Film de Henri-George Clouzot
Avec Pierre Fresnay, Ginette Leclerc, Micheline Francey, Sylvie, Pierre Larquey, Noël Roquevert… .
Scénario : Louis Chavance, Henri-George Clouzot.
Musique : Tony Aubin.
Photographie : Nicolas Hayer
Décors : Andrej Andrejew
Continental -1943 - 92’



91 min
Zone 1
Format cinéma : 1.33 :1
Format vidéo : 4/3, N&B
Langues : Français en Dolby Digital 1.0
Sous titres : Anglais optionnels
Mono d’origine
Menu animé et chapitres fixes
Date de sortie : 17 février 2004


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Médecin d’un petit village du cœur de la France , le docteur Rémy Germain est la victime d’un corbeau, qui l’accuse d’adultère et de pratique illégale de l’avortement. Rapidement, les lettres infâmantes se multiplient et personne dans le village n’est épargné par les ragots qui engendreront alors cabales, drames, et règlements de comptes. Seul contre tous, le docteur Germain va mener son enquête et découvrir, en même temps que le coupable, les bassesses et la mesquinerie dont peuvent être capables ses concitoyens

Tourné pour la Continental, compagnie de cinéma française régie par l’occupant allemand, Le Corbeau est le second film d’Henri-George Clouzot, qui officiait alors en tant que docteur es scénarios et venait de rencontrer le succès pour ses débuts de réalisateur avec L’Assassin habite au 21. Formidable triomphe lors de sa sortie, retiré des écrans à la Libération, sujet de toutes les polémiques, son deuxième film est depuis rentré dans l’Histoire du cinéma… non sans encombres.

Etrange destin en effet que celui du Corbeau, film honni de toutes parts, tant par la presse clandestine et résistante (le fameux critique et historien du cinéma George Sadoul allant même jusqu’à comparer le film à Mein Kampf) que par le pouvoir de Vichy, qui attendait de sa filiale cinématographique des films autrement plus glorieux et optimistes que cette sinistre et sordide histoire de chantage. Destin d’autant plus étrange que le film fut finalement accusé des mêmes maux de part et d’autre : une vision dégradante et anti-française de la société de l’époque. Le film, que ce soit sous Vichy ou à la Libération, fut donc une cible idéale, ainsi que son créateur qui se vit interdire à vie toute activité cinématographique dès juin 44 (cette peine fut finalement réduite à deux ans).

Force est de reconnaître que les portraits brossés par Clouzot et Chavance allaient à l’encontre de tout romantisme et pouvaient faire grincer des dents tant du côté de la Résistance (nous sommes loin du portrait idyllique de la France vue par René Clément dans La Bataille du Rail) que des adeptes de Pétain. Ainsi à l’image de sa fameuse (et formidable) scène métaphorique de l’ampoule, personne n’est tout blanc ou tout noir chez Clouzot. Tout en nuances claires-obscures, ses personnages ne pouvaient servir de modèle à quelque pouvoir que ce soit : Clouzot est trop misanthrope et désespéré pour être utilisé en vue d’une quelconque propagande…

Hors ces circonstances politico-historiques (auxquelles Tavernier met un point final dans le documentaire, en lavant Clouzot de tout soupçon collaborationniste : ce dernier aurait, une fois dans la place, aidé de nombreux juifs persécutés et pourchassés par les allemands…), le film garde aujourd’hui une puissance cinématographique tout bonnement ahurissante. Baladé d’indices en indices, de suspects en suspects, le spectateur assiste à un suspens de premier ordre, ce que le contexte chargé du film ne devrait pas nous faire oublier. En effet, Le Corbeau est un grand film de cinéma, point final ! On aurait ainsi pu craindre que le passé de scénariste de Clouzot pèse sur le film et sur sa réalisation (votre serviteur, au risque de vous choquer, persiste à penser que le surestimé Assassin habite au 21 doit plus à son scénario astucieux qu’à de réelles qualités de mise en scène), mais il n’en est rien. Certaines scènes, proches de l’expressionnisme donnent au film une griffe fantastique passionnante - cadrages déstructurés, jeu sur la profondeur de champ, ombres démesurées, jeux de lumières d’une beauté fulgurante : Clouzot s’impose comme un vrai cinéaste, avec un regard et un style que l’on retrouvera dans ses films suivants.

Sans parler de son amour des acteurs…

Car Le Corbeau, c’est aussi une galerie de personnages haut en couleurs, une ribambelle de comédiens talentueux s’en donnant à cœur joie. Servis par des dialogues brillants (une constante chez HG Clouzot), Ginette Leclerc, Pierre Larquey (délicieux dans son rôle de docteur, réfléchi et posé) ou encore Noël Roquevert (qui offre une interprétation loin des clichés auxquels il se cantonna parfois) jouent tous à merveille, condition sine qua non pour que fonctionne le suspens inhérent à toute histoire de corbeau (tout le village peut être coupable, et doit donc être suspecté au fur et à mesure par le public). Accusé de parfois forcer son jeu, Pierre Fresnay obtient lui, un de ses plus beaux rôles, un de ses plus modernes aussi. Dans une oeuvre tout aussi moderne. Combien d’autres films de l’époque osaient affronter frontalement des questions aussi actuelles que la drogue, l’avortement ou l’adultère ? Combien de films d’alors se permettaient de dresser un portait au vitriol des instances dirigeantes de la France (il faut voir la manière dont sont dépeints tous les politiques du Corbeau…) Voilà aussi pourquoi le film déplut tant à Vichy : personne dans le village ne peut censément représenter les valeurs vichyssoises de triste mémoire (Travail Famille Patrie). Et pourquoi il ne plut pas plus aux Résistants : la France décrite dans le Corbeau n’a rien d’héroïque, c’est la France des couards, des traîtres et des délateurs.

C’est donc le regard neuf, loin de toutes ces considérations politiques importantes mais révolues, qu’il faut se présenter face au second film de Clouzot, pour lui laisser toutes ses chances, et y trouver un véritable plaisir de spectateur.

60 ans plus tard, Le Corbeau garde en effet toute sa force, même si l’on pourra peut être lui reprocher un dénouement légèrement décevant au regard de l’intrigue développée avec maestria tout au long du film. A l’image de certains scénarios malins d’aujourd’hui (La Prisonnière Espagnole, Sex Crimes…) et d’hier (Les Diaboliques, de Clouzot… déjà), c’est finalement plus l’intrigue que sa conclusion qui cloue le spectateur dans son fauteuil. Mais cette infime réserve ne saurait vous éloigner de ce film brillant et sombre à la fois, d’une modernité tout à fait bluffante pour un film de cette époque.

L’image a bénéficié d’un nouveau transfert digital. La version que nous propose Criterion est tirée d’un master 35 mm au grain fin. Des milliers de poussières, de griffes et de saletés ont été effacées grâce au procédé technique MTI. Les contrastes sont appuyés, la définition est correcte et la compression est tout à fait honorable. On remarquera néanmoins de rares instabilités en arrière plan de même que des taches blanches quasi permanentes.

Malgré les défauts constatés, si l’on compare la version Criterion à l’édition Studio Canal, le choix est vite fait, la maison new-yorkaise l’emporte haut la main !

Son : Une bande sonore qui a également bénéficié d’un nouveau transfert digital. Cela s’entend, la piste mono a été remasterisée en 24 bit et tous les artefacts sonores ont été éliminés. Si le son est clair et précis, on regrettera cependant un certain manque de puissance. Il s’agit d’une piste dolby digital 1.0, le son provient donc de l’enceinte centrale.

En savoir plus sur le Zone 2 édité par Studio Canal : notre critique


Extraits de The story of french cinema by those who made it (7'53) : Documentaire réalisé en 1974 par Armand Panigel et diffusé à la télévision française en 1975. Ce bonus représente à la fois la bonne surprise de cette édition et également une énorme déception ! Plusieurs auteurs français évoquent l’industrie cinématographique durant l’occupation allemande. Pierre Bost, Jean Aurenche, Claude Autant-Lara, André Paulvé, Christian Jaque et bien évidemment Henri-George Clouzot autant de célébrités qui retracent un pan sombre del’histoire du cinéma. Malheureusement, comme l’annonce l’éditeur, il ne s’agit ici que d’extraits. La part belle revient néanmoins à Clouzot qui nous rapporte ses rapports avec Alfred Greven et son licenciement de la Continental suite à des plaintes de la Kommandantur à propos de l’image que donne Le Corbeau de la délation ! Quand Clouzot aborde le vif du sujet, le documentaire stoppe net. La frustration est de mise et on en vient à maudire Criterion de ne pas avoir obtenu le document dans son intégralité.

Entretien avec Bertrand Tavernier à propos du Corbeau (21'24) : Un bonus qui fera bien évidemment sourire les consommateurs français, suivre une interview de Tatav en anglais (non sous-titré) est presque un comble ! Bertrand Tavernier, qui a traité du cinéma français sous l’occupation avec Laissez-passer en 2002, contextualise le film de Clouzot en évoquant la Continental, la censure, son travail et la libération. Tavernier analyse l’échec critique du film à qui l’on reprochait ses qualités. Les conservateurs n’ont pas pardonné à Clouzot sa vision noire de la société française sous l’ère Vichy. A ce propos, Tavernier ose le rapprochement entre Le Ciel est à nous et Le Corbeau, d’un côté une œuvre qui exhalte l’héroïsme et l’esprit de la résistance, de l’autre, une œuvre cynique que la France de la libération souhaitait occulter. Un bonus passionant, véritable plat de résistance de cette édition.

Bande annonce 3'10 : En français sous titré anglais et format respecté. Deux lignes verticales entachent cette BA de bout en bout.

Livret de 16 pages : Un petit leaflet qui contient un essai de l’historien du cinéma Alan Williams, l’auteur de Republic of images : a history of french filmaking. Un texte intéressant, Williams n’hésite pas à qualifier Le Corbeau de film noir.

Criterion nous offre également deux articles parus dans le journal L’intransigeant en 1947. Tout d’abord une critique de Henri Jeanson publiée le 10 septembre. Il écrit : "Le film de Clouzot est répugnant, mais comparez-le avec ce qui se passe à l’extérieur et il devient doux, sa noirceur devient rose et bleue, presque une histoire d’amour…"

Le second article constitue une réponse à Jeanson écrite par Joseph Kessel et publiée 17 jours plus tard. Si Kessel ne nie pas les qualités artistiques de l’œuvre, il fustige en revanche son financement nazi qui a permis à Clouzot de vivre honorablement pendant que les Allemands commettaient les pires atrocités.

Deux lettres que l’on peut retrouver dans l’ouvrage de René Château : Jeanson par Jeanson : la mémoire du cinéma français, publié en 2000 chez Broché.