En
1968, lorsque Destination Zebra, station polaire
sort sur les écrans, son succès important n’est
une surprise pour personne. Dans un premier temps, il est utile
de préciser que le film est tiré d’un roman
à succès d’Alistair MacLean. En effet, l’écrivain,
spécialiste des romans à base d’hommes et de
missions dangereuses, est alors dans les années 60 ce que
Michael Crichton est aux années 90 : un écrivain aux
œuvres très convoitées par Hollywood. Pour ne
se limiter qu'aux plus célèbres adaptations de ses
livres, nous citerons l’excellent Les Canons de Navarone
(1961) de Jack Lee-Thompson, le magnifique et très efficace
Quand les aigles attaquent (1969) de Brian G. Hutton,
ainsi que le bien sympathique Solitaire de Fort Humbolt
(1974) de Tom Gries… Quoique l’on en dise, ces films
se présentent comme des réussites (en tout cas commerciales),
et ce Destination Zebra ne déroge pas à
la règle. L’autre qualité majeure, actrice du
fait que ce film a plu au public de son temps, est également
son appartenance au film de commando, car c’est à cela
que prétend le film de John Sturges, bien que formellement
sa construction soit parfois déroutante dans ce domaine.
En deux mots, Destination Zebra, station polaire
est-il vraiment un grand film ou non ?
D’emblée, ce qui accroche tout de suite le spectateur,
c’est le casting du film, bien que son utilisation soit des
plus attendue : Rock Hudson interprète un commandant de sous-marin
héroïque à souhait, Patrick McGoohan s’offre
un superbe personnage ambigu à la fois antipathique et secret,
Ernest Borgnine joue les gros ours aux faux airs de gentil, et Jim
Brown fait le militaire rude et intransigeant… Certes, cette
troupe d’acteurs est une heureuse alliance de par sa perfection
dans les rôles assignés à chacun d'entre eux.
Tous interprètent un rôle qui leur correspond habituellement
au cinéma, ce qui nous offre des comédiens parfaitement
à l’aise dans la peau de leurs personnages, mais également
une sérieuse absence de surprise. Cependant il ne faudrait
pas bouder notre plaisir pour si peu car, comme nous venons de l’expliciter,
tous sont au diapason. Notons particulièrement l’extrême
maîtrise du jeu de McGoohan, tout en finesse et
en
retenue, ponctué par de rares explosions de colère
et somptueusement accaparé par une ambiguïté
merveilleuse et des plus habiles. Ce rôle était écrit
pour lui, cela ne fait aucun doute ! Quant à Rock Hudson,
pour parler un peu du héros, il livre une performance impeccable
: dialogues débités à grande vitesse, sûreté
des gestes et des mots, calme olympien définissant un caractère
fort... Tout est là et tout est dit. Une fois passé
ce quatuor de tête, on est aussitôt pris dans la majesté
de la mise en scène. John Sturges est toujours en forme et
cela se voit à chaque plan : l'ensemble du film est découpé
minutieusement, les plans sont la plupart du temps somptueux et
le tout est monté avec un souci de précision fort
plaisant. Le cinéaste n’a visiblement pas perdu la
main et nous offre un film tout aussi bien mis en scène que
les désormais classiques Sept mercenaires
(1960) et Grande évasion (1963). Le souci
de réalisme est présent, avec de longues scènes
sur les manœuvres du sous-marin ainsi que sur les nombreuses
séquences de bravoure qui parsèment le film : il faut
que cela sonne épique et réaliste à la fois,
dans ce sens Destination Zebra, station polaire
est réussite incontestable ! D’autant que la photographie
sert admirablement le travail de Sturges. Il suffit de regarder
les scènes du module dans l’espace, du sous-marin glissant
sous la glace fortement bleutée, du déploiement des
hommes sur la banquise ou encore de la découverte de la station
Zebra détruite pour s’en convaincre : ce film nous
offre tout du moins l’une des plus belles photographies du
cinéma d'aventures des années 60, proposant une esthétique
jamais à court de beauté et constamment surprenante.
L’image est « léchée » du début
à la fin, bref, c’est un festival visuel d’envergure
qui nous est proposé pendant près de 150 minutes,
servant un récit efficacement mené jusqu’au
bout : l’intérêt que le spectateur porte au suspense
du film et à son déroulement ne retombe qu’en
de très rares occasions, ce qui est un exploit quand on voit
la durée d’un tel film qui ne présente, il faut
bien le dire, que peu d’action.

C’est ce qui différencie Destination Zebra
de la gamme habituelle du film de commando. Certes, l’on retrouve
le groupe d’hommes déterminés à réussir
la mission, le face-à-face avec la puissance adverse, la
présence d’un traître dans le groupe... Tout
d’abord, le pitch de départ prend sa source au beau
milieu de la Guerre Froide, opposant les deux blocs que sont l’Ouest
et l’Est (les Américains et Britanniques contre les
Soviétiques). La richesse thématique de l’œuvre
prend soudain tout son sens et le film fait finalement figure d’important
témoignage de son époque, alliant avec bonheur fiction
et réalité pour nous maintenir dans un suspense qui
se veut « vrai ». Cela explique notamment la présence
d’une véritable volonté de réalisme,
car contrairement à un James Bond (dont il affiche tout autant
le très gros budget), il n’est absolument pas question
de faire exploser quoi que ce soit ni de déclencher un quelconque
affrontement. L’action ne tient alors qu’une très
faible part dans ce film d’aventures. Certes, nous parlions
de morceaux de bravoure, de surcroît tout à fait hallucinants,
comme l’escapade
du
sous-marin sous la glace ou bien la chute d’Ernest Borgnine
dans une crevasse qui se referme en raison des mouvements de la
banquise. Oui, le film propose du rythme, mais un rythme surtout
entretenu par le récit, les rebondissements scénaristiques
relancés à maintes reprises sur la possible identité
du traître ou la difficulté du sous-marin à
percer la glace pour sortir. Finalement, nous ne notons que très
peu de coups de feu tirés, aucune explosion, aucune bataille
rangée (ou presque), peu de bagarres... Le film propose alors
avec maestria un tempo toujours alerte, mais à l’action
limitée : même la scène où le sous-marin
coule (pour ensuite revenir à la surface) est filmée
de manière réaliste, sans plan accéléré
et sur un rythme plutôt lent. En fait, il n’y a pas
de scènes d’action au sens spectaculaire ou l’on
peut l’entendre au cinéma, c’est à dire
recourant à une mise en scène à l'esbrouffe,
ou bien oui en partie mais uniquement grâce aux péripéties
que le script propose. Dans cette optique, Destination Zebra
s’apparente davantage au film catastrophe qu’au film
d’action pur. C’est une force, beaucoup plus qu’une
faiblesse : on accroche et pourtant rien ne semble réellement
décoller... Il s’agit d’impressionner le spectateur
en lui montrant uniquement des décors grandioses matinées
de séquences au suspense haletant. Bien sûr, Destination
Zebra n’aurait pas toute la dimension qu’on
lui concède si Michel Legrand n’avait pas composé
pour l’occasion une formidable bande originale ! Sa musique
épouse chaque moment du film, proposant un thème principal
énergique et épique à souhait, ainsi que diverses
compositions parfaitement en accord tour à tour avec les
séquences clés : la traversée du sous-marin
sous la glace, le déploiement d’hommes sur la banquise,
l’arrivée des Soviétiques, la découverte
du traître sont autant d’instants sublimement soulignés
par la virtuosité de Legrand et son orchestre. En définitive,
le film présente un tableau fort réjouissant, à
la fois très intelligent et fourni en rythme. Toutefois,
les défauts ne sont pas étrangers à cette entreprise.

Le premier d'entre eux, sans doute très mineur, concerne
le portrait des Soviétiques. Evidemment, ces derniers apparaissent
avec un épi de maïs à la place de la colonne
vertébrale, un accent à couper au couteau et un sérieux
légendaire presque trop poussé. Le réalisme
c’est bien, mais encore aurait-il fallu tenir cette ligne
de conduite jusqu’à l’apparition des Russes.
Ensuite, plus important et légèrement embêtant
: la précision des détails. Ne nous plaignons pas,
cette précision donne quelques scènes d’une
crédibilité inouïe, mais l’ennui c’est
qu’à force de vouloir donner dans le détail
et le réalisme, John Sturges en oublie parfois que ces séquences
devraient être plus courtes. La traversée du sous-marin
sous la banquise demeure certes un grand moment de cinéma,
aidé par une photographie splendide (surtout ici), des effets
spéciaux convaincants et une musique inquiétante comme
il se doit, mais reste tout de même trop longue... C’est
la même chose quand il s’agit de remonter le sous-marin
à tout prix alors qu’il est en train de couler (événement
dû à un sabotage). Ce qui, en soit, ne serait pas si
longuet si les personnages ne
nous
abreuvaient pas en plus de répliques composées d’une
tonne de mots spécifiques aux sous-mariniers : on ne comprend
parfois rien du tout, et cela pendant des minutes entières.
Le déroulement du récit et sa compréhension
ne s’en trouvent nullement altérés, mais le
problème se pose de manière claire, suffisamment d’ailleurs
pour qu'on ait parfois l’impression d’être de
trop en tant que spectateur au mileu de ces dialogues qui ne nous
concernent visiblement pas… Ce n’est pas le premier
film a faire montre d’un jargon difficile, mais c’est
en tout cas l’un de ceux qui en étalent plus. Un autre
élément un peu perturbant à notre humble avis,
est la présence de cartons au début et en milieu de
film, à la manière d’un Ben-Hur
ou d’un Lawrence d’Arabie, sauf qu’ici
l’usage n’est nullement utile, la durée et le
récit du film ne l'exigeant absolument pas. Ce sont d’agréables
moments, une fois de plus servis par la partition de Legrand, mais
totalement dispensables tant leur importance s’avère
limitée, sauf peut-être à découper le
film en deux parties bien distinctes : tout d’abord le huis-clos
à l'intérieur du sous-marin et ensuite l’aventure
sur la banquise. A la manière d’un long téléfilm,
Destination Zebra pourrait tout aussi bien être
coupé en deux parties. Toutefois la comparaison avec un téléfilm
s’arrête bien entendu ici, la sensation écrasante
d’être en présence d’une œuvre de
cinéma ne souffre d'aucune discussion. Enfin, la scène
finale décontenance quelque peu : l’affrontement impressionnant
tant espéré entre les deux commandos (américain
et soviétique) n’ayant finalement lieu que de manière
très limitée. Cela dit, le suspense largement entretenu,
la tension finale mue par l’urgence de la situation et la
découverte du traître sont autant d’éléments
qui suffisent à nous maintenir en haleine tout du long de
ce spectacle et à éviter la déception ; et
il faut garder à l'esprit que le film cherche avant tout
à rester réaliste autant que possible (autant qu’Hollywood
le permet bien sûr). Les effets spéciaux, eux, sont
dans l’ensemble très réussis (surtout pour l’époque)
tenant la dragée haute à un épisode de James
bond, offrant avec brio trucages optiques, plans d’extérieurs
et en studios mais, et c’est bien dommage, certaines séquences
subissent le lourd poids des ans : le vol des avions de chasse soviétiques
trop évident au niveau des transparences, la banquise donnant
parfois une trop sérieuse impression de tournage en studio
(malgré les averses de neiges et autres grands vents qui
donnent de l’allure à un ensemble tout de même
fort travaillé). Enfin, et voila certainement l’élément
le plus gênant, celui sans lequel nous tiendrions probablement
un très grand film : la froideur de l’ensemble !
Les
personnages sont magnifiquement campés, mais en aucune façon
l’on ne s’attache à qui que ce soit... De plus,
la trop présente rigueur formelle de l’ensemble, bien
que l’esthétique soit ici très importante, empêche
de regarder le film avec une réelle passion : c’est
froid, et la patte du cinéaste n'est pas suffisamment reconnaissable.
Voila qui n'est pas vraiment nouveau chez John Sturges, le cas s’étant
déjà présenté pour La Grande
évasion par exemple (excellent, mais trop formel
lui aussi, trop froid). Sobriété ou froideur ? Un
peu des deux certainement, mais les faits sont là, et c’est
bien regrettable.
Au final, Destination Zebra, station polaire reste
un excellent divertissement, un film important, à défaut
d’être un chef-d’œuvre. Sans cette froideur
inhérente au film et cette abondance de palabres, non inutiles
mais compliquées (pour en rester là), nous tenions
assurément un beau morceau de cinéma. Amputé
de certaines qualités non négligeables, Destination
Zebra demeure cependant un classique du genre, visuellement
éblouissant (on ne le dira jamais assez), au récit
inattaquable, magnifié par une musique méritant tous
les superlatifs, et parfaitement mis en image par un cinéaste
au professionnalisme légendaire qui en profite au passage
pour nous offrir un casting attendu mais jouissif. Un excellent
film posant un regard plutôt efficace sur son époque.