L’histoire
narrée dans Invasion of the body snatchers
est issue d’une nouvelle publiée
dans le magazine de science fiction Collier’s. Walter
Wanger la découvre, en achète les droits pour
en faire un film et en parle à Donald Siegel qui
a déjà réalisé pour lui Riot
in Cell Block II. Le projet passionne les deux hommes
qui proposent à Daniel Wainwaring d’adapter
la nouvelle pour l’écran. Quelques semaines
plus tard, la première ébauche du scénario
est entre les mains du studio Allied Artist qui lui alloue
un budget de 380 000 dollars et quatre semaines de tournage.
Dans ces conditions particulièrement restrictives,
Don Siegel fait preuve d’une maîtrise de la
mise en scène qui servira de tremplin à sa
carrière et nous livre un des films de science fiction
les plus terrifiants de l’histoire du cinéma.
Si l’on compare le budget de cette
production aux deux millions de dollars de Planète
interdite ou aux 995 000 dollars du Jour où
la terre s’arrêta, le projet mis en œuvre
par Wanger paraît bien ridicule. Mais Siegel est inspiré
par cette histoire d’invasion "alien" et
il va réussir à installer une ambiance de
paranoïa dans les salles obscures, le succès
commercial sera au rendez-vous.
Sa mise en scène démarre
calmement (plans larges, mouvements lents), il crée
ainsi un climat tranquille dans la petite ville de Santa
Mira. Les habitants sont des personnages comme le public
en croise chaque jour et auxquels il peut facilement s’identifier.
Mais au fil des évènements, il devient évident
que la paranoïa détectée par le docteur
Miles chez certains de ses patients repose sur des faits
réels. Puis les spectateurs doivent faire face à
une évidence horrible : les extra-terrestres sont
à leurs porte. Pour exprimer cette sensation d’urgence
née du récit, Siegel utilise des focales plus
courtes et accélère son montage. La scène
où le docteur Miles fuit avec sa compagne en est
un parfait exemple : les deux protagonistes se cachent sous
le plancher et paniquent à l’idée que
les « aliens » au corps humain les découvrent.
Pour traduire cette sensation, il colle sa caméra
sur les deux visages figés par la peur, le public
a alors l’impression d’être caché
avec eux. Grâce à la multiplication et l’accélération
de ces effets, la tension ne cesse d’aller crescendo
jusqu’à cette scène mythique où
Kevin McCarthy essaie de se faire entendre au milieu d’une
autoroute. Désespéré, il fini par se
tourner vers le public, et lui crie "You’re the
next"; un sentiment d’effroi et de panique envahit
alors les salles de cinéma !
Comme Siegel l’avouera plus tard,
on peut regretter que le film ne se termine pas sur ce plan.
Le studio Allied Artist dans un contexte de guerre froide
ne pouvait accepter ce récit sans faire intervenir
la CIA pour régler l’affaire et offrir un happy
end. Le récit est donc plombé par un prologue
et un épilogue que Siegel ne souhaitait pas. Cependant
il est facile de faire abstraction de ces deux scènes
inutiles pour apprécier pleinement ce chef d’œuvre
de science fiction.
Lorsque le film sort sur les écrans
en 1956, Hollywood vit une période de censure liée
à la lutte contre le communisme. Ce contexte donna
naissance à des interprétations farfelues
de l’invasion extra-terrestre de Siegel. Certains
y ont vu une métaphore sur la menace soviétique,
mais quand on analyse la biographie du scénariste
(Daniel Wainwaring), cette théorie est ridiculisée
: en 1950 il écrit The Lawless que réalise
Losey, ce travail lui value beaucoup d’ennuis avec
la commission McCarthy et une réputation d’homme
de gauche. On ne peut donc pas imaginer que cet homme vit
en Body Snatcher une parabole sur l’invasion
communiste ! Invasion of the body snatchers peut
être apprécié comme une allégorie
de la société américaine, mais c’est
celle qu’en fera Don Siegel dans son autobiographie
qui paraît la plus juste. Le réalisateur y
voit une métaphore sur l’absence d’humanité
et de passion d’une certaine population. A sa façon,
il rejoint les premiers écrits beatnik en dénonçant
une uniformisation de la société américaine.
Vingt deux ans après la sortie
du film aux USA, Philip Kaufman réalise un premier
remake dans lequel apparaissent Siegel et MacCarthy. En
1993 Abel Ferrara, à la recherche d’un financement
pour ses projets personnels, accepte à son tour de
réaliser une version du récit. Malgré
des qualités indéniables ces deux films n’atteindront
jamais l’intensité du film de Siegel qui lançait
alors sa jeune carrière. Quelques années après,
il réalise deux nouveaux chef d’œuvres
avec Clint Eastwood comme interprète (The Beguiled
et Dirty Harry), et confirme son immense talent
de cinéaste …