Il
y a deux mouvements dans l’œuvre de
Renoir, aussi distincts que complémentaires.
En schématisant, le premier serait composé
de films tels que La Chienne ou Boudu
: la noirceur des sentiments, le cynisme voire le pessimisme
prennent le dessus. Dans le second mouvement figureraient
les films qui ressembleraient à priori le plus à
Renoir, à savoir philanthrope et profondément
humaniste au sens strict du terme (mettre l’homme
au-dessus de tout) : La grande illusion ; Vivre
Libre.
La Bête humaine est un film
passionnant car il est à l’embouchure des deux
axes précités. Dans les films de la première
catégorie, si le Mal ne faisait que côtoyer
le Bien, dans La Bête humaine, il le contamine
progressivement. Le "positif" et "le négatif"
finissant par se mêler et se confondre.
La maladie de Jean Gabin qui le ronge ou son impossibilité
progressive d’aimer sont autant d’indices de
ce mal (littéralement la bête humaine du film)
prenant le dessus sur le bien.
C’est dans ce sens que vont les plus belles scènes
du film : les fois où Simone Simon et Jean Gabin
s’enlacent, croisent leurs regards et finissent par
regarder dans la même direction : Regard commun appuyé
par un mince filet de lumière.
C’est cet aspect inédit du cinéma de
Renoir qui rend La Bête Humaine précieux.
Le générique du film annonce
un film inspiré de l’œuvre de Zola.
Inspiré est bien le mot qui convient. Certaines sources
affirment que Renoir avait lu le livre jeune et qu’il
ne voulait pas le relire de peur d’être influencé
dans son travail.
D’autres disent qu’il aurait lu le livre juste
avant le tournage.
Quelle que soit la vérité, il est évident
que le film pert en noirceur et en pessimisme "Zolaïen"
ce qu’il gagne en humanisme, et par ce biais en beauté.
Comme si le film ne s’était bâti que
sur des bribes de mémoire, de souvenirs et que le
cinéaste n’en avait retenu que ce qu’il
jugeait bon, émouvant et intéressant.
A la fois peinture sociale d’une
époque, oeuvre moderne de par son sujet et son traitement,
La Bête humaine est tout simplement un film
indispensable, "à recommander fortement"
comme l’indique la bande-annonce du film de l’époque.