Trois heures de la vie du pasteur Thomas Ericsson
où sa vie bascule, une heure vingt de film où le cinéma
de Bergman mue et se transforme, arpente des territoires nouveaux,
se réinvente. Les Communiants parachève
l’évolution radicale, au début souterraine puis
de plus en plus prégnante, à l’œuvre dans
le cinéma de Bergman depuis sa rencontre avec Sven Nykvist.
A Travers le miroir et Le Silence
étaient déjà deux étapes essentielles
d’une rupture ici consommée. Bergman ne veut
plus
mettre en scène comme il l’a fait jusqu’à
présent. Il veut des œuvres plus simples, plus directes,
et en même temps plus poétiques. Il veut se désengager
des différents courants qui jusqu’ici sous-tendaient
son cinéma, que ce soit l’influence néo-réaliste,
sensible dans certaines de ses premières œuvres, ou
une forme d’expressionnisme qu’en compagnie de son chef
opérateur Gunnar Fischer, il avait menée à
une certaine perfection. Bergman veut désormais parler directement
de la souffrance, en faire le cœur de ses films. Il veut rompre
avec toute forme de maniérisme, ne plus faire appel à
la seule symbolique pour porter ses récits, il veut réinventer
son cinéma. « Ca a été un combat,
parce que quand vous êtes une vieille pute, c’est difficile
de retirer tout le maquillage » a dit Bergman à
propos de son travail sur Les Communiants. Dans
cette démarche artistique, il est certain que l’apport
de Sven Nykvist a été primordial. Le chef opérateur
pousse Bergman vers la simplicité et le minimalisme, lui
offre les outils visuels qui vont lui permettre d’aller au
cœur d’une vision de cinéma jusqu’alors
en germe.
Le cinéma de Bergman se fait de plus en plus sec, et dans
ses histoires et dans sa mise en scène. Il resserre encore
ses récits, faisant des tourments de ses personnages l’épine
dorsale, le centre névralgique de ses films et accompagne
ce mouvement par un cadre qui s’approche de plus en plus des
visages. Si cette figure
de
style est sensible depuis ses débuts, Bergman filmant depuis
longtemps ses acteurs au niveau des épaules afin de se concentrer
sur les visages, c’est avec ce film que le cinéaste
appuie sa croyance dans le plan fixe et sa durée. Si, au
début de sa carrière, Bergman a la tentation d’afficher
son statut de cinéaste en pensant que multiplier les mouvements
de caméra l’écarte de fait de son travail théâtral,
au fur et à mesure que sa confiance dans le cinéma
s’affirme il est de plus en plus convaincu que seuls ces deux
facteurs sont à même de donner tension, vérité
et force à une scène.
La lecture d’une lettre que Martha Lundberg adresse à
Ericsson est à ce titre exemplaire. Alors que la séquence
débute de manière classique par un plan du pasteur
lisant à haute voix le courrier qui lui est adressé,
le point de vu change subitement et Martha prend elle-même
en charge la narration. Sept minutes de plan fixe sur le visage
d’Ingrid Thulin, lisant sa propre lettre face caméra.
Ce n’est plus la réaction d’Ericsson qui nous
importe, mais l’état d’esprit de Martha. Ce long
plan fixe est seulement entrecoupé d’un flashback de
Martha exhortant Dieu, l’insultant presque, alors que l’amante
du pasteur évoque dans sa lettre un drame passé. Ce
plan « de coupe » permet à Bergman de donner
toute sa force à un cri de rage qui anticipe les crises existentielles
qui bientôt vont assaillir le pasteur Ericsson..
Le montage classique champ / contrechamp, le jeu sur les angles
de prise de vue, les mouvements de caméra sont cependant
toujours utilisés par Bergman, et ce avec une maîtrise
absolue et une certaine ironie. Lors du premier office religieux,
alors que le pasteur Ericsson passe d’un paroissien à
un autre pour la communion, les plans se succèdent le plus
simplement du monde. Un plan pour chaque fidèle suivi d’un
plan en contre-plongée sur le pasteur. Cet enchaînement
se rompt lorsque vient le tour de Jonas Persson (Max von Sydow).
Bergman le filme en plongée, ce qui induit immédiatement
un lien de domination. Une deuxième variation apparaît
lorsque c’est Martha qui reçoit la bénédiction.
La caméra se rapproche tour à tour d’elle et
de Thomas, mettant ainsi l’accent sur les liens qui unissent
les deux personnages (comme plus tard, lorsque le nom de Martha
est prononcé, un travelling avant vient serrer le visage
de Thomas). En quelques plans, Bergman annonce les enjeux du film.
L’ironie tient au fait que l’utilisation de ces codes
se concentre dans la scène d’ouverture, cet office
religieux dont Bergman prend plaisir à pointer le ridicule.
Deux mises en scène se répondent alors et, en extrapolant,
on pourrait y voir aussi bien le rejet par Bergman de la religion
que d’une forme de cinéma figée dans ses codes.
Cette séquence d’ouverture joue encore sur d’autres
niveaux de signification. Bergman y oppose le spirituel (la messe)
et le corps. Ça tousse, ça se mouche, ça baille.
Manifestations extérieures qui parasitent le rituel. Litanie,
adjuration lancée à Ericsson de quitter le royaume
des cieux, de revenir sur terre, dans son corps. Le rite sacré
est caricatural, empesé, presque drôle. La solennité
du pasteur se trouve contredite, ridiculisée, par l’assemblée
clairsemée des paroissiens. Thomas n’est pas le seul
à douter, la foi quitte sans espoir de retour le cœur
des hommes. Le dernier office se déroulera avec Martha pour
seul public, Martha qui est là pour Thomas mais non pour
Dieu. On retrouve l’opposition entre corps et spirituel après
la messe, alors que Thomas s’assoupit. Son corps semble ployer
sous un poids insurmontable, il s’endort comme s’il
s’écrasait sur terre, comme si soudain la gravité
reprenait ses droits. Thomas a quitté le domaine de Dieu
et son corps subit de plein fouet le poids du réel.

La corruption du corps est ce qui empêche Ericsson de croire
en Dieu. Les plaies du Christ, les mains couvertes d’eczéma
de Martha, sont autant de visions qui le répugnent. Thomas
ne peut appréhender et accepter le pourrissement du corps
et dans un même temps l’existence de l’âme
et de Dieu. Il ne parvient plus à s’approcher de l’homme,
à l’étreindre, à l’aimer. Dans
sa lettre, Martha lui dit : « Je ne pouvais pas comprendre
ton indifférence à l’égard du Christ
». Et de fait, Thomas ne souffre plus pour le Christ, n’éprouve
plus d’empathie pour son martyr, trouve cette effigie religieuse
« ridicule ». Mais abandonnant Dieu, il ne
parvient pas à se raccrocher à l’homme. Thomas
ne peut plus prier pour la souffrance humaine depuis la mort de
sa femme. Mais déjà lors de la guerre d’Espagne,
il refusait de voir, de comprendre, il se voyait avec Dieu dans
un monde fermé et à force de vivre dans cette spiritualité,
il a perdu toute accroche avec la terre, avec l’homme. Son
retour au monde n’en est que plus dur, il se retrouve devant
un grand vide. Il n’y a plus de Dieu, il n’y a même
plus d’hommes. Il n’y a nul Dieu et il n’y a d’autre
monde que la terre. C’est là que sont le paradis et
l’enfer. Ericcson ressemble beaucoup à Vogler dans
Le Visage.
Lui aussi a perdu la foi, lui aussi se tait. Il se réfugie
derrière des rites, des simulacres qu’il reproduit
machinalement. Le doute a envahi son monde, ce qui semblait immuable
s’évapore. La mort de sa femme a ébranlé
ses certitudes et Ericsson vacille, cherche à comprendre.
En perdant l’amour, le pasteur a perdu tout espoir en la sublimation
du réel. Il n’y a plus rien, plus de Dieu, plus d’hommes,
rien que la solitude. Il n’y même pas de rébellion,
de lutte, juste l’acceptation languide de son sort. Lorsqu’Ericsson
se sent abandonné de Dieu, Bergman surexpose les scènes.
Le visage du pasteur Thomas est irradié par une lumière
crue, habituelle figure de l’illumination qui revêt
ici les oripeaux du cauchemar.
Les
Communiants est aussi l’histoire d’un couple.
A travers les liens qui unissent Ericsson et Martha, Bergman décline
des sentiments qu’il ne cessera d’explorer tout au long
de sa filmographie : les tourments, la haine et l’amour qui
se répondent, domination et désir, deux êtres
qui se déchirent jusqu’à la moelle. Bergman
ne peut pas se contenter de parler de foi, même dans un film
dont c’est semble-t-il l’enjeu central. Bergman ressent
le besoin de parler de l’homme dans toutes ses composantes,
d’en approcher toutes les facettes. Rares sont les cinéastes
qui auront su saisir avec autant d’acuité ce qui fait
l’homme, de parler aussi intimement des drames qui secouent
chacun de nous. Si dans Les Communiants, Bergman
se penche sur la figure de son père, s’interroge sur
les souffrances que cet homme rigide a pu ressentir, le cinéaste
transcende complètement le matériau biographique pour
questionner chacun de nous sur sa place au monde, sur ses rapports
aux autres.
Le silence est dans ce film de Bergman, comme dans bien d’autres,
une composante essentielle qui enrobe les drames mais qui, loin
de les étouffer, leur donne au contraire une densité
et une tension permanente. Les paysages enneigés participent
du même ressenti. Les pas sont assourdis mais longtemps la
neige en porte les traces. C’est Ericsson qui souffre du silence
de Dieu, qui ne peut plus accepter de ne pas l’entendre. C’est
Jonas Persson qui se réfugie dans le mutisme, pétri
d’angoisse et de peur. Dès la communion qui ouvre le
film, les liens profonds qui unissent Jonas et Thomas sont scellés
bien qu’ils vont se trouver comme inversés par la suite.
Alors que, on l’a vu, pendant la cérémonie Thomas
dominait Jonas, lorsque le Pasteur découvre que Thomas s’est
plongé dans le silence il est envahi par le sentiment que
celui-ci s’est rapproché de Dieu. Thomas attend la
venue de Jonas comme s’il attendait désespérément
la venue de Dieu (« Que vais-je devenir s’il ne
vient pas ? »), et percer son mutisme revient pour lui
à entendre la voix de Dieu. Chaque fois que Jonas apparaît,
c’est après que Thomas se soit endormi, comme s’il
était un reflet de son imagination. Le pasteur souffre aussi
de voir un simple pécheur s’approcher de Dieu alors
que pour lui les portes sont closes. Les paroles d’Ericsson,
qui devraient être réconfortantes, sont contaminées
par la jalousie, voire la haine. Jonas est une apparition fantasmatique,
une figure ambivalente, à la fois issue des cauchemars de
Thomas, mais également ultime espoir pour lui de retrouver
la foi. S’il parvient à ressentir de l’empathie,
s’il se réconcilie avec l’homme, Thomas pourrait
alors retrouver la foi.
On peut également voir Dieu comme un simple reflet de l’homme,
une chambre d’écho, une coquille vide dans laquelle
chaque croyant verse sa propre histoire. Thomas n’a plus accès
à ce refouloir dans lequel verser ses angoisses. Il se confie
donc à Jonas, être silencieux, qu’il pense à
même de recevoir ses doutes et ses souffrances. Ce qui ne
va qu’accélérer la chute du pécheur car
il n’y a nulle sainteté chez Thomas, il ne peut offrir
nulle transcendance. Il n’y a que des hommes sur terre, et
en voyant en Thomas le sauveur et l’incarnation de ses propres
craintes, Ericsson va précipiter son suicide.
Que ce soit au niveau de Dieu, de celui des hommes ou du couple,
Ericsson est un être en crise qui ne parvient plus à
s’accorder au monde. Les Communiants est
un film terrifiant, un gouffre où sont tapis les douleurs
humaines les plus simples, les plus intimes. On ressort du film,
remué, comme après avoir contemplé un miroir
qui permettrait de scruter derrière son visage. Un film dont
la douleur sourde nous poursuit longtemps après les dernières
images. Une œuvre essentielle pour Bergman qui ne va dès
lors que poursuivre plus avant dans cette voie douloureuse et complexe
qui consiste à parler de l’homme, qui film après
film va utiliser tous les moyens du cinéma pour explorer
les tréfonds de l’âme.