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Comme un torrent : Parkman, Illinois,
petite ville américaine sans histoires qui prépare activement
la célébration de son centenaire. Démobilisé,
Dave Hirsh (Frank Sinatra) revient dans sa ville natale dans laquelle
il n’a plus remis les pieds depuis qu’orphelin à
12 ans, il fut placé dans une pension par son frère Frank
(Arthur Kennedy) qui ne tenait pas à l’avoir en charge.
Il est accompagné de Ginny (Shirley McLaine), une prostituée
qu’il ne se rappelle même plus avoir ‘ramassé’
dans un bar de Chicago et qui est tombée follement amoureuse
de lui. Elle s’accroche à Dave de toutes ses forces tandis
que son ancien amant souhaite la reprendre quitte à devoir tuer
son rival. Dave est un écrivain raté, joueur et alcoolique
dont la venue n’est pas du goût de son frère devenu
un grand notable local. Ce dernier va essayer de ‘caser’
la brebis galeuse en lui présentant la fille d’un de ses
amis, Gwen French (Martha Hyer), professeur de littérature engoncée
dans des préjugés rigides et dont pourtant il s’éprend.
Il se prend aussi d’amitié pour Bama (Dean Martin), un
joueur professionnel avec qui il fait équipe… |
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"Il
arrive que le vernis de l’élégance et le raffinement
de la narration ne puissent pas toujours dissimuler l’angoisse
existentielle du visionnaire qu’est Minnelli. C’est comme
si un excès d’émotivité et de désir
frustré, désormais impossible à contenir, se
déchaînaient sous la forme de délirants mouvements
de caméra, d’explosions de lumière et de couleurs,
de musiques fracassantes et de montage frénétique"
lit-on à la page 1020 de l’Encyclopédie Atlas
du cinéma. C’est tout à fait ce qui caractérise
des séquences comme le final lors de la fête foraine
de Comme un torrent, la chasse au sanglier de Celui
par qui le scandale arrive et de nombreuses autres scènes
de beaucoup de films antérieurs du cinéaste (celles
du départ nocturne sous la pluie de Lana Turner dans Les
Ensorcelés (The Bad and the Beautiful)
de la chasse à l’homme dans Brigadoon…).
C’est cela le lyrisme "minnellien", l’un des
éléments les plus spécifiques de son cinéma
et qui rend ce dernier aussi reconnaissable et inoubliable par la
fusion de ce souffle romantique exacerbé avec un suprême
raffinement par ailleurs.Tournés tous deux à la suite, Comme un Torrent et Celui par qui le scandale arrive, sont de puissants mélodrames psychologiques et familiaux, charriant leurs lots de situations tragiques, brassant de multiples personnages et abordant de riches et complexes thématiques. On savait bien à l’époque que Minnelli n’était pas qu’un génie de la comédie musicale puisqu’il avait aussi signé des merveilles dans l’intimisme pur avec L’Horloge (The Clock) et dans le drame, que ce soient une adaptation littéraire comme Madame Bovary, la description sans concession du milieu du cinéma avec Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) ou un biopic lyrique tel La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (Lust for Life) mais jamais auparavant il n’avait plongé ses films dans d’aussi sombres recoins. Pourtant, juste avant d’aborder ce côté obscur de sa filmographie, le cinéaste venait de tourner coup sur coup trois films totalement dissemblables et à mille lieux de ceux qui allaient suivre. D’abord il nous offrit l’une des comédies les plus drôles et enlevées du cinéma américain avec La Femme modèle (The Designing Woman) ; puis fit briller d’un éclat indélébile les derniers feux du musical hollywoodien avec l’un des sommets du genre, Gigi ; enfin il nous concocta une petite merveille de comédie sophistiqué et suprêmement élégante comme lui seul en avait le secret : Qu’est-ce que maman comprend à l’amour ? (The Reluctant Debutante). Après trois œuvres aussi légères (et néanmoins géniales), les suivantes détonnent sacrément tout en nous satisfaisant tout autant ! Il en sera de même des celles à venir car, contrairement à ce qui s’est souvent écrit, Minnelli n’avait pas fini de nous émerveiller après ces deux réussites unanimement appréciées puisqu’il allait encore accoucher de films non négligeables tels Les Quatre cavaliers de l’apocalypse (The Four Horsemen of the Apocalypse) et d’un chef-d’œuvre de sensibilité, l’un des plus beaux films sur l’enfance, le magnifique Il faut marier papa (The Courtship of Eddie’s Father).
Mais revenons-en à cette année 1958 qui vit Minnelli
entrer en compétition avec lui-même pour les Oscars,
Gigi finissant grand vainqueur en remportant une
tripotée de statuettes au détriment de Comme
un torrent.Il est évident que ce dernier est d’un
abord bien plus difficile. Par le fait que son scénario prenne
son temps et délivre ses éléments dramatiques
avec parcimonie, il est légitime que si l'on s'attendait à
un film constamment lyrique et passionné, il puisse ennuyer,
ne pas convaincre et ne pas nous dévoiler toutes ses richesse
de prime abord ; bref, il prend le risque de laisser le spectateur
sur le bord de la route, décontenancé de ne pas être
plongé plus abruptement dans l’histoire et ne pas ressentir
avec facilité de la sympathie pour les personnages. Plusieurs
visions peuvent être nécessaires pour arriver à
apprécier pleinement ce magnifique et attachant mélodrame
; j’en ai moi même fait l’expérience et la
persévérance fut payante !James Jones, l’auteur de Tant qu’il y aura des hommes a mis sept ans pour achever le millier de pages de son roman. Il résumait le thème principal de son ouvrage comme étant "la distance qui sépare les êtres humains, le fait que deux personnes ne vont jamais tout à fait ensemble ; une séparation entre deux êtres, du fait d’une espèce d’incommunicabilité entre eux, chacun désirant être aimé plus qu’il en est lui même capable ". Pour représenter Parkman, la ville imaginée par le romancier, on a choisi celle de Madison dans l’Indiana. Elle avait été désignée en 1941 par le Bureau de l'Information de la Guerre comme la commune la plus typique des Etats-Unis et avait à ce sujet fait l’objet d’un documentaire de Joseph Von Sternberg en 1944, The Town. C’est en songeant aux couleurs criardes d’un juke-box que Minnelli dit avoir conçu la tonalité des décors de cette ville qu’il voulait factice et clinquante avec ses néons et son bruit incessant et pour bien montrer les contrastes et l’antagonisme entre deux mondes, celui des notables repliés sur eux-mêmes en opposition avec celui des marginaux déambulant la nuit dans les cabarets ou squattant les bars louches dans les arrières salles desquelles sont organisées des parties de cartes prohibées. Ces deux mondes sont présents en tant que tels mais aussi symbolisés par les deux personnages féminins principaux, Gwen, la prude institutrice (la bourgeoise établie) et Ginny, la fille facile (l’asociale). Tout les sépare sauf leur amour pour le même homme, celui-ci tiraillé entre les deux mais lassé à la fois par la naïveté et l’inculture de l’une ainsi que par la trop grande pudibonderie de l’autre qui, un peu hautaine, met en avant l’intellect au détriment des simples sentiments. En effet, Gwen, refoulée sexuellement, encourage Dave à poursuivre ses écrits mais refuse catégoriquement de se donner à lui malgré son attirance car murée dans ses préjugés rigides contre sa façon de vivre et sa trop grande liberté de penser, étant de plus trop éloigné de sa classe sociale. La séquence d’une extrême délicatesse au cours de laquelle elle succombe quand même à ses avances est très certainement la plus mémorable du film grâce à un poignant thème d’amour d’Elmer Bernstein, la beauté et le calme du décor de la cabane et l’idée géniale de Minnelli de laisser tomber artificiellement la pénombre à l’instant même du baiser qui se voit ainsi être filmé en ombre chinoise. Décrit comme ceci, ça n’a l’air de rien, mais le résultat n’a rien à
envier aux plus belles scènes romantiques du cinéma.
Une autre séquence remarquable est celle de la rencontre entre
les deux femmes, Ginny venant dans la salle de classe demander à
l’institutrice de lui ‘laisser’ aimer Dave seule.
Shirley McLaine pouvait enfin prouver à cette occasion quelle
grande actrice elle était, actrice sur qui il allait falloir
désormais compter ! Elle arrive à provoquer un tel sentiment
d’empathie et à nous rendre son personnage si touchant
que les spectateurs que nous sommes auraient presque envie de la prendre
dans leurs bras pour lui dire que tout irait désormais bien
pour elle, que sa vie de bohème et de déboires allait
certainement pouvoir maintenant prendre fin. Ginny, personnage qui,
s’il était mal interprété, pouvait donc
facilement devenir agaçant à force de candeur, caricatural
à force d’exagération, nous paraît grâce
à Shriley McLaine au contraire fortement attachant, sorte de
petit oiseau du nid, sans défense, fille de joie au grand cœur
à la fois pathétique et frémissante de vie. L’actrice
renouvellera l’exploit de nous émouvoir autant l’année
suivante dans le chef-d’œuvre de Billy Wilder, La
Garçonnière (The Appartment).L’homme qui provoque autant de passions chez ces deux femmes si différentes, c’est Dave Hirsch (remarquable Frank Sinatra qui trouvait certainement là son plus beau rôle) qui sera également le catalyseur provoquant le drame en bouleversant cet univers d’apparence si calme et sclérosé. Car dès les premières secondes, on pressent inéluctablement que Comme un torrent aboutira au drame ; le thème musical menaçant d’Elmer Bernstein ne fait aucun doute. Mais avant d’en arriver à ce climax tragique et opératique, le film aura conté l’errance de trois marginaux au milieu d’un univers étouffant, celui de la grisaille bourgeoise égratignée par Minnelli. Ici, on ne fait pas de cadeaux aux artistes, joueurs ou prostituées qui n’ont point leur place au sein de cette société codifiée ; ils souffrent de la solitude et de l’incompréhension de part et d’autre. Le torrent coule et charrie ces trois individualistes forcenés qui ne souhaitent pas se fondre dans le moule mais au contraire brûlent d’un désir d’ailleurs, souhaitent remodeler leur monde selon un nouvel idéal impossible car tous les ‘autres’ sont là qui les regardent et les jugent. Ils sont donc obligés de maintenir un semblant de sociabilité ; sauf Ginny qui, tellement ingénue (un comble pour une prostituée), est seule capable d’ignorer les sarcasmes et de crier haut et fort son amour absolu et ‘non conformiste’ pour l’homme qu’elle aime. [Spoiler] Un amour tellement pur que même la vie le refoulera dans ce final anthologique différent de celui du roman dans lequel c’est Dave qui devait tomber sous les coups de l’amant jaloux. C’est Frank Sinatra qui est intervenu auprès de Minnelli pour que Shirley McLaine, qui avait rejoint le Rat Pack, soit tué à sa place pensant avec raison que, grâce à cette fin plus tragique, le personnage de Ginny trouverait une vérité supplémentaire et qu’il contribuerait ainsi à faire de l’actrice une vedette.[fin du Spoiler] Ce final qui se déroule lors d’une séquence de carnaval provincial rappelant un peu celle d’Halloween dans Le Chant du Missouri (Meet me in St Louis) et dont Minnelli s’est servi pour la réaliser de ses souvenirs d’enfance à Delaware, est le clou du film qui fait entrer de plein pied Comme un torrent dans le pur mélodrame après qu’il ait été deux heures durant plutôt sobre même si sans concession dans la description de ce microcosme qu’il a fait vivre sous nos yeux avant d’en arriver à cette ‘apothéose’ de lumière et de mouvement. Une peinture d’une très grande richesse dans laquelle est absent le manichéisme puisque les scénaristes n’ont pas fait bien plus de cadeaux à leurs trois ‘héros’ qu’à ceux qui les entourent. En effet, Bama est croqué comme un joueur certes sympathique mais en même temps foncièrement égoïste, cynique et machiste. Dave, malgré sa sensibilité à fleur de peau, se venge des aléas néfastes de sa vie passée en ayant des réactions un peu minables et, par manque de confiance en lui, se montre parfois très désagréable et grossier même envers les gens qui lui prodiguent amitié, aide, tendresse et amour. Son manque d’estime de soi lui fait avoir des paroles et gestes déplacés mais qu’il regrette assez vite. Par cette écriture remarquable, les nombreux personnages
principaux et secondaires acquièrent une profondeur étonnante
et Minnelli démontre à plein son talent de peintre de
caractère, parfois cru et cruel mais jamais méchant,
trouvant toujours des circonstances atténuantes ou des traits
de caractères positifs aux ‘pires’ de ses protagonistes.Mais la prodigieuse vérité qui se dégage de ce groupe d’individus est aussi due en grande partie aux interprètes. Shirley McLaine et Frank Sinatra (dont nous avons déjà évoqué tout le bien qu’il fallait penser de leurs compositions) sont superbes et Dean Martin, un an avant Rio Bravo, se révélait excellent même si un peu en retrait de ses partenaires. C’est lui qui sera du dernier plan du film, beau à pleurer, dans lequel pour la première fois il quitte son chapeau jusque là vissé sur sa tête même au lit (idée admirable et qui aura inspiré le personnage de Michel Piccoli dans Le Mépris de Jean-Luc Godard). Arthur Kennedy, Martha Hyer, Nancy Gates et tous les autres ne sont pas en reste. Comme un Torrent, un drame riche thématiquement parlant mais aussi dans sa forme, comme il se doit avec ce grand réalisateur qui impose à nouveau son utilisation extraordinaire des couleurs, costumes et décors, ainsi que son sens si particulier de l’espace dès lors qu’il a recours au ‘grand rectangle’. Dans cet imposant cinémascope, la largeur du cadre est exploitée à son maximum et tout est quasiment filmé en plans américains et en plan larges. Concernant la technique de cadrage et d’utilisation de l’espace, il en va de même pour le film suivant qui n’est autre que Celui par qui le scandale arrive, titre qui aurait d’ailleurs très bien pu déjà convenir à Comme un torrent en parlant de Dave Hirsch. Home
from the Hill est d’un abord bien plus facile que son
prédécesseur car bien plus mouvementé. Il regorge
de personnages ‘Bigger than Life’ et fait alterner pendant
près de deux heures et demi, sur un rythme soutenu et bien
équilibré, séquences flamboyantes et moments
plus intimistes. Alors que Comme un torrent ne flirtait
avec le lyrisme qu’à rares instants, nous nous trouvons
cette fois ci devant un pur mélodrame rempli de bruit et de
fureur, tout ceci évidemment tempéré par le fait
que Minnelli reste raisonnable jusque dans ses excès. Deuxième
collaboration, après le succès de Some Came
Running, de Minnelli avec un nouveau venu à la tête
de la MGM, Sol C. Siegel, Home from the Hill narre
les déchirements d’une famille texane. Pour jouer Wade,
le patriarche, le réalisateur fait appel à Robert Mitchum
qu’il avait dirigé treize ans auparavant aux côtés
de Katharine Hepburn et Robert Taylor dans Lame de fond
(Undercurrent). A ses côtés débutent
quasiment trois nouveaux, l’acteur de théâtre George
Peppard (qui sera le partenaire d’Audrey Hepburn dans Diamants
sur canapé - Breakfast at Tiffany’s
de Blake Edwards), George Hamilton et Luana Patien, tandis que son
épouse est interprétée par l’inoubliable
Lenore de Scaramouche, la belle rousse Eleanor Parker.
Une belle distribution qui donnera le meilleur pour tirer cette tragédie
familiale vers des sommets. La direction d’acteur y est aussi
pour beaucoup car arriver à faire jouer à la fois à
des comédiens aguerris ou novices des personnages aussi complexes
et ambigus tout en s’amusant avec les conventions et artifices
du mélodrame n’est pas donné à tout le
monde. En effet, Minnelli demande parfois à ses acteurs d’en
faire plus que dans la réalité, quasiment comme s’ils
interprétaient une tragédie antique. Si Luana Patten
n’est pas toujours convaincante dans ce registre lors par exemple
de la séquence de la demande en mariage, Eleanor Parker s’en
sort remarquablement bien et les scènes qui auraient pu de
ce fait sombrer dans le ridicule possèdent au contraire une
réelle force. Les yeux embués et révulsés,
la bouche grande ouverte, littéralement pliée en deux
par le chagrin, la main sur ses entrailles qu’elle sent se déchirer,
elle n’est jamais agaçante mais toujours émouvante.
Car répétons le, Minnelli ne fait pas dans le second
degré mais fonce tête baissée, avec son intelligence
et sa puissance évocatrice habituelles, au milieu des clichés
psychanalytiques et psychologiques les plus rebattus, adoptant un
ton hybride entre l’opéra et le feuilleton populaire,
le film commercial et l’œuvre d’art. Cet immense
fleuve narratif et plastique balaie tout sur son passage. La mise en scène est constamment inspirée, sublimant les paysages et les couleurs qu’elle trouve sous sa palette, les déposants sur l’écran large avec une maestria qui laisse pantois. La scène de la chasse au sanglier atteint à ce titre une sorte de perfection dans la picturalité ; le spectateur a l’impression de voir un tableau de maître s’animer sous ses yeux, Minnelli
n’hésitant pas à mélanger prises de vues
en extérieur et en studio, à utiliser des fumigènes
pour rendre son brouillard de souffre le plus jaune possible, cette
couleur se mariant à merveille avec le vert de la forêt,
le brun des vêtements de chasse… Les travellings et panoramiques
qui englobent tout ceci sont proprement hallucinants de virtuosité.
Minnelli ne conçoit pas non plus ses décors à
la légère et en l’occurrence, se sert des couleurs
et des objets comme symboles. Le domaine de Wade, ‘le mâle’,
est à son image, viril avec ses murs ocres, rouges, ses fauteuils
de cuir, ses fusils, son immense cheminée, ses chiens, sa pipe
et ses trophées de chasse. Le reste reflète les goûts
de la femme : papiers de couleurs délicates, sobriété
de la décoration, discrétion des meubles... Aucun détail
n’est laissé au hasard. ‘Scénaristiquement’
non plus. "Irving Ravetch et Harriett Franck avaient transformé un livre apprêté en un magnifique scénario à la simplicité quasi biblique. Ils avaient créés pour le film le personnage de Rafe, le fils bâtard. Ce fut l’un des rares scénarios dont je n’eus pas une ligne à changer" écrivait Vincente Minnelli dans son autobiographie. Pour cette raison, il n’eut qu’à se concentrer sur sa direction d’acteur et sur sa mise en scène et profiter de l’excellent script qu’il avait sous la main. Ici, plus de monde merveilleux ou rêvé, plus de magie ni de romantisme mais une réalité confuse, sombre, crue et amère comme si Gene Kelly ne pouvait plus jamais retourner à Brigadoon après qu’il soit rentré à New York. Dans cet univers âpre, s’y côtoient donc Wade, l’omnipotent patriarche qui trône non seulement sur sa famille mais aussi sur la ville ; Hannah, intransigeante et murée dans sa colère depuis que son époux volage a eu un ‘bâtard’ d’une de ses ‘traînées’ ; Rafe, le fils adultérin, qui a décidé de vivre comme si de rien n’était pour ne pas envenimer la situation qui l’est déjà bien assez ; Théron, le fils légitime tourmenté par le fait de se trouver constamment au centre de cette lutte d’influence qu’exercent sur lui des parents qui se haïssent et qui veulent chacun l’éduquer à leurs manières ; Elizabeth, elle aussi prise en étau entre les deux frères qu’elle aimera l’un après l’autre et qui se trouvera malencontreusement enceinte, fait qui, suite à un malentendu, sera à l’origine de la tragédie finale. Mais il n’est pas facile d’en dire plus sans dévoiler toute l’intrigue. Celui par qui le scandale arrive, dans une atmosphère ‘faulknérienne’ lourde et tendue, brasse une multitude de thèmes dont l’ossature pourrait être la destruction d’une cellule familiale puis la résurgence d’une autre à partir des éléments survivants et pièces rapportés. Un film sur l’apprentissage des membres couvés d’une jeune génération qui découvrent que le monde n’est pas aussi beau qu’ils l’avaient idéalisé (ou plutôt qu’on leur avait idéalisé) et qui, emprisonnés dans leurs souffrances, tentent par tous les moyens de se sortir du schéma familial destructeur qu’ils ont sous les yeux, sorte de miroir d’un rêve évanoui. Mais attention, derrière ce désenchantement lucide se cache une nouvelle fois une immense générosité et une grande tendresse de la part de Minnelli qui ne fait pas de ses personnages des pantins monolithiques mais des êtres de chair et de sang, jamais tout blanc, jamais tout noir. Wade, l’individu le plus haïssable du film, se voit offrir une scène splendide au cours de laquelle il se confie à son fils Théron et où sa façade ‘masculine’ craque : il se dévoile enfin humain ! C’est un homme frustré car toujours amoureux de sa femme qui se refuse à lui depuis des années ; un homme rongé par le doute et non dénué de perspicacité sur le mal qu’il fait à ses proches et sur la désolation qu’il sème autour de lui ; un homme victime de sa virilité et qui se révèle extrêmement touchant à ce moment là (ce qui n’enlève en rien à ses côtés détestables mais les atténuent). Robert Mitchum n’est pas étranger à la formidable richesse de son personnage ! Rafe, le personnage inventé de toutes pièces par les scénaristes, pourrait être le porte parole du réalisateur : individualiste par la force des choses mais d’une générosité dans les sentiments à peine croyable, il est celui qui sauve, qui apporte son aide, qui rafistole et qui au final dénoue
les situations en transformant ce qui s’apparente à un
funeste ratage (le meurtre n’apporte même pas la libération
symbolique escomptée) en un véritable espoir de reconstruction.
Les haines qui vont s’accentuer jusqu’à un dénouement
douloureux laissent donc place à une réconciliation
et à un probable apaisement. Une famille disparaît, une
autre voit le jour. Rafe, c’est un cadeau magnifique qu’a
fait Minnelli à George Peppard puisqu’il est pratiquement
de toutes les scènes mémorables : le prologue où
il sauve son père de la mort, la nuit où il recueille
son frère dans sa modeste cabane après qu’il se
soit enfui du domaine familial, la rencontre d’Elizabeth dans
le supermarché, la demande en mariage dans un bistrot, la nuit
de cauchemar de son épouse suivie de leur première nuit
d’amour, le final au cimetière avec Eleanor Parker…
Il est constamment juste. George Hamilton, malgré un manque
de charisme qui se révèle être un point positif
pour rendre plus crédible son personnage, s’en tire lui
aussi à bon compte et Eleanor Parker dévoile ses talents
d’actrice dramatique, elle que nous avions plus l’habitude
de voir dans des films d’aventure. Un superbe casting au service
d’une œuvre plastiquement magnifique, émotionnellement
intense mais non dénuée de la délicatesse de
ton et de la sensibilité coutumières de son auteur.Pour ceux qui n’oseraient pas se laisser tenter par peur de ne pas être convaincu par les ‘excès’ de ces mélodrames, laissons la conclusion à Tavernier et Coursodon, tirée de leur ‘bible’ sur le cinéma américain, 50 ans de cinéma américain et qui pourrait peut-être finir par vous convaincre : "La flamboyance de la forme tire ces films vers l’opéra (ce qui nous rappelle le sens orignal de mélodrame), et on ne juge pas un opéra sur le réalisme et la vraisemblance de son livret. Pourquoi ne pas apprécier les envolées lyriques de Minnelli comme les amateurs d’opéra apprécient leurs arias favoris, sans se croire obligé de s’excuser pour l’artifice de leur contexte ?" |
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![]() Image : Si les copies des deux films se révèlent d’une grande propreté (hormis quelques plans abîmés et une seconde d’artefacts malvenus sur le DVD de Comme un torrent), le bât blesse au niveau de la définition. Si elle peut se dire douce pour Celui par qui le scandale arrive, on peut en revanche parler de flou à de très nombreuses reprises en ce qui concerne Comme un torrent. C’en est parfois désagréable surtout que ce sont les visages qui sont le plus marqués par ce manque flagrant de piqué. Sinon, les couleurs sont vives et belles si l’on excepte quelques variations de luminosité et de colorimétrie dans la deuxième moitié de Comme un torrent, les masters sont stables et les contrastes splendides surtout pour le second film qui est proposé dans une copie totalement nettoyée de toutes scories. Malheureusement, il aura fallu une anamorphose moyennement bien gérée qui fait que l’image est très légèrement étirée vers le haut - ce qui rend les acteurs plus filiformes que la normale. Ceci est très léger mais pourra certainement en gêner certains. En conclusion, deux copies parfaitement regardables et parfaitement bien compressées mais gâchées d’une part par une définition défaillante, de l’autre par un loupé dans l’anamorphose du second film. Pour pinailler, nous sommes obligés de signaler aussi des changements de couche mal placés. Rien de scandaleux mais Warner nous a tellement habitué à mieux ces derniers temps qu’il est légitime d’être un peu déçu surtout lorsque ces ‘ratés’ tombent sur de tels films ! Son : Seule la version anglaise dans un mono d’origine est proposée pour Comme un torrent. Pas d’un grand dynamisme mais parfaitement claire pour les dialogues et faisant bien ressortir le fabuleux score d’Elmer Bernstein. Celui par qui le scandale arrive propose une VF de très bonne qualité cependant moins énergique que la version originale. A noter toutefois des sous titres peu discrets et parfois trop envahissants. Sinon, rien à redire niveau sonore. |
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| Néant
niveau bonus alors que ces films auraient mérité d’en
être pourvus |
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