De
la vie des marionnettes s’ouvre sur un dialogue où
Peter se confie à Katarina, la femme qu’il va inexplicablement
assassiner. « Je suis fatigué » lui
dit-elle, « tu devrais dormir maintenant »
réplique doucement la prostituée. Elle le caresse
doucement, l’apaise, mais d’un coup Peter sort brutalement
de sa léthargie. La violence surgit d’un coup tandis
qu’un rouge bestial envahit l’image. Les coups et les
baisers se mêlent ; et lorsque le crime et le viol viennent
achever la scène, le film perd alors sa couleur, remplacée
par un noir et blanc tranché. Ce crime inaugural semble se
dérouler sur une scène, un lit immense cerné
de projecteurs occupant l’espace. On ne sait pas où
l’on se trouve, on a l’impression d’assister à
une pièce de théâtre. Bergman joue de
cet
inconfort. Il n’utilise pas la scène d’ouverture
comme une exposition mais comme un trouble. Durant ces quelques
minutes, le spectateur est déboussolé, il ne parvient
pas à cerner quel est le niveau de représentation
de la fiction qui se joue sous ses yeux.
Ouverture magistrale qui annonce une construction complexe. De
la vie des marionnettes est construit comme un puzzle,
un voyage dans la psyché de son personnages principal. Ainsi
Bergman nous fait voyager dans son histoire. Le film est parcouru
de cartons (20heures après le crime, quatorze jours avant
etc.…) qui marquent autant d’étapes temporelles
dans le parcours de Peter. Ces va-et-vient s’accompagnent
de changements constants au niveau de la narration et du point de
vue. Les scènes s’enchaînent en passant de l’interview
à une forme cinématographique classique. Souvent l’interview
même se change en "reconstitution" de ce qui est
dit, tandis que la voix du narrateur vient doubler ce qui est montré
à l’écran. Bergman utilise également,
une fois de plus (voir Les
Communiants), la lecture d’une lettre que Peter
adresse à Morgens, où les rêves qui y sont décrits
prennent soudain corps à l’écran. Ce changement
constant du niveau de narration donne une omniscience, une omniprésence
à la mise en scène de Bergman. Le réalisateur
a recours à des figures disparates qui toutes visent à
la recherche profonde de la vérité, comme si une forme
filmique unique ne pouvait prétendre à cette investigation
intime
Dans la reconstitution de ce puzzle, chaque intervention d’un
témoin, chaque mise en scène du passé, du présent
ou d’un rêve, est une nouvelle pièce qui s’emboîte.
Bergman nous parle de la difficile reconstitution des évènements
qui amènent à un drame, de l’impossible compréhension
des raisons qui poussent à commettre un meurtre, de l’imbrication
étroite d’une quantité de faits et gestes qui,
pris isolement, ne peuvent prétendre à une explication
rationnelle. C’est quasiment le constat de l’impuissance
de l’art à se confronter au réel. Et c’est
cette impossibilité même qui pousse Bergman à
tenter l’expérience.

Une mère possessive ? Une homosexualité refoulée
? Un contexte social qui interdit d’extérioriser ses
pulsions ? Une angoisse que Peter ritualise dans l’alcool
? Une des pistes explorée par Bergman est celle d’un
carcan social qui étouffe l’individu. Lorsque Peter
se trouve seul avec la prostituée, qu’il essaye de
s’enfuir en hurlant « qu’il n’y a pas
d’issue » et qu’effectivement il est enfermé
avec elle dans cet espace clôt dont toutes les portes sont
verrouillées, tous ces interdits éclatent. La prostituée
n’étant pas de son milieu social, elle ne provoque
pas en lui les mêmes interdits. Elle libère ses pulsions
en l’invitant à dormir, à rejoindre ces rêves
dont elle ignore qu’ils sont hantés par la vision du
meurtre de sa femme. C’est une autre Katarina (prostituée
et épouse portent le même prénom) qui va mourir
sous l’avalanche émotionnelle qui emporte Peter, cette
violence longtemps contenue ne pouvant prendre pour objet une personne
vivant dans la même sphère sociale.
L’acte meurtrier d’Egerman semble inéluctable.
Depuis son premier rêve, tout semble le pousser à commette
ce crime. Qu’il parle avec son ami psychanalyste, qu’il
mette à plat le malaise de son couple, qu’il se confronte
directement avec sa femme, qu’il tente de se suicider…
rien n’y fait, Peter ne peut qu’être amené
à tuer Katarina. Seule la cible change physiquement, la prostituée
prenant le temps du drame le rôle de sa femme. Tout ce que
fait Peter, c’est déplacer l’objet de sa frustration
sur un être faible, socialement démuni.
Le film nous parle d’un malaise profond, presque indicible.
Avant le meurtre, Peter se confie à Morgens, lui fait part
du malaise qui l’assaille et dont il a peur de parler de crainte
que de fantasme, la parole ne matérialise ses pulsions meurtrières
en acte. Il ressent constamment l’irrépressible envie
de tuer sa femme Katarina. Cette femme avec qui il « fait
l’amour sans sentiments », avec qui il se dispute
constamment, répétant les scènes de ménage
comme « dans une pièce de théâtre,
malheureusement sans spectateurs. » Un couple en crise,
et pourtant uni au-delà de tout. Katarina explique que «
Peter est en moi, je l’emmène partout. Le même
influx parcourt nos nerfs. » Peter et Katarina sont liés
jusqu’au plus profond de leurs corps. Ils ne peuvent vivre
ensemble et pourtant ne peuvent vivre séparés. Peter
et Katarina, nous les avons déjà croisés dans
Scènes de la vie
conjugale, couple se déchirant sous les regards
gênés de Johan et Marianne. Ce besoin de détruire
l’être aimé est une façon de se détruire
soi-même. L’angoisse qui parcourt ce couple masque l’angoisse
de Peter confronté à lui même, à ses
pulsions autodestructrices. Katarina est un miroir, et briser ce
reflet revient à détruire son propre visage et ce
faisant à effacer ce masque qu’il porte depuis toujours
et qui l’empêche de respirer. Cette haine de Peter envers
sa femme, envers lui-même, est une haine qui s’est construite
au fil des ans. Chaque événement de sa vie a façonné
son masque et construit parallèlement ce besoin de destruction.
La mère de Peter, possessive, égocentrique, qui explique
que tout petit déjà son fils passait son temps à
jouer aux marionnettes (où l’on retrouve la fascination
de l’enfant Bergman pour le théâtre de marionnettes
et qui va devenir le symbole de sa vie d’artiste) ramène
au poids familial qui pèse sur tout individu. L’image
que l’on bâtit est d’abord celle que l’on
souhaite offrir à ses parents. Quitte à devenir ce
que l’on est pas, on fabrique de toute pièce l’être
désiré par son père et sa mère.
Et
ce dès la prime enfance. Et ce besoin originel de plaire
va ensuite mener toute une vie qui dès lors se construit
sur le mensonge. Tout au long de la lente mise en place d’un
individu, c’est ainsi une soumission au regard des autres.
Après les parents et la famille, ce sont les amis, les clans,
les groupes, l’entourage social, la vie professionnelle, la
vie de couple, ses enfants. Tim, vieil homo qui se dégoûte
de vieillir, est le personnage qui décrit le mieux cette
sensation de ne pas être celui que l’on est vraiment.
Il est révulsé par sa violence latente, ces «
chienneries » comme il les appelle, alors qu’il
tente désespérément de se persuader qu’il
ne recherche que la douceur, la volupté d’un être
proche. Dans cette très belle scène où il se
confie à Katarina, il se regarde dans une glace. A côté
de son reflet un masque est visible. Ce plan contient à lui
seul l’obsession profonde de l’œuvre de Bergman.
De la vie des marionnettes est un film pétri
des angoisses de Bergman. C’est certainement l’un de
ses films les plus sombres, les plus opaques, peut-être son
plus radical. Déraciné, travaillant alors en Allemagne
suite à des ennuis avec le fisc suédois, on sent que
le film se nourrit de la souffrance de cet exil. C’est l’un
des seuls films dont Bergman soit fier.