
Lorsque Le
Cabinet du Dr. Caligari sort en février
1920 en Allemagne puis dans le reste du monde les années
suivantes, le public comme la critique est stupéfait
par une telle démonstration d’étrangeté
et d’audaces visuelles. Le spectateur est placé
devant des représentations semblant surgir de cauchemars
violents et nerveux. Le film de Robert Wiene, écrit
de main de maître par Hans Janowicz et le célèbre
scénariste Carl Mayer, fut justement considéré
comme le manifeste de l’expressionnisme allemand à
l’écran.
L’expressionnisme fut en premier lieu un courant pictural
né au début du XXème siècle,
puis littéraire dans les années 1910. L’expressionnisme
peut se définir par une âpreté rappelant
souvent un art primitif, un style anguleux, une déformation
des traits, des contrastes poussés, une sensualité
agressive. L’Allemagne devint vite la terre d’élection
de ce mouvement très lié à l’actualité
contemporaine marquée par la psychanalyse freudienne
(et donc l’étude des névroses) et la
violence démesurée de la Première Guerre
Mondiale. A l’issue du conflit, le pays est exsangue,
le malaise psychologique et social est profond et les sentiments
de révolte affleurent. L’expressionnisme, par
son esthétique douloureuse et accidentée,
se fait le réceptacle puis le vecteur des souffrances
humaines et de ces tensions, et déclenche ainsi un
bouillonnement créatif qui va concerner toutes les
formes d’art : le théâtre, la musique,
l’architecture et donc le cinéma qu’on
associait déjà à une projection mentale.
A Berlin, centre nerveux et point d’attraction
des artistes, naît en 1910 la revue Der Sturm qui
compte parmi ses membres les trois peintres Herman Warm,
Walter Röhrig et Walter Reinmann qui seront responsables
de la création des décors du Cabinet du
Dr. Caligari. Le décor du film est un personnage
à part entière et apparaît comme principal
support de la narration. Le film peut être perçu
comme une suite de toiles qui expriment, de façon
plus manifeste que les comédiens, l’ambition
créatrice des auteurs et, comme on le verra, les
différents sentiments du narrateur. Décors
en trompe-l’œil, perspectives faussées
ou déformées, lignes brisées, courbes
amplifiées, contrastes exacerbés, toutes ces
techniques concourent à dessiner un univers agressif
et perturbateur. Le décor prend véritablement
vie. De même que Cesare le somnambule vit sous l’emprise
du Dr. Caligari, les personnages sont dominés par
un environnement oppressant et terrifiant. La lumière
du film, si elle est moins remarquable et remarquée
que le décor, participe aussi de l’atmosphère
troublante et inquiétante. La notion de hors champ
trouve d’ailleurs une illustration grâce à
l’utilisation des ombres portées. L’assassinat
de Alan est filmé grâce à cette technique
abstraite et suggestive : les silhouettes de Cesare et de
sa victime sont projetées sur le mur de la chambre.
Le caractère terrifiant de la scène se double
ainsi d’une dimension symbolique. L’horreur
effectue un va-et-vient entre le sujet et son expression
artistique. On peut affirmer, sans trop se tromper, que
c’est la première fois que le cinéma
nous propose ce type de scène, maintes fois reprise
et adaptée par la suite.
Les sentiments de terreur et l’ambiance
onirique et torturée véhiculés par
ces décors traduisent aussi le déséquilibre
psychique de Francis le narrateur. En effet, Le Cabinet
du Dr. Caligari est construit sous la forme d’un
flash-back. L’histoire nous est contée par
le personnage qui se trouve, au commencement du film, dans
le jardin d’un asile d’aliénés,
chose que l’on découvrira à la fin.
Ainsi c’est à travers le prisme de son univers
mental chamboulé que sont rapportées les aventures
maléfiques du Dr. Caligari qui se trouve être
aussi le directeur de l’établissement. C’est
le grand producteur Erich Pommer, fondateur de la Decla
et futur dirigeant de la célèbre compagnie
allemande la UFA, qui insista pour encadrer le récit
d’un prologue et d’un épilogue. Ainsi,
le doute est installé dans l’esprit du spectateur.
Francis est-il une victime de Caligari qui finit par le
démasquer, ou bien est-il simplement fou comme la
jeune femme aux allures de spectre qui traverse la cour
de l’asile et dont il entend se faire une compagne
? Les thèmes de l’hypnose et de l’artifice
sont donc des facteurs essentiels pour comprendre les enjeux
de ce que nous prenons comme la réalité et
donc du film dans son ensemble. Caligari est un criminel
maître de l’hypnose, le petit village est situé
à flanc de colline avec ses maisons à la structure
malléable qui semblent hurler leur douleur, les personnages
évoluent dans un univers labyrinthique, et l’action
prend place dans une fête foraine, un lieu qui charrie
toutes sortes de légendes et où l’on
joue à se faire peur.
Alors vérité ou illusion
? Raison ou folie ? Le peuple allemand est renvoyé
à ses doutes et à ses fantasmes. L’angoisse
formelle puis psychologique renvoie au sentiment de paranoïa
qui parcourt l’Allemagne au lendemain de la guerre.
Avec le film de Robert Wiene apparaît un type de personnage
typique du cinéma muet allemand : le criminel diabolique
qui exerce sur la population une impression mêlée
d’horreur et de fascination (il est intéressant
de rappeler que Fritz Lang devait à l’origine
réaliser Le Cabinet du Dr. Caligari avant
d’en décliner l’offre, Fritz Lang donc
futur créateur du Dr. Mabuse, personnage qui doit
beaucoup à Caligari). L’état de délabrement,
d’insatisfaction et de forte dépression (tant
économique que morale) de la société
allemande transparaît donc ici et annonce déjà
l’avènement du Nazisme. Sous la forme d’une
allégorie, on nous invite à réfléchir
sur cette idée terrifiante, à savoir plonger
une population entière dans un état d’hypnose
collectif et la voir s’offrir ainsi à la mainmise
du fascisme. Vers la fin du métrage, un Francis enserré
dans une camisole de force nous lance un avertissement :
" Ne le laissez pas prévenir l’avenir
ou vous mourrez ! " et le dernier plan du film se permet
de faire un arrêt sur image de quelques secondes sur
le visage du Dr Caligari alias le directeur de l’asile,
sans son maquillage outrancier. Le message est clair : un
sombre présage est à l’œuvre.
Enfin, hormis les retombées
artistiques, politiques et sociales qu’eût cette
œuvre sur la société allemande, on ne
peut s’empêcher de conclure par ses différentes
influences sur le cinéma international. Si les qualités
de mise en scène de Robert Wiene sont évidentes,
comme l’utilisation dramatique des gros plans ou encore
l’emploi de l’iris pour désigner l’élément
principal de l’image (sans oublier la séquence
du meurtre en ombres portées mentionnée plus
haut ou bien la magnifique scène d’intrusion
de Cesare dans la chambre de la jeune femme, emprunte d’une
poésie morbide et annonciatrice du film de vampire),
ce sont bien les décors et tout un langage expressionniste
savant et novateur qui marquent les esprits des générations
futures. Bien sûr, Le Cabinet du Dr. Caligari
ouvre d’abord la voie aux réalisations de Lang,
Murnau ou Pabst. Mais on retrouve également son empreinte
sur le Réalisme Poétique français des
années 1930 ou encore, et surtout, sur la production
hollywoodienne des trois décennies suivantes, au
sein de laquelle vont travailler de très nombreux
expatriés allemands, réalisateurs et directeurs
de la photographie, qui furent obligés de fuir l’Allemagne
Nazie. En déroulant le fil de l’Histoire du
cinéma, on peut également citer Phantom
of The Paradise (1974) de Brian de Palma (le troisième
tiers du film) ou encore les premières œuvres
expérimentales de Lars Von Trier (Epidemic
et Element of Crime). Mais il est une œuvre
récente dans laquelle resurgit ça et là
des emprunts à Caligari, il s’agit bien sûr
du cinéma de Tim Burton. En observant l’esthétique
que ce dernier donne à ses films (en particulier
L’étrange Noël de M. Jack), on
ne peut s’empêcher de voir des réminiscences
de certains décors tourmentés de l’œuvre
matricielle de Robert Wiene. C’est dire à quel
point Le Cabinet du Dr. Caligari demeure une référence
incontournable et une date dans l’Histoire du cinéma.