Il est toujours passionnant de découvrir et faire
découvrir les premières œuvres d’un
réalisateur, surtout lorsqu’il s’agit
de l’un des cinéastes contemporains les plus
importants. Que peut donc révéler le premier
film d’un auteur réputé ? Comment s’organise
sa vision ? Peut-on y voir le départ d’une
cohérence thématique ou bien cette œuvre
ne se résume-t-elle qu’à un exercice
de style destiné à faire parler d’elle
? Avec Steven Spielberg, la réponse est simple et
bien connue désormais : Duel démontre instantanément
le talent de conteur et la maîtrise visuelle de son
metteur en scène. Si les films suivants du cinéaste
s’appliqueront à développer plus avant
ses obsessions, plusieurs idées commencent à se
mettre en place. Mais surtout, Spielberg s’impose
d’emblée comme un virtuose de la caméra
et du découpage, ainsi qu’un cinéaste
des sens. La carrière de Steven Spielberg trouvera
rapidement une cohérence au fur et à mesure
des ambitions de l’artiste et de son ouverture au
monde, tant on sent l’artiste poser une à une
les pierres d’une œuvre qui enrichit et renouvelle
régulièrement ses thématiques fortes.
Ainsi donc, consciemment et inconsciemment, sa filmographie
peut aisément se diviser en plusieurs périodes
dont certains films essentiels représentent des
virages et des repères forts.
La première de ces périodes s'ouvre donc
avec un film de télévision qu'il tourne avec
le même esprit et le même soucis de perfection
que pour un long métrage de cinéma. C'est
pourquoi Steven Spielberg tient Duel pour sa première œuvre
cinématographique. Lorsque ce téléfilm
est diffusé pour la première fois en 1971,
le réalisateur a déjà deux années
d'expériences télévisées aux
studios Universal. Avec cette œuvre "coup de
poing", dans laquelle il filme un combat sans merci
entre une voiture et un camion, Steven Spielberg va révéler
d’abord aux téléspectateurs américains,
puis au monde tout entier, sa fougue, sa hargne et sa maîtrise
en signant un exercice de pur cinéma. Dès
lors, le cinéaste manifestera dans ses œuvres
une constante recherche formelle et esthétique,
nécessaire à la transposition d'histoires à vocation
universelle. Ces premières années de mise
en scène, caractérisées par leur efficacité redoutable,
leur emploi d'un langage des signes et leur nature métaphorique,
se sont imposées d'emblée comme "spielbergiennes".
En revanche, les idées se sont imposées d'elles-mêmes,
car elles correspondent aux préoccupations de l'époque.
C'est pourquoi il faut d'abord préciser les correspondances
entre un certain cinéma des années 70 et
son contexte sociologique.
Parallèlement à la naissance du film catastrophe,
le climat contestataire favorise l'émergence d'une
nouvelle génération de cinéastes cinéphiles
issus, pour beaucoup d'entre eux, des universités.
En phase avec leur époque, ils vont renouer avec
des récits adoptant une vision déshumanisante
du monde tel qu'il se dessinait alors (et tel qui se dessine
encore). Portés par la vague protestataire, ces
artistes vont s'employer à accuser le conformisme
ambiant et à dénoncer les risques sous-jacents
de fascisme qui annihile l'individu et qui menace régulièrement
la nation américaine, toujours tiraillée
entre les fantasmes réactionnaires les plus extrêmes
et les aspirations libérales les plus ambitieuses.
Cet état d'esprit encourage nettement le retour
de la science-fiction telle qu'elle se concevait dans les
années 50, et dont les concepts furent repris par
la télévision pour la décennie suivante.
Le scénariste de Duel, l’écrivain Richard
Matheson, a lui-même suivi le passage de la science-fiction
du cinéma (il fut le scénariste de L’homme
qui rétrécit (1957) de Jack Arnold, puis
il a collaboré avec Roger Corman sur ses adaptations
de Edgar Allan Poe) vers la télévision (il
a écrit plus d’une quinzaine d’épisodes
de La Quatrième Dimension). Au même moment,
le succès artistique et emblématique de 2001
: l'Odyssée de l'espace (1968) a permis de rehausser
la valeur d'un genre tombé en désuétude
sur le grand écran. Cette génération
de nouveaux talents va ainsi se ressourcer dans la science-fiction
des années 1950 tout en intégrant la spiritualité qui émane
de l'épopée de Stanley Kubrick.
Duel s'inscrit donc dans la lignée de ces films
fantastiques qui avaient reflété l'image
d'une majorité silencieuse, celle d'hommes et de
femmes prisonniers du conformisme de l'idéologie
dominante. Nombre de leurs auteurs n'ont pas hésité à nous
montrer des gens hypnotisés ou tombant dans un coma
profond, des êtres issus d'un clonage ou réincarnés,
des personnes devenir des végétaux ou des
morts vivants, dont l'absence d'expressivité interdisent
toute réaction de type affectif. Ces notions étaient
explicites dans des films comme Le Météore
de la Nuit (1953) de Jack Arnold ou L'Invasion des
profanateurs de sépultures (1956) de Don Siegel, pour ne citer
que ceux-là. Le Duel de Spielberg s’impose
d’emblée comme un thriller allégorique.
Enchaînant série sur série pour Universal,
en particulier Night Gallery de Rod Serling, le créateur
de La Quatrième Dimension, c'est tout naturellement
que le (très) jeune Steven Spielberg se voit impliqué dans
une œuvre susceptible de mêler et de renouveler
ces différents thèmes. D'autant que le cinéaste
est un enfant de cette âge d'or télévisuel.
Paradoxalement, mais sans trop surprendre, son entrée
fracassante dans le monde du cinéma s'accomplit
ainsi avec un film de télévision et coïncide
avec cette renaissance du genre, puisque la même
année THX 1138 (un véritable film de science
fiction qui traite de l’aliénation de l’individu
prisonnier d’une société totalitaire
totalement livrée à la technologie) révèle
un autre cinéaste de talent : George Lucas.
Duel n'est pas un film fantastique
au sens traditionnel du terme. Aucun phénomène surnaturel, aucune
manifestation extraterrestre, encore moins de manipulation
génétique ni de futurisme technologique.
Seulement la présence obsédante d'un camion
qui, machinalement, sans aucune justification, traque puis
agresse un pauvre automobiliste. Même si le réalisateur
nous laisse distinguer parfois un bras ou une jambe, on
ne perçoit jamais son chauffeur (une idée
déjà contenue dans le scénario écrit
par Richard Matheson, alors que le chauffeur portait un
nom dans sa nouvelle). Spielberg s'emploie à filmer
le véhicule sous tous les angles ; ces différents
points de vue reconstitués lui confère ainsi
une personnalité. La mise en scène insiste
en particulier sur ses phares qui pointent tels des yeux
globuleux et menaçants. Grâce à cette
personnification du semi-remorque qui attaque sans raison,
le récit se révèle comme directement
symbolique. Duel a ainsi remporté le grand prix
du premier Festival du Film Fantastique d'Avoriaz en 1973.
Simple et dépouillé, le
scénario écrit
par Matheson (d’abord publié sous la forme
d’une courte nouvelle dans Playboy Magazine) se veut
direct et limpide ; son sujet aurait facilement pu être
adapté sous la forme d’un épisode de
La Quatrième Dimension. Il traduit déjà nettement
sous forme écrite une hostilité criante devant
une société sclérosée. Un sentiment
partagé par Spielberg qui confiait : "Duel
est un réquisitoire contre les machines. J'ai décidé très
tôt que tout dans le film devait conduire à la
complète dislocation de notre société entièrement
technologique". Le personnage de la victime est
lui aussi emblématique : son patronyme est David
Mann, nom qui signifie homme en allemand. Réduit à sa
plus simple expression, il est la projection immédiate
de tout être humain. La permanence de la voix off,
qui sans cesse nous transmet ses pensées, indique
bien que le film traite également d'un conflit psychique,
dont la présence du camion serait à la fois
la cause et la conséquence.
Je sentais bien que ce devait être un représentant
de commerce effaré et timoré, que sa femme
mène par le bout du nez et qui a besoin d'un grand
changement, indique Spielberg. Au début
du film, Mann écoute la radio. Dans le flot de commentaires
dans lesquels la bêtise le dispute à l'inanité,
un auditeur s'interroge sur son rôle de chef de famille
(une position occupée en fait par son épouse),
une situation familiale avec laquelle il s'est accommodé.
Plus tard, Mann s'arrête à une station service
et en profite pour téléphoner à sa
femme. A ce moment, Spielberg le filme à l'arrière
plan, encerclé, donc emprisonné, par le hublot
ouvert d'une machine à laver située au premier
plan. Ce plan est éloquent d'autant plus que l'homme
subit la conversation. Cette scène fait ainsi écho
avec la confession radiophonique, chose que le spectateur
intègre inconsciemment mais qui prouve, s’il
fallait encore le prouver, la construction intelligente
d’un scénario qui ne tient pourtant qu’en
quelques lignes. Le carcan social et familial est posé et
il est explicite. David Mann est un animal social sous
domination. On notera aussi la présence, près
de l'épouse, de ses enfants assis par terre en train
de jouer avec des robots au premier plan. Encore une fois,
le propos est clair : l’être humain est très
tôt confronté à la technologie, même
si cette dernière adopte la forme la plus séduisante
pour attirer les enfants. Le décor est ainsi planté :
la vie de notre personnage est planifiée et gouvernée.
Dans son combat avec la machine, saura-t-il enfin saisir
la chance de s'affranchir de cette triste réalité ?
Jeté dans
la nature, c'est-à-dire dans les
grands espaces routiers des Etats-Unis, et isolé dans
sa voiture, David Mann va voir son état mental s'aggraver
jusqu'à la psychose, à mesure que les attaques
du Goliath mécanique se font plus pressantes. En
fait, le film est construit sur un jeu de cache-cache,
dans lequel chacun des deux protagonistes use de faux-fuyants.
La figure de style qu'utilise Spielberg est la répétition
: progression / repli, attaque / fuite, échappatoire
/ piège
et ainsi de suite. Pour cela, il emploie avec habileté toute
la technique dont il dispose. Avec les focales longues
et courtes, il joue avec les éloignements et les
rapprochements successifs des véhicules. De même
avec les travellings avant/arrière et les panoramiques
droite/gauche pour les déplacements en profondeur.
On aboutit alors, pour certaines séquences, à une
parfaite symétrie des mouvements. On rappellera
aussi la mise en parallèle du visage du personnage
avec la calandre du camion. Misérable tête
humaine contre les "mâchoires" carnassières
de la bête. Il va sans dire que notre pauvre personnage
humain, à ce stade, n'attire pas particulièrement
la sympathie.
Dépassant la simple opposition homme/machine, le
metteur en scène poursuit jusque dans la forme de
son film la description de cette logique de mécanisation
des comportements qui constitue le véritable enjeu
de Duel. Le travail du son participe également de
cette atmosphère, Steven Spielberg ayant demandé au
musicien Billy Goldenberg de s’éloigner des
thèmes et des instruments traditionnels pour livrer
une partition mécanique, déconcertante et
agressive.
Le camion que David Mann est destiné à combattre
est un pur produit de la société qui a fait
notre homme prisonnier. Ce fait acquis, que Mann ne peut
comprendre, va l'amener à se débattre en
vain avec ses semblables et permettre à Spielberg
de déplacer le conflit dans l'esprit torturé de
son personnage. Après un premier affrontement, et
croyant avoir échappé à son agresseur,
Mann se réfugie dans un restaurant. Toute la scène
va se construire autour de la voix off. Alors qu'il reprend
ses esprits aux toilettes, le poids lourd refait son apparition.
En revenant dans la salle, il aperçoit le camion
sagement garé sur le parking. Le coup est rude.
Le choc visuel est doublé d'un choc sonore, celui
des boules de billard qui claquent au même instant
: le chauffeur du camion est dans la place.
Alors commence une séquence géniale organisée
autour de la notion de point de vue, dans laquelle Steven
Spielberg installe subtilement un climat de suspicion et
de paranoïa. Les réflexions de David Mann partent
dans tous les sens, portées par une caméra
sinueuse. Le cinéaste multiplie les angles, quasiment
un pour chaque pensée. Les champs et les contrechamps
inquisiteurs se succèdent car notre homme est à la
fois le sujet et l'objet des regards. Toutes les personnes
présentes se ressemblent et sont suspectes : elles
portent des chapeaux et des bottes de cow-boy. Un homme,
en particulier se retourne vers lui ; seul son œil,
démesurément grossi par un très gros
plan, apparaît dans le champ de la caméra.
Cette image délibérément évocatrice
du camion de par son agressivité et son avidité visuelle
sera reprise vingt ans plus tard, avec le même effet,
dans Jurassic Park lors de la formidable séquence
de l’apparition du T-Rex. Mann, ne sachant où donner
de la tête, échafaude plusieurs hypothèses.
Spielberg utilise flous et décadrages pour accentuer
son état de perdition, jusqu'au suspense d'une fausse
piste qui montre un routier faire mine de se diriger vers
le poids lourd, alors qu'il part en fait dans une camionnette
dissimulée derrière le mastodonte. Une seconde
erreur de jugement le pousse à vitupérer
un innocent au moment où le semi-remorque s'éloigne.
Le camion a souvent été perçu à l'arrière
plan car, bien qu'il constitue une menace, il s'insère
parfaitement dans le décor, donc dans la communauté.
Le véritable intrus, c'est David Mann qui n'aura
pour seul choix que de faire appel à lui-même
pour s'en sortir.
Deux ans après sa diffusion à la télévision
américaine, avec le succès que l’on
sait, le film de Steven Spielberg sort dans les salles à l’étranger
en 1973. Pour que la durée de Duel atteigne les
90 mn standard, le réalisateur tourne quelques nouvelles
scènes, soit une quinzaine de minutes supplémentaires.
C’est cette version longue qui figure dans le DVD.
En plus de la séquence du téléphone
déjà évoquée, et de quelques
plans allongeant la scène d’ouverture, viennent
s’ajouter une confrontation intense à l'entrée
d'un passage à niveau et une séquence mettant
en scène un bus scolaire. La scène d'ouverture
est en effet différente. Dans la première
version, on découvre notre représentant de
commerce déjà sur la route, à l'approche
du camion. Dans la seconde, le réalisateur prend
soin d'extraire le personnage de son milieu citadin et
de faire que le spectateur s'identifie progressivement à son
parcours. En effet, filmée par étape, en
caméra subjective, la voiture quitte la maison familiale,
sillonne les rues, prend l'autoroute puis sort de la ville.
A l'image, cette libération progressive des contraintes
urbaines qui enserrent notre homme dans un quotidien routinier
pour l'emmener vers la liberté inscrit d'emblée
le film dans le road movie, vecteur des sentiments de liberté les
plus évidents. C'est sur la route, alors, que l'homme
a rendez-vous avec son destin qui prendra la forme d’une
machine industrielle et aliénante.
Ensuite, Steven Spielberg, qui dès le départ
voyait son film comme un Psychose ou un Oiseaux sur asphalte,
se charge de bien faire comprendre, s’il en était
encore besoin, qu’il se place comme un héritier
de Alfred Hitchcock. La scène d’agression
de la petite voiture rouge bloquée au passage à niveau
rappelle par sa violence et son découpage frénétique
la célèbre scène de la douche de Psychose.
La séquence fait presque penser à un "viol" par
la position qu’occupent les deux véhicules
et les coups de boutoir du camion. Pris en sandwich entre
un train et le monstre mécanique, Mann subit une
attaque d’une brutalité inouïe et le
spectateur ne peut que ressentir avec lui les assauts répétés
et suggestifs qu’un montage convulsif se charge de
retranscrire. Enfin, une dernière scène inédite,
qui ne semble pas d'une importance capitale, se révèle,
au niveau du fond très pertinente. Elle est surtout
particulièrement subversive. Après avoir
quitté le restaurant, Mann tombe sur un car scolaire
en panne. Il tente de se porter à son secours en
essayant de le pousser avec sa voiture. Il fait descendre
les enfants mais rien n'y fait, il finira par bloquer son
auto sous le pare choc du bus. A ce moment, le poids lourd
refait surface et se dirige vers eux. En essayant d'avertir
les enfants, il leur fait peur. Affolé, il dégage
sa voiture et s'enfuit en croisant le camion. Celui-ci,
contre toute attente, se dirige vers le car scolaire et,
fort de sa puissance, parvient à leur venir en aide.
Ainsi la machine remplace l'homme, car elle est maître
du jeu. Elle veille à la sécurité des
enfants et se préoccupe même de leur éducation.
Méfiance donc : l'uniformisation des esprits commence
quasiment dès le berceau.
Mais le jeune Spielberg est déjà du côté de
l'Homme et va assurer son triomphe. Mann se rend compte
que la fuite est inutile et que l'affrontement est inévitable.
Le duel ira jusqu'à son terme dans un face à face
accepté. Et l'Homme vaincra en propulsant le camion
dans un précipice. La lumière ne viendra
pas d'une explosion tant annoncée (l'inscription "Flammable" apposé sur
les flancs de la remorque), mais du soleil de la renaissance
dont les rayons circulaires semblent émaner du personnage,
fort de sa sérénité retrouvée
dans un paysage de désolation. Le premier soleil
de la carrière du cinéaste qui en comportera
bien d’autres.
Le cinéma de Steven Spielberg tel qu’on le
connaît s’affirme déjà, dans
la forme comme dans le fond. Chorégraphie des mouvements
(de la caméra et des acteurs), dynamisme des entrées
de champ, découpage qui fait entrer le spectateur
dans le processus de création, raccords significatifs,
jeux sur le hors champ et sur la profondeur de champ, raccords
dans l’axe, toute une grammaire cinématographique
propre au cinéaste se met en place. L’ensemble
est mis au service d’une œuvre aux accents souvent
très sombres mais qui exprime la confiance en l'être
humain et en son surpassement face ses ennemis aussi bien
intérieurs qu'extérieurs (les monstres issus
du subconscient et de l’inconscient collectif).
PS : Le texte ci-dessus est une version adaptée
et allégée d'un document enregistré à la
SACD sous le numéro 120321, dépôt n° 72044.