire - et
qui lui vaudra d’être considéré par
l’entourage de la jeune femme, comme profondément
vulgaire, avec ses sinistres imprécations et son
goût pour le sensationnel.
Davantage mû par la curiosité que par une
volonté de dénonciation, Elmer Gantry explore
les arcanes d’un marché religieux devenu,
avec la sécularisation, pluraliste et donc concurrentiel.
Il met à jour les enjeux de pouvoir qui le structurent
et les stratégies de conquête déployées
par ces nouveaux producteurs de croyances. Il en sera ainsi
de l’évocation des négociations entreprises
par Sœur Sharon avec les représentants d’églises
traditionnelles (baptistes, méthodistes), qui conduiront
son Eglise du Réveil à troquer
une partie de sa clientèle, en contrepartie d’infrastructures
pour s’implanter en milieu urbain. Ces échanges
mercantiles apparaissent alors dans toute leur pauvreté,
plus sordides que véritablement inquiétants.
Car au fond, Brooks a plutôt de la tendresse pour
ces prédicateurs. Que l’homme d’église
devienne, en modernité, un entrepreneur religieux,
cela n’est pas pour profondément le choquer
: il ne cautionne ni la manipulation des foules ni la logique
du profit, mais il manifeste un certain attachement à l’égard
de ces personnalités hautes en couleur. Parfois
même, c’est un véritable sentiment d’admiration
qui s’exprime et la frêle Jean Simmons, plus
Angel Face que jamais, en vient à incarner une mécanique
implacable et fascinante, menant ses hommes d’une
main de maître et s’imposant par sa seule force
de caractère. Gantry lui-même, pourtant cynique
et corrompu, restera tout au long du film, profondément
touchant et humain. On comprend mieux pourquoi Burt Lancaster
ne cessa d’exprimer son affection pour ce personnage
auquel il affirmait totalement s’identifier ("Je
n'étais pas fait pour être Elmer Gantry, je
suis Elmer Gantry") et dont l’interprétation
lui valut d’ailleurs un Oscar.
Si Brooks parvient à esquisser la psychologie de
ses prédicateurs avec une puissance d’évocation
inégalée, il n’en va pas de même
pour ce qui est de leur auditoire, dont la représentation
demeure convenue - seul point faible, sans doute, du film.
Le réalisateur n’a pas le génie d’un
Lang qui savait mieux que quiconque montrer la meute qui
sommeille en toute foule (que l’on songe à Fury).
Il ne partage pas, non plus, la sensibilité communautaire
de ces cinéastes du grand ouest (de Ford à Cimino),
pour qui la vérité réside dans le
groupe et dans la figure du cercle. Trop marqué par
son éthique individualiste, il ne parvient pas à filmer
avec la même empathie les sermons et les scènes
de foule. Ces dernières, bien que nombreuses, demeurent
toujours un peu en deçà de ce que l’on
pourrait espérer d’un film au sous-texte politique
aussi explicite.
Car s’il faut voir un pamphlet dans Elmer Gantry,
ce n’est pas tant dans sa charge anti-religieuse
- quand bien même il pointe avec justesse les dérives
d’un tel commerce de la croyance - que dans la dénonciation
d’une forme de perversion politique, cet imaginaire
américain qui valorise à l’extrême
les manifestations collectives et le jugement de la foule.
Une perspective qui n’épargne pas davantage
les institutions : qu’elles soient religieuses, sociales
ou politiques, elles se révèlent toutes,
aussi gangrenées et hypocrites. En ce sens, le texte
d’avertissement qui précède le film
n’en révèle pas la véritable
ambition ("Nous estimons que certains évangélistes
bafouent les croyances et les pratiques du christianisme
organisé…"). Comme l’exprime le
journaliste qui enquête sur Sœur Sharon, personnage
dont le film adopte en grande partie le point de vue :
seule importe la liberté individuelle ("Besides,
I'm for a free press, for free enterprise..and for whatever
the hell the other freedoms are!"). Cela n’étonnera
pas chez un réalisateur tel que Brooks dont la démarche
s’est révélée à différentes
reprises ouvertement politique : qu’il s’agisse
de son réquisitoire contre la peine de mort (In
Cold Blood, 1967) ou de sa description d’une école
livrée à la violence (Blackboard Jungle,
1955), ses films se feront toujours en faveur de l’individu
et contre le groupe et ses institutions. D’où probablement,
cette incapacité à rendre compte de l’instinct
grégaire qui anime ces fidèles se pressant
aux rassemblements évangéliques.
Mais cette réserve n’est pas de grande portée,
lorsque l’on considère l’autre grande
réussite du film. Qu’il parvienne à rendre
compte avec autant de justesse d’un univers aussi
sujet à caricatures que le monde évangélique
est déjà un premier exploit. Mais l’aspect
le plus déterminant du film réside ailleurs
: avec Elmer Gantry, c’est une conscience critique,
une perception de l’ambiguïté fondamentale
du réel, qui s’impose dans le cinéma
américain. Le cinéma de genre avait déjà posé les
jalons (que l’on songe à l’ambivalence
des protagonistes des films noirs, ou encore à la
part d’ombre de certains héros du western).
Mais ce qui l’emporte ici, c’est qu’il
ne s’agit plus simplement d’un brouillage des
cartes - Où est le bien, où est le mal ?
Où est le vrai, où est le faux ? - mais d’un
dépassement de ces alternatives. Mieux, cette ambiguïté s’incarne
dans un archétype dont le mensonge se révèle être
salvateur, dans la mesure où il souligne la disqualification
de tout régime de vérité. Car ici,
il n’est plus question de figures de l’imaginaire,
mais de personnages en prise avec la réalité d’une époque.
Rien d’étonnant, alors, à ce qu’il
advienne dans l’après-McCarthysme. Paradoxalement,
c’est donc dans la représentation d’un
univers religieux hostile à toute forme de relativisme,
dans la description de personnages porteurs d’une
vision manichéenne du monde, que s’est imposée
cette forme d’ontologie fluctuante, ouvrant le cinéma
américain à sa modernité.
Une scène est à ce titre significative. Lors
du premier véritable échange entre Gantry
et Sœur Sharon, le représentant de commerce
cherche à convaincre la jeune femme qu’il
mérite de rejoindre son équipe. Il se livre
alors à un discours lénifiant, où il
tente de justifier son attachement aux vertus chrétiennes
et aux valeurs évangéliques. Sœur Sharon,
loin d’être dupe, ne lui répond que
par une moue dubitative. Se reprenant, il rapporte alors
son quotidien de commis-voyageur et les raisons qui le
poussent à fuir cette vie sordide. Son visage s’illumine
et, comme s’il trouvait soudainement l’inspiration,
son débit se transforme et sa voix marque une nouvelle émotion.
Leurs regards se croisent et les deux personnages acquiescent
d’un même mouvement de tête : il tient
sa scène. Elmer Gantry sera engagé, car ce
qui fait norme, ici, ce n’est pas l’authenticité ou
une quelconque vérité objective, mais la
justesse d’un mot, le poids d’un geste, la
puissance d’une émotion. Et la mise en scène
de Brooks se plie totalement à cette loi, abordant
les prouesses du prédicateur comme autant de performances
de comédiens.
Tout se passe comme s’il y avait une vérité plus
profonde dans les différents états du corps
et de la voix - une attention qui en dit long sur le rapport
du cinéma américain aux acteurs et qui se
rapproche sensiblement des intentions de l’art contemporain
: ce qui fait sens, ce sont les transformations du corps.
Rien d’étonnant alors à ce qu’une
telle intuition ait trouvé un prolongement dans
le cinéma d’un acteur - et non des moindres
-, Robert Duvall, qui réalisa et interpréta
Le Prédicateur (The Apostle, 1997). Véritable
héritier d’Elmer Gantry, son personnage d’évangéliste
violent et impulsif, ne vaut également que par ses
performances scéniques. La logique du film de Brooks
est même portée à son terme, avec une
immersion encore plus poussée dans les milieux pentecôtistes
du Sud des Etats-Unis (les figurants sont de véritables
croyants, se livrant sous la caméra à leur
pratiques charismatiques) et s’y dessine une même
voie de salut à travers la description d’une église
noire à la spiritualité intense. Abordant
sous un nouvel angle ces vieilles questions du cinéma
américain (l’espace, la mythologie et la communauté),
ces figures de prédicateurs à la logorrhée
incessante et vertigineuse, dont Elmer Gantry constitue
la matrice, articulent dans un même mouvement l’acte
de jouer, la définition de la norme et l’émergence
du lien social, comme s’il n’y avait de vérité que
dans la présence matérielle d’un corps
habité par le verbe.
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Présentée en format 4/3 respecté, sans transfert anamorphosé,
la copie fait preuve d’une définition plutôt
satisfaisante. Subsistent quelques défauts (griffures
et tâches ponctuelles) peu apparents et qui ne sont
donc pas de nature à rebuter. Bénéficiant
d’un contraste solide et de couleurs un peu forcées,
susceptibles d’engendrer, à l’occasion,
quelques complications (les réverbérations
de la lumière irradiant des pales d’un ventilateur,
par exemple, apparaîtront à l’écran
sous la forme d’un scintillement confus), l’image
respecte toutefois assez bien, au final, l’esprit
de la photographie de John Alton - des teintes criardes
et lumineuses, encadrées de noirs profonds -, au
diapason du regard porté par Brooks sur ces personnages
hauts en couleurs mais habités par une profonde
béance. Il en résulte une tonalité étrange
qui confère au film une patine assez singulière
pour une production du début des années 1960.
La bande-son, proposée dans sa version mono d’origine,
aurait fait, selon les commentaires de l’éditeur,
l’objet d’une restauration. Si les dialogues
sont généralement clairs et audibles, il
n’en va pas de même de la musique qui présente
par moments quelques déformations. Mais là encore,
on demeure dans l’esprit du film puisque les orchestrations
d’André Previn, sur le principe de l’accompagnement,
ont pour fonction première de souligner le basculement
du spectaculaire au grotesque.
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Avare en suppléments, cette édition ne propose
que la bande-annonce originale du film dont l’intérêt
demeure mineur et la qualité technique plus que
médiocre. Son principal atout consiste peut-être à revaloriser,
par comparaison, l’édition du film lui-même.
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Un
film chroniqué par
Solal |
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