Diamonds
are a Girl’s best friend, We’re just
Two Little Girls from Little Rock, Bye Bye Baby… qui
n’a pas en tête ces trois fameux standards de
la comédie musicale, devenus des classiques de la
culture musicale populaire du XXème siècle
? Si Les Hommes préfèrent les blondes
ne compte pas parmi les comédies musicales comportant
de nombreux tableaux dansants, l’œuvre reste
toutefois rattachée à ce genre typiquement
américain par ses chansons légendaires (la
musique occupe tout de même plus d’un tiers
du film), ainsi que par sa fraîcheur et sa légèreté
de ton.
C’est la première fois que l’immense
réalisateur Howard Hawks aborde la comédie
musicale. Ce fut aussi la dernière car, bien que
mélomane, le cinéaste avoua ne pas être
à son aise dans le genre. Il laissera ainsi la Fox
confier la mise en scène des numéros chantants
et dansants au célèbre chorégraphe
Jack Cole, qui imagina d’ailleurs une chorégraphie
de la séquence des diamants jugée trop osée
par le Studio (le spectateur ne perd toutefois rien au change
car la scène, dans sa forme définitive, reste
d’un allant, d’une grâce et d’une
beauté affriolantes). Hawks ne mit jamais les pieds
sur le plateau où se réglaient les chorégraphies.
La réussite de ces scènes viendra alors de
l’apport conjugué de Jack Cole, du chef opérateur
et du monteur du film. La légende qui veut que Howard
Hawks aie touché à tous les genres reste ainsi
intacte, même si Les Hommes préfèrent
les blondes demeurera le film le moins personnel du
réalisateur. Ce qui n’empêchera pas Hawks
d’ajouter son grain de sel à l’histoire,
aux scènes principales et évidemment à
la direction d’acteur.
Comme la majorité des comédies musicales,
Les Hommes préfèrent les blondes
est l’adaptation d’un succès de Broadway.
Le spectacle qui devait donner lieu au film était
l’un des plus grands triomphes de la scène
à New York depuis 4 ans. Daryl Zanuck et Hawks choisirent
Marilyn Monroe pour tenir le rôle de la blonde arriviste.
Comme celle-ci n’était pas encore une vedette
confirmée, Zanuck insista pour obtenir la déjà
grande star Jane Russel, par ailleurs sous contrat avec
le milliardaire démiurge Howard Hughes. Celui-ci
exigera de la Fox d’engager également l’entourage
de Russel ainsi que le chef opérateur Harry Wild
qui composera une photographie sublime, en honorant le film
d’un Technicolor éclatant, donnant un cachet
presque irréel et onirique à une œuvre
qui s’y prêtait parfaitement. Les deux comédiennes
s’entendront à ravir sur le tournage et cette
collaboration joyeuse illumine dans chaque plan du film.
En outre, Jane Russel servira de relais à Howard
Hawks vis-à-vis de Marilyn Monroe qui, parallèlement
à une grande carrière d’actrice, entame
également une carrière de diva capricieuse,
caractérielle et malheureusement névrosée
et peu sûre d’elle-même.
Sous l’impulsion de Howard Hawks et de la Fox, le
scénariste Charles Lederer réécrit
complètement l’histoire en ne gardant que les
thèmes principaux ainsi que les deux personnages
féminins d’origine, et en donnant à
chacune d’entre elles un rôle équivalent.
Hawks, surtout, va transformer une comédie légère
et brillante en une satire des mœurs moderne, exercice
dans lequel il excelle. La réalisation d’ailleurs
n’hésite pas à user de quelques procédés
burlesques, comme l’utilisation de bruitages fantaisistes
ou la surimpression d’un gros diamant étincelant
sur la tête de Charles Coburn pour appuyer jusqu’à
la caricature l’avidité du personnage de Lorelei
jouée par Marilyn Monroe.
Derrière la
fantaisie et l’allégresse, il y a dans
Les Homme préfèrent les blondes un
véritable discours subversif sur le sexe et le pouvoir,
ainsi qu’une misogynie latente appliquée gaiement,
et non sans un certain sens de la formule. On retiendra
par exemple le personnage du garçonnet héritier
qui, par deux fois, lance des répliques piquantes
et assassines quant à la condition féminine
et au "magnétisme animal" de Marilyn, et
cela avec l’aplomb d’un gentleman expérimenté
sur la question. On ne peut s’empêcher alors
d’entendre ici la voix d’un Hawks caustique
comme à son habitude. On fait souvent référence
au puritanisme qui imprègne profondément la
société américaine et en particulier
son cinéma. Il est bon de rappeler qu’il s’est
trouvé des artistes au sein même de Hollywood
pour contourner cette contrainte et se faire les commentateurs
ironiques et avisés des mœurs contemporaines
dans des comédies faussement ingénues. Si
Lubitsch et surtout Wilder sont les principaux représentants
de cette école joyeusement satirique, Hawks figure
aussi en bonne place.
L’histoire des Hommes préfèrent
les blondes met en présence une blonde éthérée,
arriviste et sournoise, et une brune sentimentale au caractère
bien trempé. L’une arborant une garde-robe
rouge vif incandescent et donc le sexe en étendard,
et l’autre cachant son mystère derrière
un noir des plus exquis et langoureux. En quelque sorte
deux facettes d’un éternel féminin se
retrouvent incarnées en Monroe et Russel. Surtout
que les deux personnages s’entendent parfaitement,
agissent en complémentarité et resteront solidaires
dans leurs aventures.
La satire atteint son apogée lors de la scène
du procès, au passage complètement grand-guignolesque
et totalement irréaliste, lorsque Jane Russel doit
imiter Marilyn Monroe (l’histoire l’amène
à prendre l’identité de son amie pour
cette séquence). Forte d’une performance éclatante,
Russel parvient avec jubilation à retranscrire les
mimiques appuyées de Marilyn et l’attitude
tentatrice, superficielle et fausse du personnage.
Cette vision semble certes un peu extrême,
mais l’angle satirique adopté allié
au rythme classique de ce type de réalisation contribuent
idéalement à faire passer le message. Par
ailleurs, les personnages masculins ne sont pas mieux lotis.
Du benêt richissime au vieux pervers, en passant par
le beau garçon manipulateur, leur traitement n’est
pas moins burlesque et ironique. Le thème des fausses
apparences est donc traité sur le même tempo
et s’accorde parfaitement à la vision caricaturale
qu’avait Howard Hawks de ce type de musical.
Derrière donc une comédie
pimpante et millimétrée, faite pour distraire,
un second film se fait jour. Une œuvre au vrai potentiel
satirique, propice à l’énonciation de
vérité bien senties sur les relations hommes/femmes,
mais qui ne vient jamais se situer en porte-à-faux
avec l’ambition légère de départ.
Une œuvre intelligente et enjouée qui, si elle
ne permet pas de révéler toutes les richesses
d’un cinéaste américain majeur, se révèle
néanmoins être un pur joyau, digne des plus
grandes réussites de l’usine à rêves
hollywoodienne.