Quelle
heureuse découverte que ce petit western méconnu, l’un
des deux seuls films réalisés par le scénariste
James Edward Grant, surtout connu pour avoir signé le magnifique
scénario de Alamo sans oublier celui non moins
beau du sublime La Dernière caravane de Delmer
Daves. La collaboration du scénariste avec John Wayne durera
jusqu’à la mort de Grant en 1966. Malgré son échec
gigantesque au box office qui explique la sorte de purgatoire dans
lequel il demeure encore, ce film tient néanmoins une place
très importante dans l’histoire du cinéma car
il crée un précédent qui va en quelque sorte
ébranler le système hollywoodien en place. En effet,
c’est la première fois qu’un acteur s’intéresse
à la production. John Wayne, la quarantaine, sent déjà
la nécessité d’évoluer en pensant au jour
où il ne pourra plus interpréter les héros purs
et durs. Le 18 janvier 1946, il signe alors un nouveau contrat avec
la Republic, dont la clause principale est d’établir
la possibilité d’être producteur de chacun de ses
prochains films. Le patron Herbert J. Yates accepte sans hésiter
et facilite même le travail de l’acteur en cette occasion,
de peur de perdre sa "star maison". De plus, connaissant
mieux que personne les difficultés de la profession, il pense
que l’acteur se rendra très vite compte des ces dernières
et reviendra sur ses exigences ; et en effet, le Duke va vivre un
véritable calvaire sur le tournage de L’Ange
et le mauvais garçon. En tout cas, c’est une
chose peu commune à l’époque qu’un acteur
soit cité au générique en temps que producteur
; et, alors qu’avant les acteurs n’avaient pas vraiment
le droit à la parole, le fait qu’ils s’intéressent
désormais à ce poste clé de l’industrie
cinématographique va leur donner davantage la main mise sur
les films dont ils seront la vedette, au grand dam des moguls des
studios. D’autres grands acteurs suivront l’exemple un
peu plus tard comme Kirk Douglas ou Burt Lancaster.

Sur ce western, les difficultés commencent
dès la pré-production car James Edward Grant, choisi
par Wayne lui-même pour écrire et mettre en scène,
veut que tout le film soit authentique et pour cela que tout soit
tourné en décors naturels. Le ranch et la ville seront
alors entièrement construits en Arizona. Pleinement conscient
des difficultés qui l’attendent, John Wayne cherche un
acteur susceptible de le remplacer pour le rôle de Quirt mais
Herbert J. Yates insiste pour qu’il en soit la vedette. Le tournage
débute sous les plus mauvais auspices : météo
capricieuse, emballement du bétail, caractère acariâtre
de John Wayne... Finalement, le film sort en 1947 : l’échec
est cuisant, les recettes
sont
déplorables et il en ressort déficitaire à la
grande joie de Darryl F. Zanuck et de ses confrères qui étaient
entrés dans une rage folle devant l’incursion de cet
acteur qui marchait sur leurs plates-bandes : « Les acteurs
se mêlent de tout faire. Ils écrivent les scénarios,
les produisent, les mettent en scène. Ils contrôlent
le moindre bouton de guêtre du dernier figurant. Ils évincent
le producteur traditionnel. De quel droit je vous le demande ? On
ne traite plus d’individu à individu. Coproduction, cogestion,
pourcentage, finalement tout le monde y laisse sa chemise ! »
P
our
l’anecdote, Alamo, devenu entre temps un film
culte, a connu le même sort et n’a dû sa redécouverte
et ses bénéfices qu’à son passage sur le
petit écran.
Comme nous le disions au début, ce film modeste et attachant
mérite vraiment de sortir de l’oubli dans lequel il était
tombé. Déjà l’histoire est originale et
préfigure Witness de Peter Weir (il ne serait
pas étonnant que ce dernier se soit inspiré du film
de Grant). L’intrigue, pleine de nuances et de délicatesse,
prône le renoncement aux armes à feu et l’abandon
de la violence. Mais la générosité du propos
ne passe pas par une quelconque mièvrerie ou un moralisme lourdaud.
Le film, au ton très personnel, se déroule sur un rythme
nonchalant et paisible, se plaisant à décrire avec attention
et beaucoup de tact la vie quotidienne de cette famille de Quakers.
Les amateurs d’action, de chevauchées, de bruit et fureur
ne sont pas oubliés pour autant même si tous ces éléments
sont dispensés avec beaucoup de parcimonie : on y trouve une
bagarre homérique, une cascade spectaculaire de chariot tombant
dans une rivière et un vol de bétail mouvementé.
La mise en scène de James Edward Grant se révèle
aussi très efficace à ces occasions, mais il faut préciser
qu’il est grandement aidé par l’indispensable Yakima
Canutt qui en règle toutes les cascades avec son savoir-faire
habituel. Le duel final est même assez inhabituel et original
pour John Wayne puisqu’il n’y joue aucun rôle, le
personnage du shérif interprété par Harry Carey
s’en chargeant in extremis sans que Quirt ne dégaine
même son arme : grâce à cette pirouette, il pourra
convoler en justes noces et devenir un paisible fermier.

Parlons-en justement de Harry Carey. Décédé
en 1948, un an après ce film, il laissera la place à
son fils qui débutera la même année dans Le
Fils du désert de John Ford et qui deviendra, comme
son père à l’époque du muet, l’une
des figures récurrentes de la filmographie du réalisateur.
Harry Carey tient un petit rôle dans
L’Ange
et le mauvais garçon mais son personnage reste dans
le souvenir du spectateur longtemps après la vision du film.
Il apporte une touche "fantastique" à ce western
puisque ses apparitions sont toujours soudaines, inattendues : nous
sommes aussi étonnés que John Wayne de nous rendre compte
que le shérif est là devant nous, comme s’il y
était arrivé par enchantement. Grant a eu la bonne idée
de ne jamais rendre compte de ses arrivées par le son ou l'image,
et il se trouve instantanément dans le cadre comme s’il
était en fait l’ange gardien du héros, un personnage
assez fantasmatique qui se montre aux moments où l'on s’attend
le moins à le voir. Le final nous conforte dans cette opinion,
puisque c’est grâce à lui que notre héros
ne se fait pas tuer et que peut avoir lieu le happy end attendu. Mais
la distribution est composée aussi, outre un excellent John
Wayne débordant d’humanité et d’humour (son
expression quand son compagnon de "débauche" le surprend
un bébé dans les bras, se sentant blessé dans
sa virilité, est savoureuse), d’une des actrices dont
nous regrettons le plus qu’elle soit morte si jeune, la belle
Gail Russell, si fragile et si touchante, dans son plus beau rôle,
celui de cette jeune fille naïve mais allant droit au but, d’une
grande pureté et d’une immense tendresse dont on ne peut
faire autrement que de tomber sous le charme. Toutes les scènes
qu’elle partage avec John Wayne sont d’une vibrante sensibilité,
et ce dès leur première rencontre qui voit Quirt s’évanouir
dans les bras de Penny qui le recueille avec extase et enchantement.
Nous sommes aussi extrêmement émus par ses larmes dans
la séquence du retour de Quirt après sa virée
en ville. Elle sera tout aussi inoubliable dans le splendide Réveil
de la sorcière rouge d'Edward Ludwig.

Pour le reste, le film bénéficie d’une
belle photographie de Archie Stout, d’une musique fougueuse
de Richard Hageman qui en passant nous concocte un très beau
thème d’amour, d’une mise en scène discrète
qui, sans
être
remarquable, se révèle très efficace aussi bien
dans toutes les séquences paisibles que dans les rares scènes
d’action. Et puis il ne faudrait pas oublier un élément
important que nous n’avons pas encore trop abordé : l’humour.
Un humour fin, léger, et donnant même quelques séquences
"capraesques", celle notamment dans laquelle John Wayne
part régler un différend qui existe entre la famille
des Quakers et celle du voisin qui leur refuse l’accès
à sa source d’eau potable. Nous pourrions penser que
Quirt va aller secouer ce voisin gênant mais au contraire, par
la discussion et profitant de sa réputation, il arrive à
ce que ce dernier vienne à la ferme des Quakers et y découvre
l’amitié, l’entraide et le bon voisinage : «
On ne rend jamais trop visite à ses voisins » dira-t-il.
Un autre moment fort savoureux est celui au cours duquel Quirt, surveillé
dans son sommeil par Penny déjà amoureuse, délire
en racontant sa vie parsemée de femmes.
Bref, voilà un western qui, même
s’il n’atteint pas des sommets, mérite une très
belle place dans l'histoire du genre par son originalité, sa
tendresse, son humanité et sa modestie qui font vraiment plaisir
à voir à cette époque de cynisme à tout
crin.