Cette
rencontre de l’astronaute David Bowman avec
cette entité extraterrestre qui clôt le film
ne nous a pas encore fourni toutes les clefs pour la comprendre
et reste l'une des plus mystérieuses de l'histoire
du cinéma, tout le monde y ayant été
de son propre décryptage. Devant l'existence de tant
de critiques, analyses, exégèses de ce chef
d’œuvre visionnaire et novateur, comment ne pas
être intimidé au moment d’aborder à
notre tour cet "ultimate trip" comme 2001
était si justement décrit sur l’affiche
originale. Car il s’agit certainement là du
film ayant le plus fait couler d’encre depuis sa sortie,
les interprétations sur son sens se comptant par
centaines, la plupart étant d’un très
haut niveau. Il serait prétentieux de penser écrire
ici quelque chose de nouveau sur le film de Kubrick, mais
l’une de ses grandes forces provenant de son aura
de mystère, il n’est pas plus mal de lui en
garder un minimum et de ne pas se lancer dans une nouvelle
analyse de ce monument du 7ème art qui pourrait très
vite devenir pompeuse. D’ailleurs des auteurs comme,
entre autres, Michel Ciment ou Norman Kagan en ont parfaitement
et intelligemment parlé avant nous. Mais si par une
hypothèse aussi improbable (aussi improbable que
de découvrir demain un monolithe noir au seuil de
votre porte) que flatteuse, quelqu’un venait à
apprendre l’existence de ce film unique en venant
sur ce site, il n’est pas négligeable d’en
refaire une nouvelle critique et un résumé
rapide qui n’ajoutera pas grand chose à l’édifice
qui lui est déjà élevé mais
qui aura au moins le mérite d’exister ici.
"J’ai tenté de créer
une expérience visuelle qui aille au-delà
des références verbales habituelles et qui
pénètre directement le subconscient de son
contenu émotionnel et philosophique. J’ai eu
l’intention de faire de mon film une expérience
intensément subjective qui atteigne le spectateur
au niveau le plus intérieur de sa conscience juste
comme le fait la musique. Vous avez la liberté de
spéculer à votre gré sur la signification
philosophique et allégorique de ce film"
dit Kubrick dans une fameuse interview accordée à
Playboy en 1968. Cette phrase du réalisateur démontre
bien toute la richesse que peut receler ce film mais au
lieu de nous donner les réponses toutes faites, il
préfère que chacun se fasse sa propre idée
sur son sens philosophique ou métaphysique. Christine
Tournier dans Positif n°483 a bien résumé
la démarche de Kubrick en écrivant ceci :
"Le réalisateur fait appel à l’intelligence
des spectateurs (non l’intellectualisme). A chacun
d’entendre ce qu’il peut et ce qu’il veut.
Kubrick témoigne ici d’un grand respect pour
ceux qui partageront ce voyage, leur permettant d’effectuer
le leur dans l’univers qu’il suggère."
Il est en effet important de répéter qu’il
ne s’agit pas d’un film pour intellectuels et
qu’il peut suffire de se laisser embarquer dans ce
voyage vers l'inconnu, de s'y immerger sans à priori
ni timidité, et les questions se poseront d’elles-mêmes
à la fin ou en cours de vision. Au premier degré,
cette expérience hypnotique peut aussi très
bien fonctionner même si les tenants et aboutissants
resteront toujours obscurs à certains : un poème
n'a pas nécessairement besoin d'être compris
pour être apprécié. Mais avant d’aborder
succinctement les thèmes du film revenons quelques
instants sur sa genèse.
Un jour, Kubrick a l’idée
de faire un film sur la notion d’une vie intelligente
extraterrestre. Comme à son habitude, il se rue alors
sur tous les documents existants traitant du sujet et devant
l’évidence pour lui qu’une autre forme
de vie intelligente existait ailleurs que sur la terre,
il se décide à tourner un film sur le sujet.
Avec le grand écrivain de science-fiction Arthur
C. Clarke, ils accouchent d’un traitement préliminaire
qui, retravaillé, deviendra le scénario de
2001. Alors que Kubrick réalise
son film , Clarke travaille à sa vision personnelle
du scénario qui donnera le fameux roman homonyme
moins mystérieux mais tout aussi réussi (ce
n’était pourtant pas gagné d’avance).
Malheureusement, alors que sa suite 2010 est encore
intéressante, Clarke écrira deux autres séquelles
profondément ennuyeuses et sans grand intérêt.
Le tournage, lui, se déroule sur 7 mois et la postproduction
prend encore deux ans, le budget grossissant démesurément,
60% étant attribués aux effets spéciaux
utilisés dans plus de 200 plans du film. Que ce soit
le travail sur les maquettes, les effets visuels ou photographiques,
ils n'ont absolument pas vieilli et n’ont rien à
envier au tout numérique d'aujourd'hui. Méticuleux
comme jamais auparavant, Kubrick voit enfin son film sortir
en 1968 : le résultat final est l’un des rares
exemples de superproduction qui se révèle
être en même temps un film expérimental.
Mais il n'a pas été conçue sous cette
forme élliptique au départ. Il devait être
initialement quasi documentaire avec voix off et séquences
d'interviews scientifiques ou métaphysiques. C'est
en cours de tournage que Kubrick procède à
d'importants changements éliminant au fur et à
mesure tous les éléments trop explicites du
scénario et élaguant considérablement
les dialogues. Par cette décision il n'a pas été
loin d'atteindre le rêve qu'il avait toujours intérieurement
souhaité, réaliser un film muet : "Il
y a des domaines du sentiment et de la réalité
qui sont inaccessibles à la parole. Les formes d'expression
non verbales, comme la musique et la peinture permettent
d'y accéder, mais les mots sont un terrible carcan"
dira t-il.
2001 est une œuvre
extrêmement ambitieuse, un poème visuel et
philosophique sur le destin de l’homme dans sa relation
au temps, au progrès et au mystère de l’univers
: le film aborde tout ces thèmes sans jamais être
pesant ni surtout prétentieux. On peut tout à
fait comprendre que certains puissent être réfractaires
devant ce film et s'y ennuyer profondément mais comment
avoir la mauvaise foi de ne pas reconnaître toutes
les richesses thématiques, philosophiques ou métaphysiques
qu'il aborde. Comment un critique aussi réputé
que Pauline Kael a pu dire dans Harper's Magazine "Un
film d’un manque d’imagination monumentale"
? Au contraire, le film est constamment intriguant et passionnant
par toutes les questions qu'il soulève. En ce qui
concerne la fameuse séquence finale que nous évoquions
au début, préférons les explications
de Kubrick à de probables contresens : "Le
troisième monolithe entraîne Bowman dans un
voyage intérieur et interstellaire jusqu'au zoo humain
où il est placé, qui n'est pas sans rappeler
un milieu hospitalier terrestre, sorti tout droit de ses
rêves et de son imagination. Plongé dans l'éternité,
il passe de l'âge mûr à la sénescence,
puis à la mort. Il renaît sous la forme d'un
être supérieur, un enfant étoile, un
ange, un surhomme si vous préférez, et revient
sur terre, prêt pour le prochain bond en avant de
la destinée évolutive de l'homme".
Le plus grand paradoxe de ce film pourrait
provenir de la description de ses personnages principaux.
Alors que tous les humains nous apparaissent complètement
fades, ternes, sans passions, sans enthousiasmes ni envies
autres que celles de bien réussir leur travail (les
dialogues sont délibérément aseptisés,
dépourvus de toute émotion et à vrai
dire sans grand intérêt pour la compréhension
de l'intrigue), le seul personnage qui nous semble être
pourvu de sentiments est le super ordinateur Hal 9000. Cette
pure rationalité que représente Hal peut déboucher
sur l’irrationnel : après avoir subi une défaillance
au départ inimaginable, de peur de se faire déconnecter
par les hommes, il décidera de tuer à son
tour pour survivre et l'unique astronaute qui échappera
à sa destruction devra à son tour le lobotomiser
pour que puisse s'accomplir la dernière étape
de cette odyssée. Cette scène sera la plus
émouvante du film, le spectateur demeurant étonné
d'avoir été plus attristé par le "décès"
de la machine que par ceux juste avant des humains. Ici,
le progrès passe donc toujours par le meurtre : ce
pessimisme de Kubrick pourrait-être tempéré
par la naissance de cet enfant des étoiles qui sera
sans doute à l'origine d'un nouveau pas en avant
pour la progression de cette humanité, un pas en
avant que l'on espère pas seulement scientifique
mais aussi humaniste.
Raconté comme ceci, le film pourrait
paraître mouvementé mais il est important de
prévenir le spectateur novice qu'il ne va pas assister
à un space opéra façon Star
wars mais qu'il va se trouver devant une oeuvre
contemplative au rythme très lent, certaines longues
séquences étant absolument dénuées
d'actions et même de son !!! Que cette radicalité
dans le traitement ne fasse peur à personne mais
n'occultons pas cet aspect qui, il est vrai, en a déjà
rebuté plus d'un et qui continuera longtemps à
diviser le public. En tout cas, cette pureté, cette
nudité, n'empêchent pas de faire naître
l'angoisse, l'émotion, le suspense, l'humour et le
souffle de l'aventure. Et la légende qui veut qu'à
chaque nouvelle vision, nous découvrions un détail
qui nous avait échappé est tout à fait
exacte : la symétrie et l'étonnante ressemblance
qu'il y a entre l'oeil de Hal 9000 et le soleil rougeoyant
vient seulement de m'être dévoilée.
En plus d'être un film d'une richesse
phénoménale, il s'agit également d'une
expérience cinématographique inoubliable due
à la méticulosité d'un Kubrick démiurge
à tous les niveaux du processus de création
cinématographique. La construction du récit
en 4 blocs autonomes et le découpage des séquences
atteint à une sorte de perfection : tout le monde
a entendu parler de l'ellipse culottée qui fait faire
au spectateur un bond de plus de quatre millions d'années
en seulement deux plans : un os est lancé en l'air
par un singe, os qui le plan suivant se transforme en vaisseau
spatial. Toute la partie "documentaire" est d'une
rigueur scientifique sans égale qui fera dire de
Kubrick que c'était un perfectionniste et surtout
un visionnaire puisque sa représentation de l'espace
a été tellement juste qu'interrogés
un jour sur ce qu'ils avaient vu dans l'espace, des astronautes
américains ont répondu "C'est comme
dans 2001" alors que le cosmonaute
Alexis Leonov dit avoir l'impression d'être allé
deux fois dans l'espace, la première étant
lors de sa vision du film. Nous pourrions aussi nous extasier
sur la précision des travellings, la beauté
fulgurante de la photographie de Geoffrey Unsworth dès
les premières images mais aussi de l'utilisation
prodigieuse de la musique classique là où
on l'attendait le moins.
Au départ, la musique avait été
écrite par Alex North, compositeur qui avait déjà
travaillé pour Kubrick à l'occasion de Spartacus.
La partition écrite pour 2001 était
de très bonne tenue d'après ceux qui ont eu
la chance de l’entendre. Mais Kubrick n'en était
pas à une expérience près et décida
ne ne pas s'accommoder de cette composition originale et
de n'utiliser que des morceaux de musique classique qu'il
utilisera avec parcimonie et pertinence et qu'il contribuera
d'ailleurs pour la plupart à immortaliser. Ce sera
tout d'abord l'introduction du poème symphonique
Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss d'une
solennité impressionnante et qui place d'emblée
le film dans les sphères les plus hautes. Ensuite
le Requiem et le Lux Aeterna du compositeur
avant-gardiste György Ligeti sont utilisés lors
des séquences les plus mystérieuses, voire
angoissantes du film. Cette musique quasiment atonale crée
un malaise et un sentiment d'étrangeté vraiment
très puissants. Mais l'idée de génie
de Kubrick est certainement d'avoir utilisé le célébrissime
Beau Danube bleu de Johann Strauss pour ce qui
reste la scène la plus lumineuse et poétique
de ce chef d'oeuvre : "la valse des vaisseaux".
Et il serait injuste de ne pas évoquer un morceau
encore trop peu connu, l'adagio de la suite de ballet Gayaneh
de Khatchaturian : une musique d'une mélancolie poignante,
celle qui ouvre le bloc narratif du voyage sur Jupiter et
qui accompagne Franck Poole lors de son jogging à
l'intérieur du vaisseau. Désormais, pour quasiment
tous ses autres films (excepté Full Metal
Jacket), Kubrick se fera une spécialité
de trouver des morceaux de musique classique pour accompagner
ses films.
Cette vaste rêverie poétique,
au pouvoir de fascination sans précédent qui
vous plonge dans un état voisin de l'hypnose, aux
perspectives métaphysiques vertigineuses qui stimulent
l'imagination du spectateur, est la preuve irréfutable
que les seuls artistes exerçant dans les arts dits
"sérieux" n'ont pas le monopole du génie
et que si on accole cet adjectif à des célébrités
comme Mozart, Zola ou Manet, on peut aussi bien l'attribuer
à un cinéaste. Le cinéma est aussi
un art honorable, ce dont beaucoup doutent encore, à
l'instar de la littérature, la peinture ou la musique.
Ce film est un chef-d'oeuvre artistique que l'on peut placer
au même niveau que par exemple A la recherche
du temps perdu de Marcel Proust, les sonates pour violon
et piano de Brahms ou bien les Iris de Van Gogh.
Ne soyons plus frileux avec le cinéma et affirmons
haut et fort qu'avec des films de cette trempe et bien d'autres
encore, il peut tenir la dragée haute aux autres
arts nés bien avant lui. A propos de 2001,
Michel Ciment a dit dans son ouvrage indispensable sur le
réalisateur : "Le metteur en scène
a conçu un film qui a frappé soudain de vieillissement
tout le cinéma de science-fiction, au risque de décevoir
les "spécialistes" qui n'y retrouvaient
pas matérialisés leurs chers extraterrestres
et de rendre perplexes les 'amateurs' par l'audace de sa
narration".