Dracula
Dracula est un très grand classique et une
date capitale dans l’histoire du cinéma mondial. En effet,
ce long-métrage réalisé par Tod Browning est
le tout premier film fantastique de l’ère du parlant.
En 1930, la Universal prend la décision d’adapter le
roman de Bram Stoker, ou plus précisément la pièce
de théâtre qui en est tirée et qui triomphe encore
à Broadway, avec un certain Bela Lugosi dans le rôle
titre. Carl Laemmle Jr, fondateur de la Universal, commence à
mettre en chantier cet ambitieux projet. Lon Chaney, acteur mythique
du cinéma muet, de son surnom « l’homme aux mille
visages », est prévu pour interpréter le comte
Dracula. Mais il décède d’un cancer du poumon
peu avant le tournage. Laemmle mise alors tout sur un acteur chevronné
qui connait le personnage sur le bout des doigts, plus que quiconque,
et qui l’a joué des centaines de fois sur les planches…
Bela Lugosi entre ainsi dans la légende. Ce choix, personne
ne le regrettera, car la prestation de Lugosi reste encore aujourd’hui
unique et littéralement habitée. Pour ce premier film
d’épouvante au cœur d’un cinéma sonorisé
encore tout jeune et balbutiant, la Universal ne se refuse rien et
soigne son film dans tous ses aspects. La mise en scène de
Tod Browning et la photographie de Karl Freund parviennent à
créer un alliage intéressant composé de poésie
européenne et d’efficacité américaine,
ce qui permet au métrage d’équilibrer son récit
entre réalisme inflexible et onirisme cauchemardesque. Et force
est d’avouer que le résultat demeure tout simplement
réjouissant, en dépit de considérables défauts.
L’œuvre bénéficiera d’un énorme
succès public et critique, ce qui donnera envie à la
Universal de continuer sur cette lancée, érigeant par
ce biais un style incomparable au sein du cinéma de genre hollywoodien.
Pourtant,
en regard des autres productions fantastiques qui vont rapidement
voir le jour par la suite, Dracula est un film décevant,
à plusieurs niveaux. En effet, le plus gros déficit
de ce métrage réside dans sa cruelle absence de rythme
et dans sa mise en scène pour le moins pétrifiée.
Tod Browning, réalisateur de talent rôdé aux films
d’épouvante au temps du muet, avait su créer un
style solide et inventif (avec entre autres The Unknow
et London after Midnight, tous deux en 1927). Mais
ici, il n’en reste que peu de choses. L’ensemble est élégant,
certes, ainsi que très bien cadré, mais sans génie
particulier. Le film avait toutefois bien démarré, proposant
vingt premières minutes bien montées, utilisant une
photographie nuancée soutenant les décors avec splendeur.
L’arrivée de Reinfield dans le château de Dracula
est de ce point de vue une belle réussite, aussi mystérieuse
que glaçante, et que le charisme inquiétant de Bela
Lugosi fait ressortir encore davantage. Mais passé tout le
prologue, une fois l’histoire installée à Londres,
le film s’étire péniblement sur des séquences
intéressantes, finement dialoguées, mais filmées
avec une platitude aussi pénible que préjudiciable à
la réussite de l’ensemble du film. Car dès lors,
les acteurs s’expriment dans des tirades et de longs dialogues
où le cadre ne bouge que rarement, où les plans se succèdent
les uns aux autres sans la moindre petite trouvaille technique qui
viendrait rendre le tout plus moderne et plus agréable. Si
Dracula est une pleine et entière réussite
en ce qui concerne sa photographie et une partie de sa distribution,
sa mise en scène, belle mais sans vigueur, vient ternir toute
tentative d’emmener le film sur d’autres cimes esthétiques
plus ambitieuses. De plus, la totale absence de musique, sauf en ce
qui concerne le générique de début magistralement
souligné par le Lac des cygnes, empêche la tension
dramatique d’évoluer au fil du temps et désamorce
régulièrement le rythme des séquences clés
(le meilleur exemple demeurant la fin, quand Van Helsing poursuit
le vampire jusque dans la crypte). En revanche, le silence morbide
et finalement assourdissant de chaque scène réussit
à créer une certaine atmosphère relativement
unique. De leur côté, les décors luxueux et les
contrastes de lumières saisissants tendent à donner
au film une patine harmonieuse qui définit toute une partie
des codes du film d’épouvante des années 1930.
Pour finir, le scénario, beaucoup plus proche de la pièce
de théâtre jouée à Broadway que du roman
de Stoker, aboutit à une bonne synthèse de l’univers
romanesque, malgré de très nombreuses coupes drastiques
dans le matériau littéraire d’origine. Le sujet
fait évidemment couler beaucoup d’encre à la sortie
du film, considéré comme subversif, car c’est
l’une des premières fois où l’érotisme
est autant raccroché au sang et au macabre.
Bien
sûr, il reste la distribution, réussie dans son ensemble.
David Manners et Helen Chandler s’en sortent assez bien, en
dépit de leur banalité apparente. Cependant, l’actrice
dégage un petit quelque chose qui rend sa prestation pleine
de charme et de fraicheur. Dwight Frye, en Reinfield rendu fou par
le vampire, est impeccable. Son incarnation est parfois stupéfiante,
toujours juste, et au contraire de la mise en scène, assez
baroque. Cela restera sa plus belle apparition au cinéma. Puis,
Edward Van Sloan, en scientifique altruiste et sérieux, livre
également une très bonne personnification de Van Helsing.
Son calme et son monolithisme contrastent merveilleusement avec les
jeux théâtraux et plus démonstratifs de Frye et
surtout de Bela Lugosi. Ce dernier est irréprochable : halluciné,
vivant chaque seconde de son rôle comme si sa vie en dépendait,
il est incontestablement le comte Dracula, ce rôle qui va le
marquer pour le restant de ses jours, au-delà même de
sa carrière cinématographique. On peut légitimement
penser qu’il fut le meilleur Dracula de l’histoire du
cinéma, le plus sincère et le plus charismatique aussi.
Des yeux flamboyants, un sourire démoniaque et une voix à
la prononciation mémorable lui donnent ici une mesure colossale.
Ce n’est pas forcément son plus beau rôle, mais
c’est en tout cas son plus célèbre. Visuellement,
c’est aussi lui qui donna à Dracula une apparence de
séducteur, en costume parfaitement taillé, et à
l’éducation accomplie, sorte d’aristocrate maléfique
continuellement en représentation. Il reste que son jeu marqua
profondément le public de l’époque, ce qui lui
conféra immédiatement un statut de star hollywoodienne.
Si le film de Browning peut être considéré comme
l’aboutissement suprême du mythe de Dracula (sa représentation
dans un Art moderne et populaire : le cinéma), il peut aussi
être interprété comme le commencement de la légende
entourant la vie de Bela Lugosi.
Tout cela est largement suffisant pour apprécier Dracula
comme il se doit. Un spectacle raffiné, de bon goût,
à l’ambiance ambivalente, entaché par plusieurs
défauts malheureusement trop visibles, mais méritant
sa réputation de classique ultime du genre fantastique de par
sa position initiale parmi les dizaines d’autres productions
qui suivront, et plus spécialement de par le souffle salvateur
qu’apporte l’inoubliable incarnation de Bela Lugosi en
comte Dracula. Certaines de ses répliques résonnent
encore dans la mémoire collective : « I am Dracula
».
Dracula (version
espagnole)
Dracula
est un véritable triomphe sur les écrans américains
en 1931. Pourtant, peu de monde sait alors que le film fut l’objet
de deux versions tournées simultanément : l’une
américaine, l’autre en langue espagnole. Au début
des années 1930, le cinéma parlant connaissant alors
un formidable succès, enterrant encore un peu plus l’époque
du muet, les producteurs se retrouvent face à un problème
d’envergure : l’exportation des films à l’étranger.
Bien sûr, à ce moment là, les techniques de doublage
d’un pays à l’autre ne s’étaient pas
encore démocratisées. La solution reste alors de tourner
un même film en plusieurs langues. Dracula
devra, sur ce modèle, subir deux tournages concomitants. La
version américaine sera tournée par une équipe
américaine (qui se sera déjà chargée de
l’adaptation et des décors), et afin d’amoindrir
le coût d’un tel procédé, une équipe
américano-espagnole réduite possédant ses propres
acteurs pourra mettre en boite une version en langue espagnole au
sein même des décors préalablement conçus.
Tod Browning tournera ainsi son film le jour et George Melford se
chargera de réaliser le sien la nuit (ainsi que sur un plan
de travail raccourcis de plusieurs jours). L’équipe de
nuit tourne vite, visant avant tout l’efficacité, et
surtout se permet d’apporter quelques changements radicaux.
Alors que la plupart des films tournés en plusieurs langues
se contentent souvent de coller au plus près à l’esthétique
du modèle, Dracula va bénéficier
d’une deuxième mouture qui préfère s’en
écarter. De ce fait, artistiquement parlant, il est impossible
de confondre les deux versions, tant leur rythmique diffère,
au montage et surtout dans la mise en scène.
Tout
d’abord, il est utile de préciser que certains procédés
ne bougent pas d’une version à l’autre. En effet,
les décors sont très exactement les mêmes (comme
spécifié précédemment), le scénario
est identique, en fait uniquement différent par l’adaptation
des dialogues sur un mode ibérique, et la musique n’existe
qu’en générique de début. Pour le reste,
on ne compte plus les différences, parfois majeures, utilisées
dans les procédés cinématographiques. La belle
photographie de George Robinson n’utilise cependant pas tout
à fait les mêmes éclairages que celle de Karl
Freund, la version espagnole étant légèrement
moins contrastée et présentant le comte Dracula d’une
manière sensiblement différente. Le Dracula de Bela
Lugosi est sombre, le regard halluciné par un éclairage
serré sur ses yeux, apparaissant également avec un maquillage
soulignant son statut spectral autant que son assurance fortement
sexualisée. Le Dracula de Carlos Villarias (incarnant le vampire
dans cette deuxième mouture) est photographié comme
un homme presque normal, au visage lumineux, sans le moindre artefact
orientant le caractère du personnage. De fait, si la prestation
de Lugosi pouvait être considérée comme monstrueusement
inspirée, celle de Villarias apparait bien quelconque. Sur-jouant
à tous les niveaux du film, de son apparition à l’intérieur
du château aux tentatives de séduction sur les personnages
féminins, on ne peut guère mettre la comparaison des
deux incarnations à son avantage. Certes, Lugosi s’est
notamment construit sa réputation d’acteur grâce
à sa grandiloquence et à son sur-jeu théâtralisé,
mais il possède cet Art difficile mieux que quiconque. Au bout
du compte, et malgré tous ses efforts, Villarias n’en
n’est qu’une pâle copie, parfois même difficile
à appréhender. Il n’y a qu’à observer
la séquence où Van Helsing parvient à confondre
Dracula en lui présentant une tabatière pourvue d’un
miroir : quand Lugosi sait indéniablement se servir de ses
gestes, Villarias ne fait que gesticuler en multipliant les accessoires.
Par ailleurs, la distribution hispanique est très nettement
inférieure à la distribution américaine. Lupita
Tovar possède un joli minois, mais n’a pas la fraîcheur
d’Helen Chandler. Et David Manners était tout de même
meilleur acteur que Barry Norton. Mais surtout, rendons de nouveau
justice à Dwight Frye, en Reinfield psychotique, au jeu complètement
maîtrisé dans la version de Browning. Il a parfaitement
réussit à respecter l’équilibre très
délicat qui sépare la subtilité du ridicule.
Alors que Pablo Alvarez Rubio a beau multiplier les mouvements corporels
et les mèches de cheveux décoiffées, la mixture
ne prend pas. Reste alors Eduardo Arozamena, dans la peau d’un
Van Helsing plus ventripotent et moins charismatique que celui d’Edward
Van Sloan.
Ensuite,
c’est avant tout visuellement que les différences se
font les plus criantes. Il a souvent été que la version
espagnole était techniquement supérieure à la
version américaine. Il est permis d’en douter, surtout
au vu de la mise en forme du récit dans cette seconde version.
L’équipe s’occupant du tournage de nuit observait
l’autre équipe travailler le jour. En ce sens, George
Melford a concentré ses efforts sur ce qu’il pensait
être une meilleure utilisation de chaque séquence, et
cela d’un point de vue purement visuel. Parfois, cela donne
de bonnes idées, comme pour la sortie du comte Dracula de son
cercueil (les effets spéciaux permettant une restitution plus
spectaculaire de la séquence, contrastant avec le hors-champ
prôné par la mise en scène de Browning) ou le
miroir mettant en exergue l’absence de reflet du vampire. Mais
la plupart du temps, les expérimentations techniques de Melford
s’avèrent assez grossières. Le travelling intervenant
au moment de la rencontre entre Reinfield et Dracula en est un exemple
suffisant : le mouvement est trop mécanique et démontre
finalement encore davantage les limites théâtrales de
l’adaptation. En faisant bouger son cadre à tout craint,
le réalisateur ne parvient pas à transcender le classicisme
pourtant austère de Browning. La caméra se met alors
à bouger continuellement autour de ses acteurs, mais sans souplesse,
et avec une gratuité telle que cela en devient grotesque. La
mise en scène de la version américaine était
trop rigide, celle de la version espagnole est trop mouvante. En dépit
de ses défauts, la réalisation de Browning assurait
une cohérence artistique entière à l’œuvre,
avec un cadre toujours juste et de rares mouvements significatifs.
A l’inverse, en reprenant les plans larges de la version américaine,
par soucis d’économie (les plans où l’on
ne reconnait aucun acteur), et en les mélangeant aux scènes
tournées par Melford, la Universal a conçu un film bâtard,
bruyant et incessant dans sa frénésie pompière.
En outre, notons que la mixité au sein de l’équipe
de tournage (acteurs espagnols pour la plupart, mais metteur en scène
américain) n’arrange en aucune manière l’harmonie
de l’ensemble, déjà bien maltraitée. Ainsi,
le film n’est pas mauvais pour autant, mais souffre indiscutablement
de la comparaison avec son modèle, bien plus solide, et ne
délivre qu’une histoire déformée par une
mise en scène dénuée de sens, voulant tout sacrifier
à une certaine idée de la modernité filmique.
Ce qui n’est absolument pas le cas, tant le film, plus long
et plus ennuyeux que le précédent, souffre de son important
vieillissement.
Cette version espagnole permet de se rendre compte à quel point
la version américaine première était plus aboutie
et plus constante. Nombre d’amateurs du cinéma d’épouvante
de cette époque semblent donner raison à cette deuxième
version qui leur parait plus active. Ce n’est en réalité
que poudre aux yeux, car même nantie de quelques séquences
réussies, elle n’en demeure pas moins anecdotique comparée
au film de Browning, trop ascétique mais autrement plus important.
La Fille de Dracula
Dracula’s
Daughter marque une étape clé dans la production
de films d’épouvantes estampillés Universal. Il
s’agit effectivement du dernier film artistiquement ambitieux
produit par la firme au sein de la première période
de l’âge d’or du cinéma Fantastique des années
1930 et 1940. Si Dracula avait ouvert la voie au
genre en 1931, ce Dracula’s Daughter la clôturera
avec élégance et intelligence concernant la Universal.
Leurs productions à venir seront avant tout des séries
B sans grand intérêt, bien souvent désargentées,
et surtout des « mystery movies », se partageant entre
l’épouvante et le pur mystère policier. L’absence
de Carl Laemmle Jr à la direction de la production dès
la moitié de l’année 1936 est certainement pour
beaucoup dans le fait que le processus de création fantastique
se soit considérablement ralenti, voire stoppé, par
la suite. Il faudra attendre Son of Frankenstein
en 1939 pour ré-assister au flamboyant savoir faire de la maison
de production aux monstres mythiques. Pour le moment, c’est
donc la fin d’une première ère. Le réalisateur
Lambert Hillyer, déjà derrière la caméra
pour The
Invisible Ray sorti quelques mois plus tôt, se
surpasse et démontre une capacité de mise en scène
rigoureuse et parfaitement adaptée à un récit
très noir, subtilement animé par une distribution de
premier ordre. Car Dracula’s Daughter est un
film sombre, à la photographie superbement contrastée,
privilégiant les noirs profonds et les sources de lumières
limitées. Cela donne au film un cachet particulier, renouant
avec le style sinistre de Dracula, mais octroyant
à l’ensemble une atmosphère incontestablement
plus respirable, tout en la restituant de manière plus grave.
Suite directe du film précédent, puisqu’il commence
à l’instant même où ce dernier terminait,
ce deuxième opus reprend donc les mêmes codes stylistiques,
avec toutefois cette différence fondamentale : le rythme et
la mise en scène s’avèrent nettement supérieurs.
Lambert Hyllier, cinéaste moins talentueux que Tod Browning,
réussit cependant son film avec une audace rare, celle de faire
bien mieux que pour Dracula. Car malgré la
prestation légendaire de Bela Lugosi, le premier opus est notablement
évincé par le second.
On
trouve beaucoup de plans fixes, mais toujours mis en valeurs par un
sens du cadre efficace et une poétisation intrigante, et il
y a beaucoup de dialogues, mais avec un sens de l’à propos
thématique qui défie n’importe quelle autre ambitieuse
production de l’époque. Chaque seconde participe d’une
parfaite réussite plastique, et l’on ne compte plus les
scènes remarquablement photographiées et racontées
avec intelligence : la première apparition de la comtesse Zaleska,
les nuits blafardes dans les rues de Londres, la rencontre avec la
jeune femme sans abri (d’un érotisme aussi beau que dérangeant),
le retour en Transylvanie… Ce n’est qu’un long enchainement
de séquences toutes plus réussies les unes que les autres.
Visuellement, en dépit de décors plus discrets que d’ordinaire,
c’est l’un des plus beaux fleurons du genre. Scénaristiquement,
c’est une vraie claque. Le récit n’est pas inoubliable,
quoique très bien composé, mais les dialogues engagent
un très intéressant affrontement entre la logique du
fonctionnement de la conscience comme une donnée scientifique
et la remise en cause de celle-ci par des croyances occultes dépassant
l’entendement de la science. La fameuse phrase de Van Helsing,
issue du premier film, ressort ici de manière plus forte encore
: les légendes d’aujourd’hui sont les faits scientifiques
de demain. Et c’est de cela que traite le scénario de
Dracula’s Daughter, de la croyance contre le
fait, du réel contre l’irréel.
Le
casting est étonnement bien composé. Aucune star ne
figure au générique, mais contrairement à Werewolf
of London, cela n’empêche en rien le film d’atteindre
un haut niveau d’interprétation. Edward Van Sloan reprend
honorablement son rôle de Van Helsing, avec le sérieux
et le monolithisme que l’on lui connait. Marguerite Churchill,
amoureuse du héros, offre une présence rafraichissante
et parfois humoristique qui donne au film un ton plus léger
en de furtives mais appréciables occasions. Irving Pichel,
artiste touche à tout passant de la réalisation au métier
d’acteur quand la circonstance se présente (on lui doit
notamment la co-réalisation de The Most Dangerous Game
en 1932), campe un rôle noir et intérieurement agressif
avec un certain charisme, puisqu’il est Sandor, le second couteau
intime de la fille de Dracula. Nan Grey, que l’on reverra plus
longuement dans The Invisible Man Returns, nous gratifie
d’une courte mais remarquée présence, elle est
la jeune fille sans logis qui se prête à une séance
de peinture pour la comtesse Zaleska. Ses deux épaules dénudées
produisent plus de magie érotique que n’importe quelle
scène d’amour aujourd’hui. Mais le plus important
reste à venir. Otto Kruger incarne un psychiatre avec beaucoup
de tenue. Il réussit un bon équilibre en combinant une
présence pudique, une voix posée, une stature rassurante
et un jeu d’une supériorité incontestable sur
tous les autres acteurs du film… à l’exception
de Gloria Holden, la comtesse Marya Zaleska en personne. Exposant
un visage à la beauté aussi difficile qu’irréfutable,
elle parvient à créer un personnage troublant et littéralement
iconique, presque autant inoubliable que celui du comte Dracula. La
Universal a sans aucun doute trouvé le véritable pendant
charismatique féminin de Bela Lugosi, cette actrice demeurant
l’une des plus belles décisions de casting du genre Fantastique
dans les années 1930. De plus, elle fait de son personnage
un monument d’ambigüité sexuelle lorgnant sur le
lesbianisme, attirée par la beauté féminine,
alors que dans le même temps elle désire posséder
Jeffrey Garth à ses côtés pour le restant de l’éternité
qui la poursuit. Osé, moderne et passionnant.
Dracula’s Daughter est le chant du signe de
la Universal pour la production d’épouvante d’alors,
la fin d’une époque composée de brillants classiques
qui ont façonné une part de l’imaginaire collectif.
Réunissant une esthétique ultra stylisée, une
distribution hors pair (dont un Otto Kruger et une Gloria Holden sensationnels)
et un scénario thématiquement captivant, le film est
un bijou artistique dense, robuste et redoutable.
Le Fils de Dracula
La
fin de l’année 1943 se profile à l’horizon.
La Universal a bien résisté à la concurrence
des petites productions dont l’activité ne va d’ailleurs
pas tarder à ralentir, mais surtout sa notoriété
ne faiblit pas devant le succès que représentent les
films produits par Val Lewton sous l’égide de la RKO.
Ce dernier a su proposer autre chose que des figures classiques, en
renouvelant un genre qui s’embourbait dans la répétition
et la démonstration. Moderne et influent, ce style n’a
cependant pas empêché le public de s’enthousiasmer
pour la rencontre du monstre de Frankenstein et du loup-garou, ni
pour la vengeance si remplie d’intensité du fantôme
de l’opéra. Troisième production ambitieuse de
l’année pour la Universal, Son of Dracula
vient renouveler la franchise du vampire suceur de sang et du même
coup profiter de l’importante popularité de Lon Chaney
Jr auprès du public. L’acteur est au sommet de sa gloire,
il est donc impératif de rentabiliser son statut. Larry Talbot
(le loup-garou), le monstre de Frankenstein et la momie (Kharis) ne
suffisent plus à la Universal qui cherche à placer son
poulain absolument partout. Comme pour toutes les autres franchises
classiques originairement issues des années 1930, le célèbre
vampire voit le ton de ses aventures s’américaniser au
contact des années 1940, se déplaçant de la vieille
Europe, pleine de mythes et de poussière, jusqu’à
l’Amérique, pleine de jeunesse et de nouveauté.
Adieu la Transylvanie, bonjour Dark Oaks. On perd en magie, en romantisme
et en poésie ce que l’on gagne en légèreté
et en puérilité. Les monstres des années 1930,
humains et inhumains, étaient des demi-dieux à la fois
subversifs et symboliques. Ceux des années 1940 ne sont plus
que des pâles copies, parfois efficaces, mais aux ambitions
souvent bien moindres, tant artistiquement que thématiquement.
Son of Dracula vient confirmer l’entièreté
de cette règle. C’est un film bien réalisé,
astucieux, reprenant les codes du genre avec goût, les déformant
avec une certaine élégance, mais trop léger,
tantôt maniériste, tantôt souple, avec ce soupçon
de répétition qui attire inexorablement l’ensemble
vers la série B. Bien au-dessus, planent Dracula
et Dracula’s Daughter, aux registres plus étoffés
et aux idées plus larges. Ce troisième film s’en
détache considérablement, en n’en reprenant pas
du tout le fil scénaristique conducteur.
La
réalisation confiée à Robert Siodmak, le frère
du scénariste Curt Siodmak (officiant d’ailleurs sur
ce film), ne manque ni de pèche ni d’entrain. Il se montre
parfaitement capable d’emballer correctement un film, n’abusant
pas de mouvements intempestifs que tout artisan se serait empressé
de produire afin de masquer un manque de talent. Du bon ouvrage, capable
de transcender certains instants particulièrement réussis
: le cercueil flottant à la surface du marais et duquel sort
le comte Dracula, dans un nuage de fumée, planant au dessus
de l’eau pour aller à la rencontre de l’héroïne.
Cette scène poétique, peut-être la plus belle
du film, participe grandement à la réussite visuelle
du récit. Car le scénario, s’il ménage
quelques vraies bonnes idées, se répète et ne
s’occupe que de reprendre de vieilles recettes. On trouve toujours
le bon docteur, le professeur convaincu par l’existence des
vampires, le policier cartésien… le tout dans une histoire
de mariage morbide qui ne s’avère pas franchement palpitante.
Néanmoins, l’idée de ce mariage vampirique qui
agit comme un isoloir au sein de la société (une métaphore
assez astucieuse de l’amour) ou encore le retournement de situation
inattendu (l’héroïne décédée
avait tout prévu, et le comte Dracula est donc lui-même
en danger), sont autant d’éléments d’un
scénario qui fonctionne avant tout sur quelques traits de génie,
plutôt que sur une structure plus homogène. D’homogénéité,
il en est question dans le casting général. A part la
bouille sympathique de Frank Craven en médecin attentif, on
ne trouve que des acteurs sans relief. J. Edward Bromberg incarne
un pendant à Van Helsing en la personne du professeur Lazlo,
ce qui le rend aussi agréable qu’artificiel, puisque
déjà vu. Samuel S. Hinds, tête bien connue des
amateurs du genre (rappelons-nous de The Raven et
de Man Made Monster, par exemple), offre le minimum
syndical, de même que Pat Moriarity en shérif imbécile
irrécupérable. L’actrice principale, Louise Allbritton,
n’est guère aidée par son physique désavantageux,
et l’on se dit qu’elle aurait dû échanger
son rôle avec Evelyn Ankers, coutumière des films d’épouvante
de la Universal (on la reverra dans plusieurs films, y comprit deux
épisodes d’Inner Sanctum Mysteries).
La deuxième est fraiche, la première est transparente.
Dommage. Restent
Robert
Paige, en amoureux torturé, joliment concerné mais sans
saveur, et surtout Lon Chaney Jr. Lui confier le rôle du comte
Dracula n’est pas ce que l’on peut appeler une idée
formidable, mais il s’en acquitte tant bien que mal. Il est
bon, surtout quand il n’essaye pas d’ouvrir les yeux de
manière hallucinée, mais il vaut mieux oublier la prestation
de Bela Lugosi pour en apprécier la qualité. Sa présence
à l’écran n’excède pas le quart d’heure,
son personnage est doublé par plus vindicatif que lui, bref,
une fois de plus, Chaney Jr joue le « dindon de la farce ».
Au moins peut-il exprimer plus d’émotion et livrer plus
de répliques que dans ses performances de momie monstrueuse.
Son talent, mélange de charisme et de jeu désespéré,
fait merveille dans The wolf man, et dans une moindre mesure dans
les six épisodes de la série Inner sanctum mysteries.
Mais pour interpréter le comte Dracula, il faut du sex-appeal,
un regard perçant, une voix glaçante et un physique
typé. Chaney Jr est un homme grand, bourru, aux airs d’ours
perdu, plus en danger que menaçant. La mixture ne prend donc
pas forcément bien. En l’état, sa performance
est honorable, mais sans éclat particulier. Enfin, le film
est traversé d’effets spéciaux au charme intact.
La fumée représentant les allées et venues du
vampire, la brume se levant sur les marais, la chauve souris s’envolant
avec frénésie, les métamorphoses de Dracula selon
les situations… Il y a beaucoup plus d’effets visuels
dans ce troisième film que dans les deux précédents,
ce qui rattrape en partie son manque de classe.
Son of Dracula s’érige en pur produit
horrifique des années 1940, plus américain et moins
transcendant. Le visuel soigné (proposant notamment un générique
fort beau) et plusieurs bonnes idées de scénario réussissent
à élever le film plus haut que des séries B délaissées
comme The Mummy’s Hand, The Mummy’s
Tomb ou The Mad Ghoul, mais ne lui permettent
pas d’atteindre le niveau d’une aventure de l’homme
invisible. Il s’agit de ce fait d’un film naviguant entre
deux eaux, jamais régressif, mais jamais extraordinaire non
plus. Charmant, attachant et léger.
La Maison de Dracula
L’année
1945 est sans aucun doute la dernière année importante
au cinéma dans la production d’épouvante de la
décennie. Les grands mythes majeurs s’éteignent
tous : la momie et l’homme invisible ont respectivement eu leur
cinquième et dernière aventure l’année
précédente, les stars abonnées au genre commencent
à se raréfier sur les écrans (Lugosi tourne ses
derniers films, Karloff joue pour d’autres studios…),
le western et le film noir dominent largement la production cinématographique…
Une dernière fois, la Universal réunit trois de ses
plus célèbres monstres. Larry Talbot, alias le loup-garou,
revient pour la quatrième fois, le comte Dracula revient pour
la cinquième fois (en ne comptant pas la version espagnole
de 1931), et le monstre de Frankenstein offre sa présence pour
la septième fois consécutive, le record au niveau du
studio. Le film House of Dracula prend alors des
airs de séance d’adieu, l’ensemble parait bien
poussif et l’imagination des scénaristes s’est
enfin tarie. Erle C. Kenton, un habitué de la maison, emballe
un film lourdement écrit, peu inspiré et sans grand
intérêt. Certes, House of Frankenstein
brillait déjà par ses nombreux défauts, à
commencer par un scénario trop embrouillé et souvent
décousu. Mais le métrage demeurait très sympathique,
parfois même assez réussis le temps de certaines séquences,
notamment grâce à des décors enchanteurs. House
of Dracula va plus loin en montrant un sens du fantastique
propre à la Universal qui n’est plus que l’ombre
de lui-même. Le scénario est légèrement
mieux écrit que dans le film précédent, conférant
aux scènes plus d’unité et participant à
un fil conducteur plus palpable. Toutefois, aucun des monstres présents
ne va réellement s’affronter : en définitive,
seul Frankenstein Meets the Wolf Man fournissait
la rencontre de deux monstres, avec en plus un combat au sommet. Ici,
tout comme dans House of Frankenstein, personne ne
se rencontre, ou alors seulement l’espace d’une poignée
de secondes. John Carradine, en comte Dracula, joue les utilités,
ne servant pas à grand-chose, sauf à contaminer le docteur
Edelman, ce qui se transformera en un petit rebondissement scénaristique
tout à fait appréciable. Si le monstre de Frankenstein
ne faisait qu’une courte apparition animée dans l’opus
précédent, Erle C. Kenton réussit l’exploit
de lui donner encore moins de temps à l’écran.
En définitive, la créature ne sert plus à rien
depuis déjà deux films, et ce n’est pas Glenn
Strange (interprétant le rôle dans ces deux métrages)
qui avancera le contraire : un véritable homme objet, incapable
d’émotion, une présence uniquement physique dénuée
d’intérêt, si ce n’est de pouvoir admirer
le personnage un court instant et les maquillages de Jack Pierce une
dernière fois. Les vrais personnages principaux sont le
docteur
Edelman, très honorablement campé par Onslow Stevens,
et Larry Talbot, toujours incarné par l’excellent mais
néanmoins fatigué Lon Chaney Jr. Les résurrections
de Dracula et Talbot ne sont en aucun cas expliquées, le film
faisant fi dès le départ de ce qui a pu arriver à
la fin de l’opus précédent. La musique se contente
de reprendre des morceaux déjà utilisés auparavant
et la mise en scène reste assez simpliste, même si parfois
furtivement capable de très belles choses.
Ce dernier film d’une longue période Fantastique à
la Universal ne s’imposait donc pas en terme de qualité
artistique, mais trouve toutefois son intérêt dans son
aspect conclusif. Car à la toute fin du film, Larry Talbot
va enfin parvenir à se débarrasser de la malédiction
qui le persécute, après quatre films d’une lutte
sans relâche faite de désespoir et de morts à
répétition. Il termine le film au bras d’une jolie
femme, sa vie va certainement pouvoir recommencer comme avant. Il
est heureux que ce personnage honnête et sympathique ait eu
une si jolie conclusion, ce qui change sérieusement des habitudes
prises par la Universal (qui sont d’envoyer le personnage, quel
qu’il soit, dans l’autre monde). Il s’agit donc
très clairement du dernier film de monstres
classique
produit durant l’âge d’or d’Hollywood, et
il faudra attendre la fin des années 1950 pour que la Hammer,
célèbre maison de production britannique, ressuscite
ces mythes avec d’autres stars, telles Peter Cushing et Christopher
Lee. House of Dracula se laisse pourtant regarder
avec plaisir, car le charme des vieux films d’horreur opère
toujours à la perfection, distillant régulièrement
effets désuets et poésie quelquefois lumineuse. Bien
que compté parmi les moins belles réussites de la firme
dans ce domaine-ci, le film reste très agréable, surtout
grâce à quelques éléments capitaux : la
photographie est encore une fois très contrastée, les
jeux d’ombres sont très nombreux (l’expressionnisme
allemand n’est jamais loin), les décors restent visuellement
accrocheurs (même si l’on sent le recyclage de films antérieurs),
les effets spéciaux bénéficient de toujours autant
de soin (même si répétitifs, notamment dans l’usage
de l’électricité), le rythme ne faiblit qu’en
de rares occasions… On note un point assez original également
: pour une fois, c’est une femme au dos difforme qui seconde
le savant fou, et non un homme comme c’est toujours le cas.
Lon Chaney Jr donne le meilleur de lui-même, quoique incontestablement
fatigué de toujours jouer les monstres et plus particulièrement
le loup-garou. Touchant jusqu’au bout, avec ce soupçon
de présence rassurante (notamment à la fin), Chaney
Jr quitte la scène horrifique avec élégance.
Car après ce film, la Universal ne reconduira pas le contrat
de l’acteur, jugeant le temps des films d’horreur définitivement
révolu. Chaney Jr deviendra ainsi un second rôle régulier
dans des films de tous genres et un acteur également récurrent
à la télévision dans diverses séries.
Il reviendra de temps à autres au genre Fantastique, et notamment
pour la Universal avec The Black Castle en 1952.
Pour sa part, Jack Pierce, en tant que maquilleur de génie,
devra désormais se contenter de productions moins ambitieuses
encore. House of Dracula augure donc définitivement de la fin
d’une époque, celle des films de monstres assoiffés
de sang, meurtriers, invisibles, mort-vivants, fous, mais surtout
humains. Car c’est de la face obscure des hommes dont traitent
tous ces films au fil du temps : les égarements de la Science,
la présence en filigrane de la religion, les croyances les
plus primaires, la peur envers la différence, la méchanceté,
la folie… le tout au travers de divertissements spectaculaires,
magnifiques et plein de charme auxquels cet ultime fleuron vient rendre
hommage, malgré ses abondantes faiblesses.
House of Dracula vient une ultime fois contenter
le spectateur en lui proposant un cocktail de monstres qui n’a
encore aujourd’hui rien perdu de sa prestance et de son classicisme.
Un bon petit film rempli de maladresses, mais une conclusion nécessaire
à cette deuxième et dernière grande période
du cinéma fantastique de la Universal.