A
la fin des années 1960, le cinéma américain
connaît des bouleversements considérables. L’ère
des grands studios, dont la plupart des productions semblent sourdes
et aveugles aux changements de la société, touche à
sa fin. Apparaissent au même moment de nouveaux cinéastes
qui s’affirment plus en phase avec les préoccupations économiques,
sociales et morales de l’époque. En 1967, un film en particulier
va secouer les esprits par son ton libertaire mêlant le drame
à la comédie, et par sa forme débarrassée
de tout complexe vis-à-vis de la violence et des institutions.
Produit par Warren Beatty et réalisé par Arthur Penn,
Bonnie and Clyde va opérer une véritable
mutation et propulser le cinéma dans une nouvelle ère
de contestation et de permissivité. Ce film racontant le périple
d’un couple de gangsters dans une Amérique de la Grande
Dépression livrée à la violence (économique,
politique et meurtrière) va connaître un succès
considérable, malgré son parfum de scandale. Nombreux
seront les films qui vont s’en inspirer.
Bonnie and Clyde était un film de studio (la
Warner en l’occurrence, qui renouait bizarrement avec ses productions
à caractère social des années 1930). En marge de
ces grands studios, l’on trouvait quelque petites compagnies indépendantes
qui compensaient la modicité de leurs structures par une franche
liberté de ton. La plus importante et la plus connue fut celle
créée par le producteur réalisateur Roger Corman,
l’American International Picture, dont l’un des
grands mérites fut d’avoir mis le pied à l’étrier
de quelques unes des grandes figures du cinéma américain
en devenir telles que Jack Nicholson, Monte Hellman, Francis Ford
Coppola,
Robert Towne, Robert De Niro, Jonathan Demme, Peter Bogdanovich et donc
Martin Scorsese. Roger Corman, qui suivait de loin les évolutions
des films à grand budget, avait saisi tout l’intérêt
de ces bouleversements qui montraient un rapprochement inédit
dans l’esprit entre les longs métrages produits au sein
des grands studios et les films d’exploitation dont il était
le parrain incontesté. Formidablement opportuniste, parfois précurseur
mais souvent suiveur, il sut ainsi s’inscrire dans le sillon tracé
par le film d’Arthur Penn. En 1967, il réalisa lui-même
L’Affaire Al Capone avec Jason Robards, et surtout
Bloody Mama en 1970, avec une époustouflante
Shelley Winters, qui relate les aventures violentes et romancées
de la vraie Mama Kate Barker et de ses quatre fils, regroupés
dans un "gang familial" responsable de braquages, d’enlèvements
et de meurtres pendant la Grande Dépression (le jeune et fougueux
Robert De Niro figurait d’ailleurs au générique
de ce road movie sanguinolent). Deux ans après, le filon n’était
pas encore tari et Corman met en chantier Boxcar Bertha.
Le scénario de Boxcar Bertha est très
librement adapté de Sister of the Road, les
mémoires de la véritable Bertha Thompson. Roger Corman
voit dans ce projet une sorte de prologue à son Bloody
Mama. Alors qu’il se trouve en Californie pour monter
Medecine Ball Caravan, un documentaire sur le Flower
Power réalisé par François Reichenbach, Martin
Scorsese fait la connaissance de Corman. Le producteur avait été
séduit par le montage de Woodstock (1970), documentaire
réalisé par Michael Wadleigh, auquel avait participé
Scorsese. Il lui propose la réalisation de Boxcar Bertha
et c’est ainsi que Martin Scorsese s’attelle à son
premier film de commande. A condition de rester dans les limites étroites
du budget, le cinéaste va conserver toute sa liberté d’action
et parvenir même à faire réécrire une partie
du scénario (pour des raisons bassement matérielles, il
faut l’avouer, car les premières idées du réalisateur
se révélaient trop onéreuses à mettre en
scène). C’est la règle première du "système
Roger Corman" et celle-ci a régulièrement produit
d’assez bons résultats pour qui sut s’y conformer.
«
Martin, tu viens de perdre une année de ta vie pour faire
ce tas de merde ! C'est un bon film, mais tu vaux mieux que les gens
qui font ce genre de cinéma. Ne commence pas à être
accro au box office, essaie de faire quelque chose d'autre. »1
Voilà ce qu’entendit Martin Scorsese de la bouche même
de John Cassavetes après la projection de son film. Boxcar
Bertha mérite-t-il une sentence aussi lourde et négative
? Assurément non. Cassavetes n’était pas du tout
amateur de films de genre, on dira même qu’il les méprisait
totalement, injustement, et sans nuances, même s’il en tourna
plusieurs en tant que comédien pour financer ses propres films.
De fait, Boxcar Bertha apparaît clairement comme
un film excessivement mineur, surtout en comparaison des œuvres
qui composeront d’année en année la carrière
prolifique de Martin Scorsese. Il possède malheureusement un
bon nombre de défauts inhérents aux films d’exploitation
portant la marque de Corman : une narration heurtée avec des
ellipses temporelles qui ne fonctionnent pas réellement, en guise
d’histoire une suite de saynètes répétitives
qui manquent régulièrement de liant, et un certain amateurisme
dans l’interprétation (les seconds rôles principalement).
En revanche, la reconstitution historique de l’Amérique
du début des années 1930 avec ses costumes, décors
et accessoires, se révèle crédible malgré
la faiblesse des moyens financiers mis à disposition. C’est
une nouvelle démonstration de l’ingéniosité
du système Corman : faire bon usage des contraintes du budget
et savoir rebondir de film en film, voir à l’intérieur
du même film, en déployant presque à l’infini
les mêmes outils techniques. Ce qui nous vaut par ailleurs l’impression
cocasse de parcourir les mêmes décors et de revivre les
mêmes séquences à intervalles réguliers.
Quant à Martin Scorsese, lui, il s’amuse et expérimente
même quelques effets par endroits. Le cinéaste sort de
plusieurs courts métrages expérimentaux, de travaux de
montage divers et d’un premier film indépendant, Who’s
That Knocking at My Door ? très marqué par l’héritage
de la Nouvelle Vague française et l’œuvre de John
Cassavetes. Le voilà maintenant confronté à un
projet plus traditionnel, qui est également un film commercial
s’assumant
comme tel. Il y prend du plaisir et cela se voit. Le générique
du film met instantanément le spectateur dans l’ambiance
avec son montage en couleur sépia de scènes violentes,
qui témoignent des effets dévastateurs de la Grande Dépression,
associées avec des plans présentant les comédiens
sourire aux lèvres au centre d’un iris. Drame, action et
comédie, l’héritage de Bonnie and Clyde
et de Bloody Mama est identifiable d’entrée.
Scorsese, comme il le dira par la suite, s’est même ingénié
à glisser des références au Magicien d’Oz,
film qui compta pour beaucoup dans son amour du cinéma : «
Vous avez remarqué toutes les allusions au Wizard
of Oz ? Il y en a à chaque détour du film ! Dans
la scène d’ouverture, Barbara Hershey porte la coiffure
de Dorothy ; dans la scène du bordel, il y a cette réplique
: Ne faites pas attention à l’homme derrière le
rideau ! Sur le plateau, c’était devenu un petit jeu entre
les comédiens et moi : David Carradine était l’épouvantail,
Bernie Casey le bûcheron en fer blanc et Barry Primus le lion
peureux. »2 Boxcar Bertha sera une farce
picaresque à la fois tendre, brutale et douloureuse, illustrée
par de la musique country.
Au sein d’une mise en scène plutôt classique, Scorsese
use et abuse parfois d’arrêts sur images, de fondus rapides,
de ralentis, de travellings rapides et de plongées verticales
agressives. Tout un arsenal stylistique qu’il systématisera
plus tard avec bonheur et pertinence et qui sert ici à donner
du dynamisme à l’action tout en introduisant de temps en
temps une forme de malaise existentiel au périple des personnage.
Cela dit, il s’agit majoritairement d’effets gratuits. Néanmoins,
il existe au moins deux scènes superbes où le talent de
Scorsese fait merveille. La première est celle du dépucelage
de Bertha par Bill. L’érotisme est un passage obligé
dans ce type de film d’exploitation. Le cinéaste répond
à cette exigence avec une belle sensibilité ; il filme
crûment les étreintes de près et utilise de très
gros plans de visage et deux arrêts sur image, l’ensemble
figeant ces instants dans l’éternité (une seconde
séquence d’érotisme suggéré sera à
l’origine d’une belle composition plastique dans une maison
délabrée). La deuxième scène est celle qui
conclut le film. Scorsese y fait montre de toute sa science des mouvements
de caméra pour accentuer la violence crue de l’affrontement
final entre Von Morton et les miliciens de Sartoris. Cette séquence
finale s’achève par la crucifixion de Bill sur la porte
d’un wagon de train (le voleur de train mourant par où
il a pêché ?) et la course effrénée de Bertha
qui suit désespérément le train filmée en
plongée verticale avec Bill au premier plan. Hasard dicté
par le scénario ou décision affirmée du cinéaste,
Bertha/Marie Madeleine souffrant aux pieds de Bill/Jésus est
une image forte qui inscrit Boxcar Bertha dans le parcours
scorsesien. Sexe, violence et religion, le pas est vite franchi pour
faire du film une œuvre personnelle. Mais on préférera
en rester aux clins d’œil d’un réalisateur qui
fait son apprentissage sur un film qui ne le touche que très
peu en prenant néanmoins beaucoup de plaisir (le cameo de Scorsese
en client de bordel est proprement hilarant).

La grande révélation de Boxcar Bertha
est la jeune et très belle Barbara Hershey, qui tourne son huitième
film à vingt-quatre ans. Peu avare de ses charmes, elle offre
sa jolie silhouette dénudée au regard des spectateurs
qui assistent à une belle performance d’actrice. Femme
enfant au destin tourmenté et violent, elle promène son
innocence et sa fraîcheur tout au long d’un film qui s’apparente
pour elle au parcours d’un Candide au pays des Rednecks et du
capitalisme sauvage. Les cinéphiles qui ont découvert
sa douceur et sa sensibilité dans des films comme L’Emprise
(1982), L’Etoffe des héros (1983), Hannah
et ses sœurs (1986), Le bayou (1987)
ou La dernière tentation du Christ (1988) ne
seront pas dépaysés. A ses côtés, on trouve
un quatuor de comédiens assez différents. Bien meilleurs
par leur présence physique que par la profondeur de leur jeu,
David Carradine et Bernie Casey apportent le contrepoint viril. Le visage
buriné et mono expressif, moins convaincant quand il joue les
orateurs, Carradine affinera son jeu en prenant de l’âge
pour imposer son charisme dans le diptyque Kill Bill
(2003) de Quentin Tarantino. Ici, sa naïveté et sa relative
transparence correspondent à son personnage de syndicaliste dépassé
par les événements. Dans un petit rôle, on croise
son père John Carradine, grand acteur de légende (il tourna
beaucoup avec John Ford avant de faire une seconde carrière dans
les films d’horreur) au visage émacié et à
la physionomie inquiétante, parfait en entrepreneur torve et
vénal. Acteur de second rôle réputé à
la télévision et au cinéma, Barry Primus fut découvert
dans l’émouvant Portrait d’une enfant déchue
(1970) de Jerry Schatzberg puis dans Le Baron rouge
(1971) de Roger Corman. Dans Boxcar Bertha, il apporte
son désenchantement et son sens de l’humour à froid
qui sied bien à son personnage de Yankee perdu chez les "barbares".

Comme on l’a précisé plus haut, le reste du casting
réuni autour de ces acteurs a du mal à soutenir la comparaison
et ne viendra malheureusement pas combler le manque d’incarnation
de ce film parfois raté, mais souvent plaisant, en dépit
de ses quelques séquences réussies. Amateurs du cinéma
de Martin Scorsese et fervents collectionneurs, Boxcar Bertha
reste une curiosité incontournable pour se faire une idée
du parcours de l’un des plus grands cinéastes contemporains.
Les autres passeront sûrement leur chemin, et ce malgré
le visage juvénile de la jolie Barbara.
1. Scorsese par Scorsese, édition des Cahiers du cinéma
2. Martin Scorsese par Michel Cieutat – Rivages / Cinéma