
Le 19 septembre 1955, une enquête consacrée
à un malade traité sous cortisone est publiée
dans le New Yorker. L’auteur, Burton Roueche, y détaille
les effets désastreux du produit sur le comportement du patient.
Lorsque Ray découvre l’article, il s’empare immédiatement
du sujet et s’associe à James Mason (qui sera à
la fois producteur et interprète du film). Entouré
de Cyril Hume et Richard Maibaum, duo de scénaristes auteur
de Ransom ! (Alex Segal, 1956) et 20 Mule
Team (Richard Thorpe, 1940), Ray et Mason rédigent
un script, reprenant le fait divers exposé dans le New
Yorker, dont ils profitent pour dresser un portrait au vitriol
de l’American Way of Life.
Le tournage démarre en avril 1956 et prend fin un mois plus
tard. Aux côtés de James Mason, on retrouve Barbara
Rush, comédienne prolifique de la Fox ainsi que Walter Matthau
dont la popularité explosera lorsqu’il sera associé
à Jack Lemmon sous la direction de Billy Wilder (The
Fortune Cookie en 1966 ou The Front Page
en 1974 pour ne citer qu’eux !). Ce trio de comédiens,
dirigé d’une main de maître par Nicholas Ray,
allait passer "derrière le miroir" d’une
Amérique avec laquelle le cinéaste a toujours entretenu
une relation passionnelle et donner naissance à un drame
fascinant...
Derrière le miroir
Contrairement à la majorité des œuvres de Nicholas
Ray, Bigger Than Life ne décrit pas d’emblée
une personnalité écorchée. A l’opposé
de Dixon Steele (Le Violent), Jim Stark (La
Fureur de vivre) ou Susan Caldwell (Secret de femme),
Ed Avery fait d’abord preuve d’une force intérieure
inébranlable et de convictions solides. Toutefois, si Ray
décrit son héros comme un "Américain moyen",
il n’en dresse pas pour autant un portrait élogieux.
L’auteur de La Fureur de vivre déteste
les personnalités trop lisses, leur mode de vie morose et
ne se prive pas de le démontrer dans cette première
partie du film...
Le personnage interprété par James Mason vit avec
sa femme et son enfant dans un pavillon de banlieue semblable à
des millions d’autres. Instituteur, il arrondit ses fins de
mois en travaillant le soir pour une société de taxis
et permet ainsi au foyer de prospérer selon le modèle
imposé par la société : une télévision
trône au milieu du salon, chaque pièce est soigneusement
rangée, le réfrigérateur est bien rempli...
Dans cet intérieur "idéal", miroir de "l'American
Way of Life", la famille Avery reçoit ses amis pour
des parties de cartes et coule des jours tranquilles.
Néanmoins, en observant de plus près, leur quotidien
présente quelques reflets cauchemardesques. Des affiches
de pays étrangers, omniprésentes dans la maison, symbolisent
le désir de fuite et le mal de vivre qui règne dans
le domicile. D’autre part, le décor semble écraser
les protagonistes : trop propre, trop rangé, sans la moindre
trace de vie (il n’y a aucun animal de compagnie, ni même
une plante), l’environnement des Avery évoque les intérieurs
décrits plus tard par Todd Haynes dans Safe
(1995). Revoir Bigger Than Life rappelle également
un autre chef-d’œuvre prenant à partie le mode
de vie outre-Atlantique : American Beauty (Sam
Mendes, 1999), film dont le héros est un cadre en rupture
avec son environnement.
Dans Bigger Than Life, Ed Avery est un intellectuel
: instituteur, il enseigne malgré un salaire faible et une
reconnaissance quasi inexistante de la part de la société.
Au cours de l’une des premières scènes, il aide
un de ses élèves à réciter une leçon.
Avery fait alors preuve de patience et de dévouement : il
croit en son métier d’éducateur et en son rôle
social. Néanmoins, l’école paraît vide
et dénuée de vie : on y croise des élèves
n’ayant qu’une hâte, celle de sortir (c’est
d’ailleurs le premier plan du film), ou des professeurs totalement
dénués d’énergie. Lorsqu’il quitte
sa classe et se rend dans la société de taxis qui
l’emploie le soir, il est accueilli avec enthousiasme. Contrairement
à l’école, on croise ici une foule bigarrée
et agitée donnant à ce lieu une impression de vie
et d’énergie. Grâce à cette mise en scène
subtile, Nicholas Ray met en parallèle deux situations professionnelles
bien distinctes et exprime le désintérêt de
la nation pour les activités intellectuelles (faiblement
rémunérées et non reconnues) au profit d’emplois
à forte valeur ajoutée.

Lorsque les Avery organisent une soirée avec leurs amis,
la vie sociale de la famille américaine est également
passée à la "moulinette rayenne" : l’ambiance
y est glaciale, aucun rire, ni effusion de joie ne vient ponctuer
la party. Au contraire, les invités semblent se jauger et
comparer leur mode de vie... C’est à l’occasion
de cet épisode que le destin du héros va basculer.
Victime d’un malaise, il sera conduit à l’hôpital
où, après une série d’analyses, on lui
proposera un traitement à base de cortisone. D’abord
sous-jacente, la critique orchestrée par Nicholas Ray devient
acerbe et directe lorsque la cortisone apparaît dans le récit.
Une analyse au premier degré du scénario se contenterait
d’y voir un pamphlet contre la surmédication et l’apparition
de drogues "légales". Néanmoins, si ce constat
n’est pas faux, il n’en constitue pas pour autant le
fond du récit. Dans les bonus du DVD édité
par Carlotta, les propos de Jean Douchet corroborent cette analyse
et mettent en évidence le rôle de révélateur
joué par le médicament : « Dans cet univers
bien calibré, la cortisone va faire office de détonateur
dans la destruction des barrières. »
La destruction du miroir
Quand
Ed Avery accepte la cortisone, il invite le public au spectacle
de son autodestruction. Après avoir retrouvé sa force
physique et sa confiance, il se lance dans de nombreux projets sans
en mesurer les conséquences : il multiplie les dépenses,
abandonne son emploi dans la compagnie de taxis et imagine devenir
écrivain puis prendre une secrétaire pour l’assister...
Et tandis qu’il se déconnecte de la réalité,
sa dépendance à la cortisone devient plus forte. Il
dépasse les prises préconisées par les médecins
et ment aux pharmaciens pour se procurer sa "drogue".
Lentement, sa relation avec sa famille se dégrade, ni sa
femme ni son fils ne le comprennent. Il a parfois un éclair
de conscience (notamment lors de cette scène clé où
son épouse brise un miroir) mais il se débarrasse
aussi vite de ses doutes et adopte une attitude absolument égotiste.
Considérant sa femme comme une "personne intellectuellement
inférieure", il demande le divorce mais décide
de rester au domicile pour éduquer son fils. Lors d’une
séquence mémorable, il apprend à son enfant
comment intercepter un ballon au football américain. Le cours
va rapidement tourner à la démonstration de force
et à l’humiliation. La scène, qui rappelle celle
de la leçon d’équitation de Giant
(George Stevens, 1955), se conclut par un plan inoubliable : l’enfant
est au pied d’un père dont on ne voit que les jambes
et dont la position semble écrasante... A cette scène
d’humiliation vient se greffer une autre séquence d’une
violence psychologique traumatisante : Ed Avery veut inculquer à
son fils une règle de mathématique. Il lui interdit
de sortir de la pièce tant que la leçon n’est
pas assimilée.
Contrairement
à la première scène de l’école
où il faisait preuve de patience pour un de ses élèves,
Ed n’accepte désormais plus la moindre faiblesse. Epuisé,
l’enfant ne peut plus apprendre ; sa mère vient alors
s’interposer pour le libérer. Ed la menace et impose
SA vision de l’éducation. Dans un plan chargé
de symbole, Ray filme en contre-plongée l’enfant avec
son père en arrière plan. Ici encore, le plan est
saisissant et évoque une position paternelle écrasante,
presque dangereuse...
Un dimanche, après le rituel de la messe, Ed rentre chez
lui et critique violemment les propos tenus par le prêtre
lors de la cérémonie. Après la rupture avec
la société (rejet de son activité professionnelle),
puis avec la famille, Ed s’oppose cette fois au fondement
même de la culture américaine, la religion. Cette scène
plonge le récit dans un final où la violence psychologique
imposée par Ed devient physique. Le héros se prend
pour un surhomme et pense avoir un pouvoir de vie et de mort sur
les autres. S’appuyant sur le récit d’Abraham
et Isaac, il décide de sacrifier son fils (puni pour avoir
désobéi et menti). Terrorisée, sa femme lui
oppose le fait que Dieu a retenu la main d’Abraham avant le
sacrifice. Ed se retourne alors vers elle et clame cette phrase
inoubliable : « God was wrong (Dieu avait tort).
» Désormais, toutes les limites sont détruites,
le héros est prêt à commettre le pire, l’infanticide.
D’un point de vue psychanalytique, Ed Avery apparaît
comme un personnage en rupture totale avec son avenir dont il rejette
le symbole le plus fort, son fils. Sa volonté de détruire
le fils, son miroir, est une forme de suicide, de rejet de la vie.
Ici le titre original prend toute sa valeur, Bigger Than
Life (plus grand que la vie), où comment, sous l’emprise
de cortisone, le héros créé par Nicholas Ray
croit être plus fort que la Vie...
A ce stade du film, Nicholas Ray est allé au bout de son
propos : la fêlure révélée par la cortisone
s’est transformée en brèche béante, fenêtre
vers tous les maux d’une société que cachent
péniblement les barrières morales dressées
par notre éducation. Toutefois, le film se conclut sur une
note d’espoir, un "Happy End" de type Deus Ex Machina
qui chagrinera certainement certains spectateurs jusqu’auboutistes,
mais qui est récurrent dans la filmographie de Nicholas Ray.
Rappelons que si le cinéaste a une vision sombre du monde,
elle n’est jamais dénuée d’espoir comme
le prouvent les conclusions de La Fureur de vivre,
Johnny Guitar, Les Amants de la nuit
ou La Maison dans l’ombre.
Si
la thématique exposée par Nicholas Ray dans Bigger
Than Life est passionnante et s’inscrit harmonieusement
dans son œuvre, il ne faut pas pour autant en oublier sa sublime
mise en forme. Le cinéaste atteint ici l'un des sommets formels
de sa carrière que l’on peut comparer à Rebel
Without a Cause ou King of Kings (Le
Roi des Rois, 1961). Néanmoins, si Ray est un formaliste
brillant (il a étudié la composition de l’espace
avec le célèbre architecte Frank Lloyd Wright), son
travail sur l’image reste en adéquation permanente
avec les thèmes qu’il aborde et les situations qu’il
expose. Cadré dans un magnifique CinemaScope, format que
l’on qualifie souvent de "larger than life" (!),
l’image est en symbiose avec la thématique de destruction
des barrières sociales et morales exposées. Il faut
également souligner le remarquable travail du réalisateur
sur les couleurs et leur symbolique : dans le triangle familial,
le personnage le plus important aux yeux de Nicholas Ray est l’enfant.
Certes, il oriente son récit sur le parcours du père,
mais dans sa filmographie le "fils" a toujours tenu une
place prépondérante. D’une certaine manière,
Bigger Than Life n’échappe pas à
la règle puisqu’on y retrouve un fils dont le blouson
rouge (qu’il porte pendant toute la durée du récit)
rappelle évidemment celui de Jim Stark (le héros de
Rebel Without a Cause). Le rouge, omniprésent
dans la filmographie de Ray, évoque évidemment le
thème de la dualité vie/mort récurrente dans
son œuvre.
Tant dans sa forme que dans ses thèmes, Derrière
le miroir apparaît donc comme un film totalement
"rayen". Toutefois, il faut souligner l’implication
de James Mason dans ce projet : outre son rôle de producteur,
Mason est intervenu sur le script afin de peaufiner le personnage
d’Ed Avery. Tout d’abord père de famille modèle,
Mason plonge lentement son personnage dans une névrose qui
tourne à la folie. Le talent de James Mason pour incarner
des personnages aux multiples facettes n’est plus à
démontrer, néanmoins le rôle qu’il endosse
pour Nicholas Ray lui permet de signer l’une de ses plus étonnantes
prestations.

Lorsque le film sort sur les écrans américains en
août 1956, il ne rencontre pas son public. L’échec
commercial est cuisant alors qu’il jouit d’une excellente
critique. Aujourd’hui encore, Bigger Than Life
est considéré, à juste titre, comme l’un
des projets les plus ambitieux et les plus aboutis du cinéaste
aux côtés de Rebel Without a Cause
(La Fureur de vivre, 1955) ou Johnny Guitar
(1954). De nos jours, rares sont les cinéastes et les producteurs
capables de dresser une telle critique du modèle social occidental
: Lars Von Trier, Laurent Cantet ou Todd Haynes se battent pour
réaliser et populariser leurs drames, tandis que d’autres
(Alexander Payne, Sam Mendes, John Waters) choisissent la voie "aisée"
de la comédie pour passer notre société au
vitriol... Aujourd’hui, il s’agit donc de se demander
si les drames sociaux tel que les concevaient Douglas Sirk ou Nicholas
Ray ont encore un avenir dans le cinéma ? En attendant une
réponse à cette question, le cinéma de Nicholas
Ray demeure un passionnant terrain de réflexion que le DVD
nous permet de parcourir avec passion !