Second
opus de la trilogie
‘cavalerie’ de John Ford, situé entre
Le massacre de Fort Apache et Rio
Grande, ce film est la plus belle contribution
de Ford au western et au cinéma, un poème
élégiaque et nostalgique, véritable
œuvre d’art dont nous redécouvrons, avec
toujours autant de plaisir à chaque nouvelle vision,
les innombrables beautés. Il est néanmoins
préférable d’avertir ceux qui ne jurent
que par le cynisme de Vera Cruz d’Aldrich
ou par le réalisme des westerns de Peckinpah qu’ils
risquent de ne pas apprécier cette merveille à
sa juste valeur. Il est malgré tout difficile de
rester insensible devant une si grande conjugaison de talents
qui procure une émotion de tous les instants. Peut-être
le film dans lequel le génie poétique, humain
et pictural de Ford est le plus éclatant.
Cette trilogie est basée d’une
part sur les récits de James Warner Bellah qui recréa
une atmosphère en rapport direct avec l’Ouest
des tuniques bleues, et de l’autre par les peintures
de Frederic Remington, peintre réputé de la
gent militaire au siècle dernier. John Ford nous
fait entrer de plein pied dans l’intimité de
ses soldats ; nous assistons ainsi à la vie quotidienne
de ses hommes, soit en patrouille dans les paysages grandioses
de Monument Valley, soit en garnison dans les forts construits
pour protéger les frontières encore insoumises
de l’Arizona et du Texas. Pour l’occasion, le
réalisateur crée tout un petit monde folklorique
et pittoresque dans lequel se rencontrent vielles ganaches
au cœur tendre, officiers honnêtes et spirituels,
sous-officiers buveurs, jeunes recrues impétueuses
et courageuses, jeunes et jolies femmes audacieuses, capricieuses
et aimantes. La sincérité de Ford emporte
l’adhésion et le respect qu’il porte
à ses personnages empêche ses films de verser
dans la sensiblerie.
La chaleur de la vie en communauté
sera une des lignes de force de ce film, et quel adolescent
n’a pas rêvé, suite à la vision
de celui-ci à la télévision, de pouvoir
côtoyer et vivre, ne serait-ce qu’un moment,
aux côtés de ce groupe d’hommes exemplaire
et bon vivant. Solidarité, maintien de la loi et
de l’ordre, traditions militaires (le ruban jaune),
autant de valeurs qui témoignent de cette foi profonde
de Ford dans les rites communautaires qu’il trouvait
le mieux représentés dans cette cavalerie
américaine qui a su intégrer les anciens ennemis
qu’étaient les confédérés
et les soldats de l’Union. Vision idyllique certes
mais pleine de tendresse, d’humanité, de tolérance
et de compréhension, vibrant hommage à ces
cavaliers anonymes qui ont participé à la
naissance des Etats-Unis d’Amérique. Ford évite
ainsi de se jeter la tête la première dans
le piège de l’apologie simpliste et balourde
du patriotisme (comme c’est souvent le cas dans le
cinéma américain actuel).‘Faire des
films qui témoignent de tant d’amour pour les
traditions militaires sans être militariste relève
de l’exploit’ disait Lindsay Anderson, spécialiste
fordien.
Ford avait beau ne pas se considérer
comme un grand progressiste, il est utile de rappeler que
cet homme n’était ni raciste ni intolérant
: il emploie pour figurants, dans ce western comme dans
les suivants, les Indiens Navajos afin de contribuer modestement
à les sortir de la misère. Au lieu de se livrer
à une peinture d’un ennemi indien sanguinaire,
il peint une nation fière, victime elle aussi de
ses contradictions, les jeunes refusant d’écouter
leurs aînés Et puis contrairement à
son titre français qui pourrait nous faire croire
à un film belliciste, peu de morts ici exceptés
trois odieux trafiquants d’armes. Au contraire, le
ton du film se rapproche plus de son titre original She
wore a yellow ribbon : phrase conjuguée au passé
qui annonce la nostalgie, celle d’un monde révolu
qu’admirait le réalisateur et celle du personnage
principal pour le métier et le groupe qu’il
va quitter pour réintégrer la vie civile.
La chronique prenant souvent le pas sur l’épique,
une émotion intense baigne l’ensemble de ce
chef d’œuvre.
Le génie de Ford transpire à
chaque instant mais cependant, il serait injuste d’oublier
le talent de Laurence Stallings et Frank S. Nugent, auteurs
du scénario. Succession de scènes toutes plus
belles les unes que les autres, il est difficile d’oublier
celle célèbre, d’une exceptionnelle
tendresse, au cours de laquelle dans un formidable et baroque
crépuscule rougeoyant de studio, Nathan Brittles
se rend sur la tombe de son épouse décédée
pour lui raconter ce qu’il a fait de sa journée
; une ombre apparaît et monte sur la pierre tombale,
c’est celle d’Olivia, émue, venant lui
apporter des cyclamens. Impossible de ne pas garder un souvenir
attendri de cet autre moment bouleversant au cours duquel
le même John Wayne, effectuant son dernier passage
des troupes en revue, reçoit de ses hommes une belle
montre en argent ; pour y lire l’inscription gravée
à l’intérieur, il chausse de petites
lunettes, celles-ci n’arrivant cependant pas à
cacher les larmes qui lui montent aux yeux (L’idée
des lunettes a été improvisée par l’acteur
lors du tournage de la scène). Mais il faudrait aussi
parler de ses petits gestes apparemment insignifiants et
de ces plans muets qui sont la marque de fabrique de Ford
: Brittles tapant sur l’épaule d’Olivia
pour la consoler, chiquant pour se donner de la consistance
au moment de prendre des décisions importantes…
De conception et d’exécution
profondément romantique, le film se développe
à une cadence sereine, ce qui ne l’empêche
pas de comporter de nombreuses scènes d’actions
épiques et mouvementées magnifiquement réalisées.
Le générique est déjà en soi
une petite merveille : le fameux ruban jaune flotte tout
du long accompagné par la chanson-titre chaleureusement
entonnée par un chœur d’hommes qui pourrait
être celui des soldats. Le film s’ouvre ensuite
directement sur la superbe chevauchée d’une
diligence emballée et sans conducteurs et se termine
par la fameuse charge pleine de fougue et de vigueur. La
scène de la poursuite de Ben Johnson par les Indiens
est même tellement parfaite que Ford la retournera
quasiment telle quelle dans Le convoi des braves sans presque
y changer un angle de prise de vue.
La belle composition de Richard Hageman,
mélange de thèmes tendres, épiques
et de chansons traditionnelles sert admirablement le film
ainsi que la somptueuse photo de Winton C. Hoch à
l’oscar amplement mérité. L’irréalisme
flamboyant des couleurs procure une joie sans aucune mesure
: les bleus profonds des uniformes, les rouges des ciels
au crépuscule, la beauté des tenues soldatesques
et coiffures indiennes, tout est d’une beauté
confondante. Monument Valley n’a jamais été
aussi bien photographié (même la photo de La
prisonnière du désert n’est pas
aussi renversante) et la perfection des cadrages prouve
une fois de plus qu’un film n’a pas obligatoirement
besoin du format large pour procurer de l’ampleur
aux paysages et à l’action : les images de
la troupe avançant à pied sous l’orage
ne sont pas prêtes de s’effacer de nos mémoires.
La cavalerie est filmée ici par Ford et Hoch dans
une sorte de folklore idéalisé : les paysages,
les hommes et les chevaux sont tous revêtus de leurs
traits les plus séduisants et ce n’est pas
pour nous déplaire.
Le plaisir visuel est d’autant plus
fort qu’il est constamment accompagné d’une
intense émotion due à une interprétation
hors-pair. Le casting se compose de Ben Johnson en ex-officier
sudiste spirituel ; John Agar et Harry Carey Jr, les deux
soupirants de la magnifique et espiègle Joanne Dru
; George O’Brien et Mildred Natwick, le major et son
épouse ; Victor McLaglen, personnage de sergent pittoresque
dont la scène de beuverie est l’une des plus
dynamique du cinéma de Ford ; enfin, nous ne pouvons
pas finir ce dithyrambe sans parler de John Wayne dans le
plus beau rôle de sa carrière, tout du moins
le plus émouvant, celui de ce capitaine sur le point
de quitter l’armée. A aucun moment, nous ne
pensons que l’acteur était beaucoup plus jeune
que son personnage et la performance n’en est que
plus touchante. Cette interprétation est faite de
petites touches, une certaine manière de chiquer,
de fumer, de se racler la gorge et de répéter
des phrases devenues célèbres comme Ne vous
excusez pas, c’est un signe de faiblesse. Tour à
tour sévère, drôle, attendrissant, colérique,
droit, humain, le Duke prouve ici, s’il en était
besoin, qu’il était un formidable acteur.
L’une des ambitions du 7ème
étant de faire rêver le spectateur, nous ne
pouvons décemment pas reprocher à Ford son
manque de réalisme, la sincérité de
sa vision d’un formidable humanisme n’étant
peut-être pas plus fausse que l’excessif cynisme
d’autres artistes aussi talentueux. C’est pour
cette même raison que la pirouette finale, fortement
chargé émotionnellement, ne sent pas la volonté
des producteurs de terminer sur une fin heureuse mais est
typique du caractère optimiste de Ford à cette
période bénie de sa vie, et comme l’a
dit Allan Eyles‘C’est là la plus attendrissante
et la plus pardonnable des happy-ends !’ *
Une simplicité et une pureté
de la mise en scène, un constant ravissement pour
les yeux, les oreilles et le cœur, un film éclatant
d’humour, rempli de respect et de tendresse pour ses
personnages, traité avec vigueur, romantisme, poésie
et panache, cette charge héroïque est l’une
des plus belles oeuvres que nous ait données le cinéma.
Bonus critique : extrait de ‘La
grande aventure du western’ de Jean-Louis Rieupeyrout’
(1964) : « …Ainsi le film permit à l’histoire
de se développer sur un plan dynamique et un plan
sentimental dont l’étroite alliance colora
le style de Ford des teintes retrouvées ultérieurement
: tout ce qui peut émouvoir, enflammer, faire vibrer,
se rencontra ici sous le joli titre enrubanné, air
du folklore militaire particulièrement prisé
du réalisateur. »
* ‘John Wayne’ edition
Henry Veyrier 1976