"Nos petits problèmes personnels ne pèsent
pas lourd dans la balance au milieu de tout ce gâchis"
dira en cours de film Humphrey Bogart à Ingrid Bergman
; en effet, Rick, le personnage qu’il interprète,
finira par sacrifier l’amour au profit de la lutte pour
un monde libre. Il s’agit donc effectivement avant tout
d’un film de propagande, d’une oeuvre de circonstance
en faveur de l’interventionnisme militaire et politique
des Etats Unis dans le conflit mondial. Mais, si Casablanca
n’avait été que ça, pensez vous sérieusement
qu’il aurait pu traverser toutes ces années sans
prendre la moindre ride et sans entamer le potentiel d’amour
et de fascination qu’il véhicule avec toujours autant
de ferveur qu’il y a 60 ans chez toutes les générations
confondues ? Car avec Autant en emporte le vent,
le film de Michael Curtiz est paraît-il le film le plus
apprécié du public américain. Comme le fait
remarquer Jacques Lourcelles dans son passionnant Dictionnaire
du cinéma, "cela tient sans doute, dans ce qu’il
a de bon et de moins bon, à sa nature de feuilleton. Le
caractère exceptionnel de Casablanca dans
la grande production hollywoodienne est qu’il a été
involontairement conçu, écrit et tourné comme
un feuilleton, aucun de ses créateurs connaissant la destination
de l’histoire, laquelle resta jusqu’au bout ‘à
suivre’."
Effectivement, le tournage (comme celui de Autant en
emporte le vent) fut véritablement feuilletonesque.
Toute l’équipe est sceptique dès le premier
clap car déjà la préparation du film fut
conflictuelle : tous les comédiens prévus au départ
(Ann Sheridan, Ronald Reagan et Dennis Morgan en dernier ressort
après bien d’autres célébrités
restées déjà sur la brèche) ne se
retrouvèrent finalement - et heureusement - pas dans la
version que nous connaissons. William Wyler fut remplacé
par Michael Curtiz, qui à 54 ans, avait déjà
prouvé à maintes reprises sa capacité à
diriger de gros budgets à
Hollywood
(Captain
Blood, Les Aventures de Robin des Bois,
L’Aigle des mers, Le Vaisseau Fantôme…)
Enfin, de nombreux scénaristes travaillèrent chacun
dans leur coin sans jamais se consulter, Julius J. et Philip G.
Epstein, Howard Koch et Casey Robinson écrivant et modifiant
le script au jour le jour. Trois mois après le début
du tournage, le producteur Hal Wallis constatera que "nous
avions toujours affaire à un metteur en scène récalcitrant,
à une distribution qui détestait en partie son dialogue,
à des acteurs surpayés attendant sans rien faire
et sans être sûrs qu’on aurait besoin d’eux
et à une actrice qui rêvait d’être libre
pour jouer dans Pour qui sonne le glas. Mike
et Bogey se disputaient si fréquemment que je devais venir
sur le plateau pour arbitrer leurs querelles". L’anarchie
la plus complète règnera ainsi pendant tout le tournage
à tel point que le choix entre deux fins possibles ne sera
fait qu’au dernier moment. Personne ne saura jamais (y compris
les scénaristes) de quel personnage Ingrid Bergman était
réellement amoureuse. Le réalisateur lui demandera
même de jouer ‘entre-deux,’ ne connaissant pas
l’aboutissement de cette histoire d’amour. Bref, un
film qui accouche dans la douleur et le désordre.
Et pourtant, en découvrant le film, on imagine assez difficilement
comment un tel fouillis a pu donner naissance à une œuvre
aussi attachante, entêtante, romantique et passionnée,
défiant toute analyse, Curtiz fonçant tête
baissée à travers les clichés et trouvant
encore le moyen d’en ressortir grandi. En effet, même
si le temps n’a pas eu de prise sur ce mélodrame
(tiré d’une obscure pièce de théâtre
qui n’a jamais été représentée
mais seulement rachetée pour son exotisme), si on essaye
de l'étudier plus en profondeur, on se rend vite compte
qu’il comporte pourtant son lot de lieux communs les plus
éculés aussi bien dans les situations que dans la
caractérisation des personnages. C’est donc bien
une sorte de miracle qui a eu lieu, le résultat d’une
alchimie parfaite entre l’élégance d’une
mise en scène, la perfection technique du studio Warner
de l’époque, et une interprétation prodigieuse
de tous les acteurs, seconds rôles compris, les furtives
apparitions de Sidney Greenstreet et Peter Lorre étant
par exemple inoubliables. Mais revenons en au tout début
du film proprement dit…
Le
générique se déroule sur fond d’un
thème à la fois exotique et patriotique (déjà
des accords de "La Marseillaise") du grand Max Steiner
et le film s’ouvre sur un rapide topo historique expliquant
ce que viennent chercher tous ses exilés à Casablanca,
sur fond d’images d’archives et d’une carte
représentant le trajet de Paris à Casablanca. Les
images suivantes montrent la police française tirant et
tuant un homme tentant de s’échapper, ce dernier
tenant dans sa main l’image d’une Croix de Lorraine
et tombant foudroyé au pied d’une affiche représentant
le Maréchal Pétain. Suivent des plans des habitants
levant les yeux au ciel pour regarder un avion, symbole de toutes
leurs aspirations, l’autre côté de l’Atlantique
vers la liberté. Le film se pose donc sans tarder comme
un drame propagandiste tout ce qu’il y a de plus sérieux
mais toutefois dépaysant puisque se déroulant très
loin des Etats Unis ou de la grisaille européenne, dans
un Maroc reconstitué sans aucun réalisme mais avec
tout le faste nécessaire à Curtiz pour y situer
son intrigue ; ou plutôt ses intrigues puisque Casablanca
contient assez de pistes et de personnages pour alimenter un grand
nombre de scénarios. Nous sommes en pleine guerre mondiale
mais ici, point de combats ni de batailles sanglantes, le spectateur
peut respirer et s’immerger dans ce "‘bar américain",
raccourci étonnant du conflit mondial dont les différentes
forces en présence sont personnifiées par la clientèle,
lieu quasi unique de l’intrigue où se retrouve en
terrain neutre toute la société cosmopolite de la
ville marocaine. Une clientèle panachée de policiers
corrompus, d’élégants officiers nazis, de
pickpockets sympathiques, de résistants courageux, de réfugiés
touchants… Un foisonnement à travers lequel la caméra
s’insinue tout en douceur et élégance, passant
dans les 10 premières minutes du film d’un personnage
à l’autre avec une fluidité incroyable : à
peine avons nous fait le tour de l’établissement
qu’il nous semble connaître tous ses recoins ainsi
que toutes les personnes le fréquentant. Le métier
du réalisateur est ici flagrant et annonce en quelque sorte
les circonvolutions qui ouvriront certains films de Martin Scorsese,
la caméra se baladant de l’un à l’autre
des multiples protagonistes dans un lieu bien défini sans
que jamais le réalisateur ne perde le fil de son intrigue
assez complexe (je pense entre autre à Casino).
Mais
cette maîtrise serait bien vaine si tout ce qui l’entourait
n’était pas aussi de très haut niveau : les
merveilleux gros plans sur les visages et clairs-obscurs de la
photographie de Arthur Edeson, les thèmes passionnés
et tragiques de Max Steiner ; la direction artistique somptueuse…
N’oublions pas les dialogues plus d’une fois éblouissants,
tour à tour spirituels ou enflammés, ironiques ou
colorés. En voici quelques exemples. Alors que le capitaine
Renault demande à Rick sa nationalité, ce dernier
lui rétorque "Ivrogne" ; sur
quoi le capitaine lui répond "Ce qui fait de vous
un citoyen du monde". Une autre séquence voyant
Rick et Laszlo se lancer dans une discussion sur l’engagement
et le patriotisme se déroule ainsi :
"Rick : Vous ne vous demandez jamais si tout ça
en vaut la peine ? Ce pour quoi vous combattez ?
Laszlo : Est-ce qu’on se demande pourquoi on respire
? Ne plus respirer c’est la mort. Ne plus combattre et le
monde mourra !
Rick : Et alors ? Il cesserait de souffrir !
Laszlo : Vous me faites penser à un homme qui veut
se convaincre de quelque chose en quoi il ne croit pas. A chacun
son destin, pour le meilleur et pour le pire."
Personne n’a dû non plus oublier cette réplique
qui aurait été ridicule dans 99 % des cas mais qui
passe ici comme une lettre à la poste grâce au climax
éminemment romantique à cet instant du film quand
Rick et Ilsa se retrouvent tous les deux dans la petite chambre
d’un hôtel parisien : Ilsa entendant une déflagration
au dehors dit cette phrase que même dans un roman de gare
on aurait eu du mal à accepter mais qui dans ce contexte
précis ne choque absolument pas : "Est-ce le bruit
du canon ou celui de mon cœur qui bat ?". Un des
prodiges de l’alchimie miraculeuse de ce merveilleux mélo.
Il faut quand même dire que, grâce à Michael
Curtiz et sa directive à Bergman de jouer entre-deux (voir
le second paragraphe), le personnage d’Ilsa acquiert un
bien plus grand mystère, l’actrice n’en étant
encore que plus convaincante.
Mais les séquences mythiques de ce film ne sont pas uniquement
basées sur les dialogues (les regards sont aussi extrêmement
importants) : elles viennent en tout cas s’enchaîner
sans aucun répit, pour le plus grand bonheur des cinéphiles
que nous sommes : Ingrid Bergman demandant avec une nostalgie
non feinte au pianiste noir (joué par Dooley Wilson) d’entamer
sa chanson : "Play it Sam, play ‘As time goes by’"
; Paul Henreid faisant jouer et chanter "la Marseillaise"
à pleins poumons par les clients du bar pour couvrir l’hymne
nazi : même si vous n’avez pas la fibre patriotique,
il est à parier que vous aurez pourtant tous la gorge serrée
à ce moment là ; la sublime idée de mise
en scène soutenue par un thème déchirant
et passionné de Max Steiner, voyant Bogart, vêtu
de son célèbre imperméable, attendant sa
compagne à la gare après qu’ils aient tous
deux décidé de fuir Paris ensemble, et inquiet de
ne pas la voir venir, recevoir à ce moment précis
une lettre d’adieu que l’on voit alors en gros plan
et dont l’encre se met à couler sous l’effet
des gouttes de pluie : image d’une tristesse et d’un
romantisme déchirant accentuée par le visage au
bord des larmes de Rick montant alors seul dans le train. L’émotion
qui vous étreint à cet instant est indescriptible,
preuve du génie fulgurant de Curtiz quand il s’agit
de faire vibrer la corde sensible du spectateur. Mais l’humour
n’est pas non plus absent de ce grand film romantique et
tragique : Claude Rains, pétainiste plus par résignation
que par conviction, jette à la fin dans la poubelle…une
bouteille de Vichy !
Si
le film est entré dans la légende hollywoodienne,
un autre mythe continue de se forger, celui d’Humphrey Bogart
qui est pour beaucoup dans la fascination exercée par le
film. Il y avait eu le Sam Spade du Faucon
maltais de Huston, il y a désormais le Rick
de Casablanca, deux personnages somme toute assez
semblables et indissociables, dans l’esprit du public, de
l’acteur : Bogart, c’est Rick, Sam Spade et Marlowe,
un homme cynique, la cigarette au bec et qui passe du smoking
impeccable au vieil imperméable usagé. Dans Casablanca,
le héros foncièrement positif du film est le rationnel
Laszlo joué par Paul Henreid : rien ne peut lui être
reproché. Il est droit, courageux, loyal, sincère,
sans aucun défaut apparent. Pourtant il reste froid car
trop parfait, manquant paradoxalement d’humanité
! C’est plutôt à Rick que le spectateur s’identifie
le mieux, avec qui il se sent le plus d’affinités.
Il s’agit d’un personnage solitaire, amer et désenchanté
mais que l’on devine pouvoir se sacrifier. Un homme secret
portant sur ses épaules le poids d’un lourd passé.
Au début, un individualiste farouche ("Je ne prends
de risque pour personne") mais dont on sent qu’il
ne l’a pas toujours été (il déchire
même les chèques allemands au lieu de les encaisser)
; effectivement on apprend en cours de route que c’est un
chagrin d’amour qui l’a transformé ainsi :
en somme un grand romantique capable de sentiments derrière
son impassibilité. C’est une nouvelle fois l’amour
qui lui rendra sa dignité en lui faisant choisir le bon
camp, celui des Alliés. Il retrouve à la fin son
visage impénétrable, son idéalisme à
toute épreuve dans lequel l’Amérique toute
entière s’est reconnue. Le temps du combat est revenu
pour Rick, celui qu’il avait déjà mené
en Ethiopie et en Espagne et que l’acteur lui même
continuera dans la vie en compagnie de Lauren Bacall, un combat
pour la liberté entre autres.
Ce
film démontre donc qu’il n’y avait pas nécessairement
besoin de combats et de spectaculaires batailles pour faire vibrer
l’opinion américaine et pour soutenir l’effort
de guerre. Sans se soucier d’un quelconque réalisme,
Casablanca réussit pourtant à capter
ce que devait être l’atmosphère de cette époque.
Curtiz, par sa mise en scène fluide, feutrée, concise,
élégante, sa parfaite direction d’acteurs,
passe au travers des ficelles grossières avec un détachement
serein et une conviction certaine qui transforment ce qui aurait
pu être un mauvais mélo en une sublime histoire d’amour
en même temps que la célébration des sentiments
nobles et de valeurs patriotiques nécessaires pour remonter
le moral du public alors que les USA étaient entrés
jusqu’au cou dans le conflit mondial depuis une année.
Un critique dont je m’excuse de ne plus me souvenir du nom
a dit que Casablanca montrait trois formes d’engagements,
un rationnel (Laszlo), un sentimental (Ilsa) et un chevaleresque
(Bogart). Le film sortira aux USA au moment de la conférence
des Alliés à Casablanca en janvier 1943, conférence
qui suivit de peu le débarquement en Afrique du Nord. Casablanca
obtiendra 3 Oscars, ceux de la réalisation, du scénario
et du meilleur film. Une légende dit que chaque soir sans
exception, il y a au moins un cinéma à Paris, Londres
ou New York qui affiche Casablanca. Belle légende
qui traduit l’engouement de ce film à toutes époques
et auprès de tous les publics. D’ailleurs le film
ouvrira le chemin à d’innombrables films du même
genre comme, toujours de Curtiz, Passage to Marseille
ou encore cette autre merveille d’après Hemingway,
Le Port de l’angoisse de Howard Hawks.
Ah, j’avais oublié de vous dire : Casablanca
est un chef-d’œuvre !