C’est
en 1969 que Clint Eastwood pose pour la première fois les
yeux sur ce qui deviendra le script de L’Inspecteur
Harry par l’intermédiaire du producteur
Jennings Lang. Ce projet, appartenant à l’époque
à la Universal, a déjà été
proposé entre autres à Paul Newman, qui le refuse
pour des raisons politiques. Cela ne dérange pas Eastwood,
qui trouve le scénario perfectible, mais y décèle
des éléments intéressants : d’une part,
le personnage de Harry Callahan est à l’évidence
issu de la classe ouvrière, ce qui lui donne un aspect
réaliste absent de la plupart de ses précédentes
incarnations. D’autre part, il y voit une profonde mélancolie,
registre qu’il souhaite explorer. Mais pour des raisons
inconnues, Universal perd les droits du scénario.
Le script fait le tour des studios, et finit par atterrir sur
les bureaux de la Warner, compagnie en proie à des difficultés
financières depuis les années 60. Une nouvelle équipe
vient d’en prendre la tête : parmi les nouveaux cadres
se trouve Frank Wells, avocat et ami de Clint Eastwood, chargé
des finances. A l’aube des années 70, la mode est
au film policier urbain : Bullitt, Un
Shériff à New York, Le Détective
sont tous de grands succès. L’évolution de
la criminalité aux Etats-Unis n’y est pas étrangère
: entre 1960 et 1970, elle a augmenté de 144 %, et San
Francisco est la deuxième ville la plus dangereuse du pays,
avec 5000 crimes par tranche de 100 000 habitants. Cette nouvelle
délinquance n’a que peu de rapport avec l’industrie
du crime organisé, il s’agit d’une violence
immédiate, qui touche tous les milieux. Et l’absence
de réaction efficace des forces de police est souvent stigmatisée
par les médias – il faut se souvenir que sous la
présidence de Richard Nixon, la priorité est donnée
à la chasse aux ‘ennemis idéologiques’
de l’Etat, rappelant la paranoïa de J. Edgar Hoover
obsédé par les espions communistes mais aveugle
à l’ascension de la mafia. Dans une Amérique
qui a encore la Famille Manson à l’esprit et où
le Zodiaque continue à narguer la police, L’Inspecteur
Harry est donc une bonne opportunité pour remplir
les caisses. Mais la mise en chantier doit être immédiate
pour surfer sur la vague, et Eastwood n’est pas disponible.
Après
de multiples réécritures, le projet est rebaptisé
Dead Right. La réalisation en est confiée
à Irvin Kershner, et l’interprète principal
est Frank Sinatra. Mais celui-ci se blesse à la main en
Novembre 1970 et se voit contraint de renoncer. Frank Wells relance
donc Eastwood. Celui-ci constate que le script qu’il avait
lu a subi de nombreuses modifications. Il demande donc à
Don Siegel, exceptionnellement libéré de son contrat
avec la Universal, d’y travailler avec le scénariste
Dean Riesner, reformant l’équipe d’Un
Shériff à New York. Les deux hommes planchent
environ six semaines sur un nouveau script. Ils commencent par
déplacer l’action de New York à San Francisco
– l’idée leur serait venue en visionnant un
match de football dans l’enceinte du Kezaar Stadium, décor
idéal pour une séquence spectaculaire. Puis ils
rajeunissent le personnage, à l’origine proche de
la retraite et plus modéré dans ses actions –
Clint Eastwood envisagea même à un moment de se vieillir.
Enfin, ils modifient le cadre de l’affrontement final :
prévu à l’origine dans un aéroport
où Scorpio devait détourner un avion, il sera remplacé
par la séquence du bus scolaire, à l’évidence
moins coûteuse et sans doute plus efficace. Petit à
petit, le scénario s’organise, non sans difficultés,
autour des scripts de Fink et de Riesner. L’Inspecteur
Harry devient dès lors un projet de la jeune compagnie
Malpaso, et Eastwood recrute des habitués : Robert Daley
sera producteur exécutif, la musique est confiée
à Lalo Schifrin – déjà compositeur
de De l’Or pour les Braves et Les
Proies -, et la photographie au jeune chef opérateur
Bruce Surtees, qui avait déjà photographié
Les Proies et Un
Frisson dans la Nuit ; les deux hommes collaboreront
régulièrement jusqu’à Pale
Rider, et Surtees signera même la photographie
de Rat Boy de Sondra Locke, autre production
Malpaso. On retrouve aussi des habitués parmi les interprètes
comme Mae Mercer ou John Mitchum. Le rôle de Scorpio est
en revanche confié à un parfait inconnu : Andrew
Robinson, acteur de théâtre off-Broadway formé
à la Royal Academy of Dramatic Art, n’est encore
jamais apparu sur un écran. Son visage d’ange fera
merveille pour incarner la folie meurtrière, rôle
qui le poursuivra durant toute sa carrière.
En
dépit de difficultés logistiques liés aux
extérieurs, le tournage se déroule sans problème
majeur, et l’équipe est constamment en avance sur
le plan de travail. Même si le budget est plus important
que lors de leurs précédentes productions, Siegel
et Eastwood ne changent en rien leurs méthodes, celles
des artisans de la Série B : efficacité maximale,
pas plus d’une ou deux prises, quoiqu’il arrive, tourner
tous les jours. Exemple connu : cloué au lit, Don Siegel
se retrouva incapable d’assurer le tournage de la séquence
du sauvetage sur la corniche, qu’il confia à Clint
Eastwood. Celui-ci venait de voir une scène similaire lors
d’un journal télévisé. Il proposa d’en
faire une séquence nocturne afin d’éviter
les problèmes de circulation, et annonça aux studio
qu’il la tournerait en deux nuits, au lieu des six prévues.
Reprenant ses méthodes de tournage léger déjà
étrennées sur
Un Frisson dans la Nuit, Eastwood la boucla en une
seule nuit : ‘Pourquoi passer dix jours à tourner
ce qu’une équipe de télévision met
en boîte en dix minutes ?’.
Sorti
à Noël 1971, L’Inspecteur Harry
fut un gros succès public, et finira par rapporter à
la Warner 22 million de dollars sur le seul territoire américain.
L’accueil critique fut en revanche beaucoup plus froid,
même s’il n’a pas été aussi unanime
qu’on a pu l’écrire. Si des journaux comme
le New York Times se montrèrent assez dédaigneux,
Times le classa parmi les 10 meilleurs films de l’année,
et même un magazine libéral tel que Rolling Stones
en fit l’éloge. Mais le coup de tonnerre vint du
New-Yorker, sous la plume de Pauline Kael. Si la mythique critique
avait su apprécier la violence stylisée de Bonnie
and Clyde ou Le Parrain, elle eut fort
à faire en cette fin d’année : L’Inspecteur
Harry sortit en effet deux semaines après Orange
Mécanique et le même jour que Les
Chiens de Paille. Et elle n’hésita pas
à qualifier le Siegel et le Peckinpah de films ‘fascistes’,
trouvant même des relents de racisme dans le premier. Pourtant,
rien de plus faux.

Sachant que le fascisme est une attitude de groupe soumis à
un état fort et autoritaire, on se demande bien quel est
le rapport avec Callahan. Celui-ci est au contraire un individu
qui s’oppose à une hiérarchie qui lui paraît
tout mettre en œuvre pour l’empêcher de remplir
sa fonction. Don Siegel l’a expliqué lors d’une
interview : "Harry est un puritain. C’est un homme
amer […]. Il n’aime pas ceux qui violent la loi et
il n’aime pas la façon dont la loi est appliquée.
Ca ne veut pas dire que je lui donne raison." Loin d’être
un fasciste, Callahan se rapprocherait plutôt de la doctrine
de la désobéissance civique de Thoreau et doit faire
face à des situations qu’il juge absurdes. L’accusation
de racisme ne tient guère plus debout, deux scènes
au moins en attestent : la conversation avec le médecin
noir qui s’occupe de la jambe de Callahan démontre
qu’ils sont de vieilles connaissances. De plus, lorsqu’un
officier explique à Gonzalès que Callahan déteste
‘les Rosbifs, les Ritals, les Youpins, les Métèques,
les Négros, les Polacks, les Chinetoques’, celui-ci
demande ce qu’il pense des latino-américains. Et
Harry de répondre ‘spécialement les Chicanos’,
tout en adressant un clin d’œil à l’officier.
Don Siegel précise toutefois dans son autobiographie que
ces deux scènes ont été écrites afin
que la séquence face au cambrioleur noir ne soit pas mal
interprétée. Il semble que cela n’ait pas
suffit.
Il
apparaît nécessaire de préciser que le personnage
de Harry Callahan est double. On a vu au début de ce texte
qu’Eastwood était intéressé par la
dimension réaliste du rôle, ce qui représente
une nouveauté dans sa carrière, et ce même
si l’on ne sait rien de son existence, hormis l’histoire
du décès de sa femme, tuée par un chauffard
ayant pris la fuite. Callahan est en fait un ouvrier, exécutant
son ouvrage de la façon qu’il juge la plus efficace.
Il dit souhaiter une augmentation plutôt que les honneurs,
préfère souffrir plutôt que de détruire
un pantalon dont il se rappelle encore le prix. Il est l’expression
d’une classe sociale, aimant malgré tout son travail,
auquel il se consacre entièrement, même aux dépends
de son repos comme le montre la séquence mythique où
il met fin à un cambriolage tout en mâchouillant
son hot-dog - rendant ainsi hommage à l’une de ses
idoles, James Cagney, tirant sur un homme dans un coffre de voiture
tout en grignotant un pilon de poulet dans L’Enfer
est à Lui -, instaurant ainsi un archétype
du ‘flic cool’, repris jusqu’au Chow Yun-Fat
de A Toute Epreuve. Ce dévouement à
son travail n’est pas montré sans humour, comme le
prouvent ses réactions en observant la soirée hippie
tout en attendant Scorpio. Mais ceci est l’attitude de Callahan
face au crime ‘ordinaire’, dont les motivations sont
rationnelles. Il n’en est rien face à Scorpio : celui-ci
semble être la représentation d’un mal absolu,
au comportement inexplicable. Callahan devient alors l’incarnation
de l’ange exterminateur - figure déjà jouée
par Eastwood dans la trilogie léonienne, et qu’il
reprendra entre autres dans L’Homme des Hautes Plaines.
Les symboles ne manquent pas pour illustrer cette confrontation
: Scorpio mitraille l’enseigne ‘Jesus Saves’
située au-dessus de Callahan, leur premier face à
face à lieu au pied d’un crucifix… Cette dualité
est particulièrement visible si l’on compare les
deux tirades du 44. Magnum : si la première peut-être
perçue comme une sorte de jeu sadique, la seconde est à
l’évidence pleinement ressentie. Et c’est à
la lumière de cette métamorphose qu’il faut
comprendre les derniers plans du film : devenu un instrument de
vengeance divine malgré lui et constatant l’échec
d’un système, écoeuré, il jette son
étoile de policier à l’eau - il n’est
pas non plus interdit d’y voir une référence
à l’ultime geste de Gary Cooper dans Le Train
Sifflera Trois Fois. Il faut préciser qu’Eastwood
était au départ opposé à cette scène,
pensant qu’un policier tel que Callahan ne pourrait jamais
démissionner, n’ayant d’autres objectifs. Suite
à une discussion avec Siegel, il fut décidé
que Harry sortirait son étoile et la contemplerait avant
de la ranger. Ce n’est que le jour du tournage qu’Eastwood
se rendit compte que la séquence d’origine était
sans doute la meilleure – changement d’avis qui aurait
pu entraîner des problèmes logistiques, une seule
étoile ayant été prévue !
On
a depuis trente ans beaucoup débattu sur l’idéologie
de L’Inspecteur Harry, en vain sans doute,
car le film n’a rien d’un manifeste, et ses auteurs
n’ont rien voulu faire d’autre qu’un bon film
d’action, où l’on peut éventuellement
lire un rappel des droits des victimes. Comme le confiait Clint
Eastwood à son biographe Stuart Kaminsky, "‘Il
y a une raison pour les droits de l’accusé, et je
trouve que c’est très important, que c’est
l’une des choses qui font la grandeur de notre pays. Mais
il y a aussi les droits de la victime". Certains observateurs
ont également pu être agacés par l’hommage
rendu aux policiers morts en service qui ouvre le film. Mais tout
cela ne doit pas faire oublier que L’Inspecteur
Harry est l’un des tous meilleurs films policiers
de l’histoire du cinéma, qui, trente ans après
sa sortie, n’a pas pris une ride, et qui continue à
marquer de son influence le cinéma d’action. Et c’est
d’ailleurs la marque des classiques : depuis 1972, il n’existe
aucun héros de films d’action qui n’ait été
influencé, d’une manière ou d’une autre,
par le personnage de Harry Callahan. Il faut dire que ce film
représente le sommet du savoir-faire de Don Siegel. Un
film policier, donc, mais surtout un film de chasse : car la traque
de Scorpio ressemble à celle d’un animal sauvage.
Tous deux connaissent parfaitement bien leur terrain d’opération
- voir par exemple le générique dans lequel Callahan
repère le toit d’où est parti le coup fatal.
De plus, il opère avec un 44. Magnum, arme à l’origine
destinée à la chasse comme le rappelle John Milius.
Enfin, voyez le saut de Scorpio lorsqu’il est touché
lors de la séquence du stade - idée à mettre
au crédit d’Andy Robinson. Là est la vraie
nature de L’Inspecteur Harry : un film
d’action musclé, nerveux, brillamment mis en scène,
tout sauf un tract politique.