Nous
sommes à quelques minutes du dénouement.
Sir Hugo entend les hurlements du chien. Il regarde autour
de lui. Travelling sur la lande. Holmes, caché dans
un recoin se prépare, il hôte sa veste. Les
hurlements deviennent plus forts. Le visage de Hugo se fige
de terreur. Devant lui, le chien se dresse et… Arrêtons
le film un instant. Peut-être êtes-vous déçu
par le chien ? C’est normal, c’est justement
parce que ce film est un des meilleurs de la Hammer.
Pour comprendre, il faut revenir en 1957,
date à laquelle les dirigeants de la Hammer, firme
dont les origines remontent à 1934, ont une idée
lumineuse : s’essayer au fantastique, reprendre et
moderniser la fameuse galerie de monstres immortalisée
par la Universal dans les années 30. Et justement,
ils ont sous contrat un réalisateur qui a déjà
fait ses preuves et qui leur doit encore quelques films
par contrat : Terence Fisher. Voici donc Frankenstein
s’est échappé, un immense succès
qui permet à la Hammer de poursuivre l’effort
en réveillant Dracula. Suivrons la Momie,
Dr Jekyll et Mr Hyde, le Fantôme de l’Opéra,
et ainsi de suite… En revivifiant les mythes, la Hammer
ne va pas juste se contenter de réveiller l’engouement
pour le fantastique, genre alors tombé en désuétude,
mais renouveler celui-ci. La recette : érotisme et
violence baignés dans une atmosphère gothique
aux couleurs chatoyantes mettant en valeur le rouge sanguinolent,
une musique stridente, le tout servi par un budget minimum
qui attise l’inventivité des créateurs.
En 1958, Fisher s’attaque au Chien des Baskerville.
Et c’est peut-être son chef d’œuvre.
Un concours de circonstances ? Probablement. On peut constater
que les films de Fisher hors du giron de la Hammer sont
décevants, et les films de la Hammer sans Fisher
sont souvent médiocres. Quelle magie s’opère
? Si ce film est un de ses plus réussis, c’est
qu’à ce moment précis, il travaille
dans les meilleures conditions, et adapte le meilleur livre
de Conan Doyle des aventures de son fascinant héros.
Le travail de Fisher est un travail d’équipe
: il utilise le potentiel de la Hammer, une équipe
rodée, et modèle le tout pour créer
son propre style. Sa mise en scène est invisible,
au service de l’histoire. Refus de la surenchère
dans laquelle s’enfonceront bien vite les productions
de la firme. L’apparition du chien n’est pas
spectaculaire ? Justement, c’est sur l’atmosphère
que travaille Fisher. L’atmosphère du film
est si marquante que Tim Burton s’en souvient encore
quand il tourne Sleepy Hollow, où l’on retrouve
une lande ténébreuse et… Christopher
Lee. Le secret de Fisher : un travail d’équipe
sur lequel repose la cohérence du film.
En démonstration, reprenons le film
à son commencement. Générique. Immédiatement,
on est plongé dans un flash back expliquant la légende
des Baskerville. Stop. La musique inquiétante de
James Bernard, les décors gothiques (ceux du Cauchemar
de Dracula, ici habilement réutilisés) de
Robert Robinson, les couleurs nocturnes et vives de Jack
Asher, les travellings de Terence Fisher sur la lande de
Dartmoor où se déchaînent les forces
du mal… Bref, tout le savoir-faire de la Hammer en
dix minutes à vous couper le souffle. Tout est là.
Tout est dit.
Holmes, une main couvrant son visage,
renverse le pion sur l’échiquier. Petit gloussement,
il se frotte les mains. Le décor ? 221 Baker Street.
Nous sommes dans l’univers familier de Sherlock Holmes.
Les fans trépignent. Une fois de plus, Fisher modèle
l’œuvre avec son propre style et sa propre thématique.
Il s’inspire du long métrage de Sidney Lanfield
qui réunissait pour la première fois Basil
Rathbone dans le rôle de Holmes et Nigel Bruce en
Watson. On y trouvait déjà certains éléments
comme la lande lugubre et le flash back sur la légende.
Mais Fisher introduit son thème de prédilection
: la lutte entre le Bien et le Mal. Ici, ce n’est
plus Van Helsing (Peter Cushing) contre Dracula (Christopher
Lee), c’est Holmes contre le mal absolu : "Je
combats le Mal partout où il se trouve" nous
annonce-t-il. Christopher Lee n’est pas cette fois-ci
un être diabolique, mais un homme qui tente d’échapper
à son destin. C’est la noblesse déchue,
corrompue et maudite, installée au manoir lugubre,
contre la bourgeoise symbolisée par l’appartement
de Holmes, règne de la raison.
Et puis, surtout, il y a les acteurs. Fisher utilise ses
stars, comme dans la plupart de ses films : Chistopher Lee
et Peter Cushing qui n’ont jamais été
aussi bons. Christopher Lee trouve en Sir Hugo un rôle
plus subtil que les rôles de monstres habituels et
Peter Cushing est un parfait Sherlock Holmes, froid, sec,
un des meilleurs peut-être. Il met en garde Sir Hugo
: "N’allez pas seul au manoir des Baskerville."
Mais il n’en fait qu’à sa tête.
Ce casting idéal laissera des traces dans la filmographie
‘Holmésienne’ : Cushing retrouvera le
rôle en 1968 dans une série anglaise, puis
dans un téléfilm (le Masque de la mort, 1984)
où il joue un Holmes vieillissant. Christopher Lee
jouera le frère de Holmes dans La Vie privée
de Sherlock Holmes en 1970, puis le rôle de Holmes
dans une série télé en 1990, avant
de retrouver Fisher pour ce même rôle dans Sherlock
Holmes et le collier de la mort en 1964, film hélas
très décevant car produit hors de la Hammer.
Sir Hugo choisit de se rendre au
manoir des Baskerville malgré la menace. Il sera
accompagné de Watson, Andre Morell, excellent, loin
des pitreries naïves de Nigel Bruce. Vous allez les
suivre. Alors, avant de partir, écoutez ce dernier
avertissement : "Sous aucun prétexte, ne vous
aventurez-vous seul sur la lande ! "