Angoisse
est un film décevant de Tourneur, d'autant plus que sont présentes
les zones d'ombres ou les pistes menant à l'orée du réel
qu'affectionne le réalisateur dans sa cartographie personnelle
de la peur au cinéma. Mais elles ont du mal à troubler
la nature première du film : un mélodrame policier un
peu empesé, où les portes qui voudraient donner sur l'inconscient
grincent certes mais ont parfois du mal à s'ouvrir.
Angoisse sera la production la plus coûteuse
de la RKO en 1944 [ayant gagné la confiance de RKO avec ses films
fantastiques, Tourneur se voit confier des sujets plus réalistes].
L'insistance de l'actrice Heddy Lamarr à vouloir transposer l'action
- contemporaine - du roman de Margaret Carpenter qui l'inspire, au début
du siècle, amène à faire reconstituer des quartiers
de New York circa 1903. Le décor de la maison des Bederaux, que
le Dr Bailey compare à du "Jules Verne" (1) est opulent
comme il se doit, Tourneur disant avoir retenu une leçon de Hitchcock
: "un mur où il y a des choses accrochées a l'air
solide, alors qu'un mur où il n'y a rien a l'air d'être
en carton, surtout dans les films d'époque". Nous sommes
dans la haute bourgeoisie cosmopolite de la Côte Est, et cela
doit se voir, au point qu'on sent parfois Tourneur l'économe,
bridé par la reconstitution historique, quand ce qui l'intéresse
dans la luxueuse bibliothèque est surtout un escalier caché.
L'image dans le tapis.
Le tapis, c'est le champ de marguerites artificielles où se rencontrent
Allida et Nick, avant que celui-ci ne l'introduise dans le grand monde.
L'histoire contrariée de Nick le pygmalion et d'Allida, contée
en flash-back, semble un peu ennuyer Tourneur. On reconnaît la
main de maître Jacques, tourneur d'écrou et non de têtes,
lorsqu'il regarde ailleurs. Le début d'Angoisse,
avec son train traversant une nuit d'orage et la voix off de Bailey
["je me souviens parfaitement de tout ce qui s'est passé
cette nuit-là"], est une promesse claire de fantastique:
une menace de déraillement dans la vie de Bailey, qui tel un
narrateur d'Edgar Poe au centre de tout, fixe l'irrationnel par une
parole précise. La voix de Bailey l'emporte ainsi sur celle de
Cissie / Clarissa Bederaux, couvrant la sienne, paraphrasant ses répliques
[Angoisse, avec ses "on dit", ses confidences
et ses journaux intimes, est ainsi très littéraire].
Ailleurs,
un homme raconte à son fils des histoires de sorcières.
Les personnages semblent doués de seconde vue : sans un mot,
Cissie devine que Bailey est médecin, et ce dernier comprend
vite le secret des marguerites d'Allida. Plus simplement, l'art de Tourneur
est présent dans la seule appréhension qu'on peut avoir
au moment où un personnage allume la lumière dans une
pièce obscure…
Et puis Tourneur semble aller dans une autre direction, passionnante,
qui est un portrait de femme fatale mais malgré elle. Dans le
contexte d'un drame début de siècle et non contemporain,
cette figure familière est un décalage heureux, très
européen. Allida, la femme qui n'est pas là, n'est pas
vraiment la Laura de Preminger [sortie la même
année] mais semble être de la même famille que la
Madeleine d'Hitchcock. Tourneur, sentant probablement comme Anaïs
Nin que le romantisme est un proche parent de la névrose, fait
du mystère triste et psychotique des beaux yeux d'Heddy Lamarr
le centre d'attraction du film. Le Dr Bailey, vieux garçon rationnel
mais idéalement craquelé ["les hommes aiment
faire semblant", avoue-t-il], est vite subjugué par
la Femme. Tourneur en présente de nombreuses facettes - de la
vieille fille à la commère - peu positives, cristallisées
par la statue de la Méduse présentée par l'ami
sculpteur de Bailey. La trajectoire [une expérience de vie, d'où
le titre original, tiré d'un poème, dit que "l'expérience
peut être périlleuse"] de Bailey va de l'indifférence
à la reddition face au mystère féminin, associé
ici à l'art et donc à son prisme le plus romantique. Sinon
des plus gothiques [si on l'associe à une maison à secrets
et un maître de maison aristocratique comme il en est ici]. Le
vertige de Bailey face au portrait d'Allida est familier dans sa chute
dans l'irrationnel : un coup de foudre pour une copie avant l'original,
un personnage de fiction, d'autant plus qu'il est modelé et manipulé
par Nick. La scène de Bailey rencontrant Allida au cours d'une
soirée est ainsi formidable : Heddy Lamarr figée en tableau
vivant, admirée de tous et copie précise de son portrait.
Tourneur
prolonge l'idée ensuite dans un plan où Allida, consciente
de sa prison dorée, regarde son reflet dans l'eau pour ensuite
le dissiper de la main. Consciente de n'être qu'une image peinte
par un autre, disponible et prisonnière d'un cadre.
Tourneur tourne autour de ce mystère d'une femme maudite en surface.
Mais il n'arrive cependant pas à faire irradier durablement de
cet éclat une intrigue où le criminel reprend ses droits
sur l'irrationnel (2), même si le personnage de Nick brille par
intermittence vers la fin d'une étrange folie [grâce à
son interprète Paul Lukas]. On regrette ainsi des relations plus
fouillées entre Allida et son fils, qu'elle est censée
terroriser (3). Angoisse et La
Féline partagent comme point commun d'être
des énigmes psychanalytiques, mais celle d'Angoisse est moins
fascinante même si elle présente un bon cas de résilience
[et un Œdipe mal digéré quant aux relations Nick-Allida].
Le mystère ressurgira brièvement lorsque Allida subjugue
un policier trop curieux. Presque involontairement. Le cinéma
de Tourneur a souvent été qualifié de modeste [Angoisse
est trop modeste] et ce dernier éclat de charme d'une Allida
foetale toujours inconsciente de son aura - avant qu'elle ne rejoigne
mari et enfant dans les champs - est bien à son image.
1. L'utilisation
spectaculaire d'aquariums semble avoir inspiré plus tard L'Arme
Fatale 2 ou Mission: Impossible.
2. Tourneur avait tourné une scène où Allida,
suivie par quelqu'un, traversait un grand magasin, sans être
sûre d'avoir vue son poursuivant, entretenant ainsi le doute
sur la santé mentale de l'héroïne. Le studio retira
cette scène du montage.
3. On pourra nous opposer que les blancs du récit [les décès
hors champ, le vol d'un objet ou le mystère quand à
la folie de Nick] renforcent l'étrangeté du climat du
film.