Si
le nom d’Iwo Jima
ne dit plus grand chose à la plupart d’entre
nous, tout le monde a du voir au moins une fois, sans savoir
ce qu’elle représentait, la photo du journaliste
Joe Rosenthal immortalisant la prise du mont Suribachi par
six soldats plantant leur bannière au sommet. Ce
cliché sera repris dans toute la presse et deviendra
le symbole du courage des Marines (voir photo ci-contre).
Cette scène de légende a été
reconstituée par Allan Dwan pour la fin de son film.
Trois des six soldats ayant mis le drapeau réitèreront
leur geste quatre ans après la bataille mais cette
fois devant les caméras du plus prolifique des réalisateurs
hollywoodiens (pas moins de 250 films à son actif
!)
John Wayne, ayant déjà tourné
dans quelques films de guerre, a peur de se laisser enfermer
dans le rôle d’un dur à cuire et refuse
tout d’abord le script qu’on lui propose jusqu’à
ce que l’état-major des Marines révèle
le véritable but du projet : ranimer la flamme de
l’opinion publique et des politiques pour ce corps
d’élite destiné à disparaître
faute de financement. A leurs yeux, seul cet acteur est
capable de pouvoir le faire grâce l’envergure
qu’il a acquise au cours de cette décennie.
Patriote jusqu’au bout des ongles, il accepte enfin
à condition de pouvoir adjoindre au scénariste
Harry Brown, James Edwart Grant, son ami, déjà
réalisateur du très beau L’ange
et le mauvais garçon et futur scénariste
entre autres de Alamo. Il lui écrit des
dialogues sur mesure et dans le même temps, l’armée
américaine met à la disposition de l’équipe
de tournage un véritable camp militaire, celui de
Pendleton en Californie. Les lieux de tournage ressemblent
à s’y méprendre à celles des
îles du Pacifique où est censé se dérouler
l’action. On en est franchement convaincu en ayant
l’occasion de comparer les scènes tournées
spécialement pour le film avec les documents d’archives.
Saluons au passage le chef décorateur pour son étonnant
travail de reconstitution qui permet de ne pas être
choqué par l’intégration de ces images
réelles.
Ceux qui ne le connaissent pas, sachant
que le film était destiné à faire la
propagande de l’armée, auraient objectivement
pu craindre un film de guerre belliciste, manichéen,
béatement héroïque, surtout que John
Wayne, de triste mémoire, avait tourné durant
la seconde guerre mondiale des bandes aussi médiocres
que Alerte aux Marines. Que ceux-ci soient rassurés
puisqu’il s’agit au contraire, comme Les
sacrifiés de John Ford, d’un excellent
film de guerre, l’un des plus humains et des plus
beaux réalisés à cette période.
Le sujet ne paraîtra aujourd’hui pas très
original mais c’est prendre le problème à
l’envers. En effet, ce film aura été
surtout copié par la suite et il s’agit au
contraire d’une sorte de prototype tout à fait
réussi de toute une flopée de films reprenant
ce canevas. Aucune imagerie naïve, au contraire Dwan
nous montre ici des hommes d’une humanité toute
simple au repos comme au combat. L’autre élément
qui fait de ce film une œuvre plus respectable que
la moyenne est la vision des ennemis non caricaturale, ce
qui n’était souvent pas le cas.
Ayant commencé sa carrière
au début du muet, le métier de Dwan est incontestable
; en témoigne ce film dont la réalisation
est à la fois sobre et spectaculaire, les séquences
d’actions étant aussi réussies que les
scènes intimistes. Nous sommes heureux ne pas avoir
à supporter un certain humour assez lourd, et pour
tout dire pénible, que l’on trouve souvent
dans ce genre de films y compris chez les plus grands à
savoir Walsh ou Wellman. Les femmes ne sont pas ici des
potiches mais au contraire des personnages foncièrement
émouvants : Adèle Mara, dont on avait déjà
remarqué le merveilleux visage dans Le réveil
de la sorcière rouge, est ici totalement attachante
ainsi que le personnage de mère aux abois que joue
Julie Bishop. C’est elle qui redonnera du courage
et le moral à Stryker, ce dernier ne s’estimant
finalement pas si mal lotie après avoir rencontré
cette femme qui, le temps d’être obligé
de donner du bon temps aux soldats pour pouvoir survivre,
doit enfermer son bébé dans la pièce
à côté. Tout ceci est montré
sans une once de misérabilisme ou de sentimentalisme
outrancier mais au contraire avec beaucoup de sobriété
et de sensibilité.
Année faste pour John Wayne qui, après La
charge héroïque, trouve une nouvelle fois
un rôle très riche, celui d’un homme
sévère porté sur la discipline. Les
premières scènes d’entraînement
des Marines avec en surimpression les gros plans sur son
visage houspillant ses hommes pourraient faire croire à
un personnage d’une seule pièce. Mais en réalité,
Stryker cache une fêlure sous cette carapace de dur
à cuire : il a raté sa vie privée car
sa femme et son fils l’ont quitté et ne veulent
plus lui donner de nouvelles. A la fin, ses hommes trouveront
sur son cadavre, une lettre étant destinée
à son garçon dans laquelle il lui dit : "Plus
tu grandiras, mieux tu connaîtras ce qu’a été
ma vie, et plus tu te rendras compte qu’elle n’a
été qu’un échec sur bien des
points." Homme finalement compréhensif, peu
rancunier et à l’écoute de ses soldats
qui noie régulièrement son chagrin dans l’alcool
à chaque permission. Après une de ses cuites,
on le voit surprendre une conversation dans laquelle deux
de ses hommes parlent de leur croyance au coup de foudre
et à l’amour : le visage de John Wayne est
à ce moment bouleversé, sachant à cet
instant qu’il est passé à côté
de quelque chose de bien plus important que son métier.
Ses méthodes radicales si décriées
se révèleront quand même les bonnes
lors de la bataille finale et ses hommes lui rendront alors
un hommage un peu tardif. Ce personnage annonce celui de
Richard Widmark dans Sergent la terreur de Richard
Brooks mais surtout celui de Clint Eastwood dans Le
maître de guerre.
Le fils que Stryker a "perdu",
il croit le retrouver dans la personne de Conway, joué
par John Agar (le lieutenant Cohill de La charge héroïque).
Mais, ce jeune homme sur lequel il voudrait porter son affection,
au contraire le déteste, retrouvant dans sa personne
tout ce qui lui déplaisait chez son héros
paternel. Lors d’une scène mémorable,
il lui jettera tous ses griefs en pleine figure devant le
reste de ses camarades et la tristesse de Stryker se sentant
mal aimé de ces hommes est à cet instant vraiment
poignante. Il dira pourtant à l’un d’eux
qui va être père "Déconseillez-lui
de s’engager dans les Marines." Les autres soldats
sont d’un caractère un peu typés, moins
subtils, mais sans que jamais ce soit trop flagrant ni gênant.
Au contraire, on aime retrouver le personnage du rigolo,
celui du bagarreur, celui du vantard sans lesquels le film
perdrait un peu de son charme suranné.
Iwo Jima, en plus d’être empreint
d’une grande sensibilité et d’un réel
talent pour les scènes sentimentales, possède
des séquences de combats vraiment impressionnantes
d’efficacité et de modernités puisqu’elles
annoncent par leur réalisme les films de guerre de
Fuller, Aldrich, Milestone et Wellman, plus récemment
Spielberg ou Oliver Stone. Dwan réalise une véritable
prouesse technique peu envisageable de nos jours puisqu’il
tournera ce film à gros budget en seulement deux
mois. Les vétérans de la guerre vanteront
d’ailleurs le réalisme du film assurant que
les combats montrés à l’écran
étaient identiques à ceux qu’ils avaient
vécus : "Tout ceci avait l’air tellement
vrai que j’ai été effrayé"
dira même un héros de la bataille de Tarawa
en voyant la reconstitution de la bataille. Peu d’actes
d’héroïsme nous sont montrés mais
la peur sur les visages, des affrontements durs et cruels,
une boucherie que les hommes ont du mal à comprendre…Les
séquences de débarquements ont la grandeur,
la sobriété et la cruauté de la réalité.
"Nos cœurs étaient jeunes et sans soucis",
tel est le titre d’un article trouvé sur le
corps d’un jeune soldat lors de son premier baptême
du feu. Au milieu de ces scènes assez dures on trouve
de très beaux moments comme celui de l’attente
des soldats dans les tranchées, la nuit tombée
: de superbes travellings latéraux viennent s’arrêter
sur les visages angoissés de ces hommes qui ne doivent
pas faire de bruit de peur d’un piège alors
que des blessés les appellent à l’aide
au milieu de ce silence nocturne. Considérant l’époque
du film, il est important d’évoquer cette fin
aussi inattendue dans laquelle on assiste à la mort
brutale et sèche, sans aucun héroïsme,
du personnage principal ; une mort ridicule comme peut l’être
la guerre.
Iwo Jima est l’un des films
les plus rentables du studio et rentre dans le top ten pour
l’année 1950. En France et dans le monde le
succès sera aussi au rendez-vous. Le film vaut à
Wayne une nomination à l’oscar tout à
fait mérité mais il sera battu par Broderick
Crawford dans Les fous du roi de Robert Rossen,
film que Wayne avait d’ailleurs refusé en désaccord
avec les idées qu’il véhiculait ! Devant
l’enthousiasme du public, les producteurs décident
d’en faire une suite qui ne verra jamais le jour mais
l’idée de départ donnera le médiocre
Diables de Guadalcanal de Nicholas Ray. Dwan était
très fier de son film qui était un de ses
préférés et déclarait à
son propos : "J’ai voulu montrer les vrais sentiments
des Marines durant la guerre du Pacifique." Il avait
raison de l’être puisque son film sera autant
apprécié par les critiques que par le grand
public y compris les Marines.