Il faut tout d’abord savoir que loin d’un
cinéma poussiéreux, la filmographie de Robert Bresson
est un choc. Ses films sont d’une force, d’une puissance
émotionnelle peu communes, éternellement neufs, indémodables.
Même si l’on n’aime pas ses films, ils laissent une
marque. On ne peut ressentir indifférence ou ennui devant un
tel cinéma. Ses films sont d’une limpidité incroyable.
Un lieu commun veut que le minimalisme soit le maître mot de son
œuvre. Il n’en est rien. Précision et clarté
oui. La première fois que j’ai vu un film de Bresson, j’ai
été véritablement suffoqué par la vérité
et la pureté de son cinéma. On distingue chaque geste,
chaque son avec une précision inouïe. On est vraiment devant
du pur cinéma. Avant d’esquisser un rapide portrait des
trois films proposés dans ce coffret MK2, ce texte s’adressant
principalement à ceux qui vont découvrir l’œuvre
du cinéaste à travers les multiples édition de
ses films (Arte avec Au Hasard Balthazar et Mouchette,
Gaumont avec Un condamné à mort s’est échappé,
Lancelot du Lac et Le Diable probablement
et donc ce coffret MK2), essayons tout d’abord d’appréhender
un peu le processus de création de ce cinéma unique.
Contrepoint
«
La caméra donne une fausse apparence des êtres et des
choses (…) le magnétophone nous restitue telle quelle la
matière même du son. » C’est à
partir de ce constat que Bresson va construire ses films. Pour éviter
les effets redondants, il va privilégier le contrepoint. Jamais
un son ne vient appuyer ce que l’on voit à l’écran.
De même, la musique va rapidement s’effacer, voire disparaître.
« Je ne me suis aperçu que très tard de son
effet néfaste, même et surtout si elle est glorieuse. Immédiatement,
les images s’aplatissent. Tandis qu’au moindre bruit, elles
se creusent, s’étendent en profondeur, prennent une troisième
dimension. » Pour Pickpocket, quelques phrases
de Lully viennent ponctuer le récit, pour L’Argent
de rares extraits des fantaisies chromatiques de Bach, pour Le
Procès de Jeanne d’Arc, seulement des roulements
de tambours qui ouvrent et ferment le film. Bresson refuse également
d’appuyer par exemple le trouble d’un personnage par un
gros plan. Il n’y a pas de mouvement de caméra sensible.
Ce mouvement ne doit naître que du montage, le film tout entier
doit être mouvement et musique. Dans une scène marquante,
ce n’est pas l’expression ou le texte de l’acteur
qui nous émeut, nous frappe, mais bien cette musique des plans.
Un film de Bresson est une symphonie où s’accordent parfaitement
les différents instruments qui créent le cinématographe,
qui vont donner vie et corps au film. Au tournage, ces instruments sont
le mouvement des corps, les gestes et les expressions des acteurs, la
composition des plans. Le montage donne la grande impulsion interne
de l’œuvre, par le rythme, l’enchaînement, la
position des plans. Au mixage viennent ensuite se fondre les derniers
instruments que sont la tonalité des paroles, les bruits et les
silences.
Vérité
Au
début de sa carrière, Bresson, en collaborant avec Philippe
Agostini, privilégie une certaine esthétique de la photographie,
qui se rapproche de la " belle image" qu’il fuit dès
Le Journal d'un curé de campagne (dont le chef
opérateur est alors Léonce-Henri Burel). De même
que le passage de l’emploi d’acteurs sur ce film à
celui de « modèles », de même l’importance
croissante que prend le son, son cinéma est marqué par
une évolution croissante, une recherche ininterrompue. Quand
il arrive sur le tournage, le film est entièrement écrit,
le découpage d’une immense précision. C’est
alors le moment pour lui de tout jeter et de recommencer, de redécouvrir
le film, car pour Bresson un artiste seul ne peut retranscrire la «
vérité », et non pas la « réalité
» qui au cinéma ne veut strictement rien dire. «
Je crois de plus en plus à l’inspiration, à
l’inspiration et à l’improvisation sur une chose
déjà très solide, comme un écrivain qui
se serait fait des cadres, mais qui reprend sa plume et qui récrit
tout. » La surprise, l’étonnement, sont des
éléments indispensables à la retranscription de
la vérité par le cinématographe. Pour Bresson,
l’art ce n’est pas imiter la vie. Cette vie, il faut la
recréer par des instants de vérité. Ces instants
vont apparaître de l’intérieur des modèles
ou de l’observation sans faille de ce qui vit devant la caméra.
Celle-ci ne sert qu’à capturer cette vérité.
« Le mot prise de vues signifie capture. » Quand
Bresson recrée son film au tournage, il cherche la vérité
dans la mécanique des acteurs. Cette recherche se poursuit ensuite
au montage : « Toujours la même joie, le même
étonnement devant la signification nouvelle d’une image
que je viens de changer de place. ». Bresson cherche continuellement,
et même à 82 ans lorsqu’il tourne L’Argent,
il cherche encore : « Le cinéma est un moyen de découverte.
Vous devez donner l’impression que le film est une avancée
dans l’inconnu » ou encore « se mettre devant
du neuf et du nature, pas du naturel. » Proférées
par celui qui était alors le doyen des cinéastes français,
ces paroles (tirées d’un bonus du dvd) sont d’une
fraîcheur et d’une vitalité confondantes. Bresson
cherche toujours à être surpris lorsqu’il réalise
un film.
Capture
Contrairement
à des idées reçues toujours aussi vivaces, le cinéma
de Robert Bresson n’est pas une suite de gros plans immobiles.
La découverte de son cinéma est une véritable révélation.
Il y a une prodigieuse harmonie dans ses films. Chaque plan vit par
celui qui le précède et celui qui le suit. C’est
certainement un lieu commun et , de Griffith à Eisenstein, les
théoriciens du cinéma ont toujours fait de cette évidence
leur coda . Mais revenir au cinéma de Bresson est une sorte d’épure.
On a l’impression de se trouver devant quelque chose de neuf et
d’évident. Ce que veut filmer Bresson, c’est l’immédiat,
l’instant, la vérité à un moment donnée
par le modèle. C’est pour capter cet instant que les prises
sont répétées inlassablement. On croit parfois
que ces répétitions sont dues à une forme d’incertitude.
Or Bresson sait exactement ce qu’il filme, très précisément.
« Pour le metteur en scène, une fois déterminé
son découpage, chaque plan photographique ne saurait avoir qu’un
angle de prise de vue bien déterminé, qu’une certaine
quantité de durée. » S’il tâtonne,
répète, c’est pour capter, obtenir ces instants
de vérité sur lesquels sont bâtis ses films. Seul
l’objectif 50 mm est utilisé (sauf cas très particuliers).
Pour le cinéaste, c’est l’objectif qui se rapproche
le plus de l’œil humain. C’est également un
objectif qui limite les effets, qui empêche de jouer sur la profondeur
de champ. « Plus l’image est plate, plus elle se modifie
au contact des autres images. » La caméra est très
proche des acteurs, Bresson très proche de la caméra,
dans une intimité idéale pour le cinéaste. Les
mouvements de caméra sont d’une infinie discrétion,
quasiment imperceptibles. « Problème. Faire voir ce
que tu vois par l’entremise d’une machine qui ne le voit
pas comme tu le vois. »
Âmes
Rapidement, Bresson se rend compte qu’avec un minimum d’affects,
un minimum de moyens, la puissance du film, sa capacité d’évocation,
s’en trouve multipliée. « Le vrai langage du
cinéma est celui qui traduit l’invisible. Je tente de traduire
ici plutôt des sentiments que des faits ou des gestes. J’essaie
de substituer un mouvement intérieur au mouvement extérieur.
» (Libération, février 1951). Le programme
est ainsi établi très tôt (on est à l’époque
du Journal d'un curé de campagne, quatrième
réalisation du cinéaste) mais Bresson ne s’appuie
jamais dessus comme sur une méthode une fois pour toute édictée.
Il ne cessera jamais de creuser plus avant, de tâtonner, en véritable
chercheur du cinématographe. Mais l'un des fondement de son art
est constitué : Bresson va chercher à rendre sensible
la palpitation et la vie des âmes derrière les apparences,
les faits et gestes quotidiens de ses protagonistes. « Comme
Dreyer, Bresson s’est naturellement attaché aux qualités
les plus charnelles du visage qui, dans la mesure même où
il ne joue point, n’est que l’empreinte privilégiée
de l’être, la trace visible de l’âme. Si Bresson
dépouille ses personnages, c’est au sens propre. »
(André Bazin)
Corps
Une
des premières approches de Bresson consiste à révéler
l’âme de ses personnages par le visage, les mains, la peau.
Bresson, ancien peintre, rejoint ainsi tout un pan de la peinture du
XVIème. Ernst Gombrich dans son Histoire de l’art,
parle ainsi de Holbein : « En vieillissant, à mesure
que son art se perfectionne, il renonce à de tels artifices (caractérisation
du modèle par son entourage, par des détails, des accessoires).
Il préfère s’effacer pour que rien ne vienne distraire
l’attention du modèle lui même (…) Ces portraits
de Holbein n’ont rien de dramatique, et ne tendent pas à
l’éclat. Mais plus nous les regardons, plus nous avons
l’impression de pénétrer le caractère et
la personnalité du modèle. » Une immense attention
est portée aux corps. Le corps est une sorte de miracle auquel
l’âme est accrochée. Jeanne ne craint pas la mort
mais refuse les flammes : « Je veux bien mourir. Mais je ne
veux pas qu’on me brûle, je ne veux pas qu’on me mette
en cendres. » Injonction à laquelle répond
cette sentence de Warwick au bourreau : « Je ne veux plus
voir un seul cheveu. Plus rien. » Bresson rappelle à
ce propos une phrase de Léonard de Vinci dans ses cahiers, où
il dit « qu’avant de mourir, l’âme pleure
parce qu’elle va se séparer de cette merveille qu’est
notre corps. » Il y a une véritable fascination de
Robert Bresson pour la jeunesse qui rejoint cette fascination pour le
corps. Ses modèles sont d’une grande sensualité.
Déjà dès Les Dames du bois de Boulogne,
Cocteau remarque « un film d’intimité tragique,
un film de visages. » La Jeanne de Bresson diffère
complètement de celle de Dreyer (les deux films sont basés
sur les minutes du procès) par le regard. Quand la Jeanne de
Dreyer lève constamment les yeux au ciel, témoignant par
là d’une élévation spirituelle, d’une
illumination, la Jeanne de Bresson a le regard baissé vers le
sol, reliée en cela au monde, concrète et vivante. Les
gestes de Michel dans Pickpocket, leur répétition
inlassable, mécanique qui marque une aliénation, un emprisonnement,
valent mille discours intérieurs. Ces corps, ces gestes, ce sont
les modèles de Bresson qui les incarnent.
Modèles
Une
chose qui nous frappe d’entrée devant un film de Bresson,
c’est l’intemporalité du jeu des comédiens.
Car de fait, c’est vers la disparition de ce jeu que tend le cinéma
de Bresson. Si l’on peut être choqué, gêné
par la diction des modèles, c’est à la singularité
de la vision du cinéaste qu’on le doit et non au fait que
le jeu des acteurs soit démodé. Ainsi ses films sont aussi
"dérangeants" maintenant qu’ils l'étaient
à leur sortie, aussi actuels. Le temps n’a pas prise sur
son œuvre et c’est l'un des premiers miracles auxquel est
parvenu le cinéaste. Quelques notes de Bresson me semblent nécessaires
pour éclairer sa vision de l’acteur, devenu modèle
pour le cinéaste :
« Ce qui me frappe dans tous les films c’est la fausseté.
Je sais que le public aime ce qui est faux. Mais quand on lui donne
la vérité, il est stupéfait devant elle. »
« Les films se démodent avec une rapidité terrible,
et ils se démodent presque toujours par le jeu. Et la solution
n’est pas d’aplanir la voix ou de supprimer tous les gestes,
ce qui est encore pire. »
« Il faut faire des exercices où il apprend (le
modèle) d’abord à ne pas se connaître,
ce qui est très difficile s’il se connaît déjà,
et il faut que l’interprète soit absolument ignorant de
lui-même. »
« Quand je me trouve devant un interprète, plus sa
puissance d’expression augmente, plus la mienne diminue. Or ce
qui m’importe, c’est de m’exprimer, et non pas ce
qu’il exprime. Pour moi, l’acteur idéal de cinéma,
c’est la personne qui n’exprime rien. Il faut découvrir
dans la vie de la personne, non pas le visage ou les cheveux blonds
que vous cherchez, mais la ressemblance morale de la personne, et la
faire travailler mécaniquement afin qu’elle arrive, sans
s’en rendre compte, à ne pas parler ou à parlez
plus, par exemple. »
Et enfin : « Tout ce qui est dans la personne que j’ai
choisie, doit se révéler absolument sans que nous nous
en doutions ni lui, ni moi. »
Dès sa première expérience avec des acteurs (ou
plutôt des actrices, c’était pour Les Anges
du péché), Bresson reçoit un choc devant
ce qu’ils lui proposent : « dès la première
seconde les actrices n’étaient plus des personnes, et il
ne restait rien de ce que j’avais imaginé. »
Dès lors, plus jamais il ne tournera avec des comédiens
professionnels. Désormais il cherche des modèles, à
partir d’une voix, d’une expression, des modèles
qui portent déjà en eux des bribes du personnage. Au tournage,
il va ensuite mécaniser le jeu de ses modèles, les faire
répéter inlassablement les mêmes phrases, les mêmes
gestes jusqu’à ce qu’ils oublient qu’ils jouent,
qu’ils perdent des automatismes de jeu qu’ils ont en eux
malgré leur statut de non professionnels. C’est alors que
Bresson
capte la vérité profonde des personnages, innervée
par ce que le modèle a de vrai en lui. Le cinématographe
est pour Bresson un moyen unique d’investigation psychologique.
« C’est justement quelque chose que le roman ne peut
pas faire, puisqu’on se fait des surprises. On fait à la
fois une synthèse et une analyse parce que l’interprète
tout à coup vous révèle quelque chose. »
Bresson utilise alors la caméra pour enregistrer cette vérité,
ce quelque chose qu’un écrivain ne peut inventer car il
est l’unique créateur. Ce qui serait plus facile avec des
enfants qui n’ont pas ce jeu ancré en eux, devient un combat,
un acharnement avec les modèles qui les laissent souvent hagards,
épuisés. Tous les témoignages des modèles
de Bresson appuient le fait que c’est une expérience unique,
qui les bouleverse à jamais. Qu’il y ait de l’amour
ou de la haine dans les relations, il s’est toujours passé
quelque chose de très fort. Ce rejet des acteurs professionnels
a longtemps mis à l’écart Bresson du monde du cinéma.
Chaque film est sorti accompagné de ricanements et de polémiques.
Il faut bien considérer que cette volonté de faire appel
à des modèles n’est ni une coquetterie, ni un système,
mais le cœur de sa création. C’est à partir
du choc des Anges du péché, qu’il
découvre qu’il ne peut travailler avec des acteurs. Rien
de préparé, ni même de systématique dans
cette démarche. Pour Lancelot du Lac, Bresson
avait contacté George Cukor pour l’aider à obtenir
Burt Lancaster et Natalie Wood !
Si Bresson a dépeint souvent des personnages en lutte, il était
lui-même un rebelle. Il exhortait souvent les jeunes cinéastes
à se positionner contre. Et qu’importe contre quoi ! Il
ne pouvait concevoir l’acte de créer que comme acte de
rébellion. « Si le cinéma est un art, il ne
le sera qu’en repoussant tous les autres arts. Or en ce moment,
il ne les repousse pas. Il y a un art qu’il attire à lui,
c’est l’art dramatique. Ce n’est pas du cinéma,
c’est du théâtre photographié. »
Or Bresson croit de tout son cœur à la puissance du cinématographe.
Il ne peut admettre que le théâtre et ses acteurs (qu’il
apprécie beaucoup) limitent le champ des possibles du cinéma.
C’est pour lui un carcan insupportable qui empêche le cinéma
d’être un moyen de recherche, d’innovation, de découverte.
C’est pourquoi, selon lui, il faut s’opposer comme jeune
cinéaste à ce formatage qu’il observe dans la profession,
et rentrer en lutte. Et c’est un formidable chant d’amour
au cinéma qu’il nous donne. Il ne faut donc pas que l’acteur
arrive dans la "peau de son personnage", cela rend impossible
la capture du réel. Bresson dirige ses acteurs essentiellement
en leur donnant des indications sur leurs gestes, sur la direction de
leurs regards. Il leur demande de fixer les oreilles et non les yeux
de leurs interlocuteurs. Dans un échange de regard il se passe
trop d’éléments parasites. Afin de trouver la pureté,
il ne faut pas qu’il y ait ce brouillage. Les expressions doivent
venir de l’intérieur, ne pas être en interaction.
Fragmentation
Dans
ses Notes sur le cinématographe, Bresson se réfère
à une phrase de Pascal : « Une ville, une campagne,
de loin est une ville ou une campagne. Mais à mesure qu’on
s’en approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des
fenêtres, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmis à
l’infini. » Bresson construit un monde à partir
d’éclats de vie : « Un soupir, un silence, un
mot, une phrase, un vacarme, une main, ton modèle tout entier,
son visage, au repos, en mouvement, de profil, de face, une vue immense,
un espace restreint. Chaque chose exactement à sa place : tes
seuls moyens. » Que l’on regarde Pickpocket
ou L’Argent, deux des sommets dans cette art
de la fragmentation. Chaque plan vibre et fait entendre ses harmoniques.
« Un corps sonore mis en vibration fait entendre un son principal
et une série d’autres sons secondaires nommés sons
harmoniques (…) Un intervalle harmonique résulte de l’émission
simultanée de deux sons. Pour former un accord, il faut l’émission
simultanée d’un minimum de trois sons. L’accord est
donc la superposition de deux ou plusieurs intervalles harmoniques.
» (Danhauser, Théorie de la musique). La musique
de Bresson est composée de ces accords qui naissent de la superposition
des harmoniques. On ne voit pas un personnage dans sa globalité
et son environnement. On en voit les mains, les yeux, des mouvements
précis, une démarche. C’est une représentation
fidèle de notre perception du monde. On construit le personnage
à partir de bribes, de détails, de fragments. Bresson
filme les visages comme il filme un objet, avec autant d’attention
et de précision.
Ellipses
Les ellipses sont d’une importance cruciale dans la musicalité
du film. Dans Pickpocket, après l’arrestation
de Michel, sa sortie du commissariat se fait par de grandes sautes de
temps. Il se rend alors chez lui, et ces ellipses se raccourcissent
au fur et à mesure qu’il gravit les marches qui le conduisent
à son appartement. Nous reviendrons plus loin au film, mais Michel
vit ce moment au commissariat comme un rêve. Le montage accompagne
son retour au quotidien, lui donne une forme de lourdeur, de poids.
Le temps donné aux films de Bresson a une existence propre qui
est celle des personnages. Le temps de Pickpocket dans
ses ellipses, ses répétitions, est celui de la solitude,
de l’enfermement. Dans Le Procès de Jeanne d’Arc,
procès qui s’est pourtant étalé sur plusieurs
mois, la petite heure de film, sa densité incroyable, font ressentir
la brièveté de l’épreuve de Jeanne devant
ses juges telle qu’elle a dû la vivre.
Voix
Toujours dans ce souci de ne pas provoquer un "parasitage"
de l’image et du son par superposition redondante de ces éléments,
Bresson va s’évertuer à aplanir les mots des modèles.
« Quand vous parlez, parlez-vous à vous même.
» leur dit Bresson. Les voix ne sont pas blanches, sans intonation,
elles sont intériorisées. La technique adoptée
alors par le cinéaste est unique. En postsynchronisation, Bresson
regarde le montage, puis seulement fait entrer le modèle pour
enregistrer la voix. Mais le modèle ne voit pas le film,
comme
il ne voit jamais les rushes durant tout le tournage, Bresson voulant
absolument qu’il reste inconscient de ce qu’il fait, qu’il
ne soit pas perturbé, influencé par son image. Il récite
donc des bribes de textes, de courts passages, 30, 40, 50 fois. Et à
chaque prise, Bresson fait répéter, sans donner beaucoup
d’indications, juste des « monte la voix, plus bas,
plus haut… », des indications purement musicales. Il
attend de capter la musique qu’il a en tête et qui s’accorde
parfaitement au montage.
Sons
Les bruits sont également entièrement recréés
en postsynchronisation, il ne garde quasiment jamais le son direct.
Il apporte une extrême minutie dans l’enregistrement de
ces sons, dans leur agencement. Il participe avec son bruiteur à
la recherche et à la prise des sons qu’il a en tête.
Bresson refuse encore le réalisme dans cette démarche.
Un bruit de pas extérieur peut être mis plus en avant que
les pas d’un modèle à l’écran. Dans
Pickpocket, le premier vol de Michel est accompagné
par une cavalcade de chevaux, véritable déflagration.
Toujours dans cette optique de restituer par le cinéma notre
perception du monde, il donne moins de réalisme à l’enregistrement
sonore afin de rééquilibrer ce réalisme en faveur
de l’image. Si Bresson filme une rue, il ne va pas y mettre son
micro et en capter la vie. Il va ré-enregistrer chaque son et
en faire un mixage complexe et savant qui restitue le sentiment de vie
de cette rue, mais sans en être le reflet exact et réaliste.
Il en va de même pour les images à partir de morceaux,
de détails, mais surtout pas s’ils font vrai. Il fuit absolument
le pittoresque. Bresson dirige ces sons à la manière d’une
symphonie. L’Argent voit son unité exister
à partir de la musique des sons, de leur enchaînement,
de leur écho. Distributeurs de billets, claquements de portes,
véhicules… Une attention toute particulière est
apportée aux bruits de pas qui diffèrent de la démarche
d’un individu à une autre. « Le son c’est
l’espace. La voix entendue comme bruit donne la troisième
dimension à l’écran. Quand on a cherché le
relief au cinéma, cela n’avait aucun intérêt,
on se trompait. Car le relief, il était là. Avec le son,
tout à coup, l’écran se creuse, on a l’impression
qu’on peut toucher les gens, passer derrière eux.
» C’est ainsi que le son compense l’absence de profondeur
de champ qui en devient inutile, redondante, donnant sa perspective,
sa géométrie à la scène.
Vides
Bresson dit à Cocteau pour le guider dans son travail de dialoguiste
sur Les Dames du bois de Boulogne : « Les
dialogues, c’est où on ne parle pas. » Si Les
Anges du Péché est dialogué par Jean Giraudoux
(que Bresson admire énormément) et que le réalisateur
fait appel à Cocteau pour terminer ceux des Dames du
bois de Boulogne, Bresson devient très vite l’auteur
complet de ses scénarios et de ses textes. Il ne pouvait en être
autrement, il est inconcevable pour lui qu’un cinéaste
ne soit pas l’auteur de ses films. Et ses textes sont écrits
à partir d’un constat simple : « Le cinéma
sonore a surtout inventé le silence. » Le cinéma
de Bresson est un cinéma en creux. Ses films sont construits
sur des vides que chaque spectateur comble avec ce qui lui appartient,
ce qui lui est propre. Bresson expose les faits, les colore. Il se refuse
à faire une peinture psychologique fermée et favorise
une réinterprétation, une réappropriation par le
spectateur. Bresson n’intellectualise pas ses créations.
Il faut
ressentir ses films qui ne sont que sensation, empathie, sensualité,
se laisser porter.
Robert Bresson n’a pas l’arrogance de celui qui pense avoir
trouvé, mais l’intransigeance de celui qui cherche. «
Mes films sont des tentatives, des essais. Il y a quelque chose
que je sais, qui est vrai, qui est le vrai final du cinématographe.
Dans une voie que je vois très bien et que je suis toujours,
mais en ne parvenant pas à la perfection bien sûr.
» (interview de Bresson en bonus de L’Argent).
Ou encore « « Il y a deux sortes de films : ceux qui
emploient les moyens du théâtre (acteurs, mise en scène,
etc.) et se servent de la caméra afin de reproduire ; ceux qui
emploient les moyens du cinématographe et se servent de la caméra
afin de créer. » Bresson est isolé dans le
monde du cinéma. C’est un solitaire qui ne se réclame
d’aucune école et ne pense pas avoir de descendance. Il
crée de véritables films / mondes, à l’écart
de tout ce qui se fait, dans une autarcie complète. « Bresson
est à part dans ce métier terrible. Il s’exprime
cinématographiquement comme un poète par la plume. Vaste
est l’obstacle entre sa noblesse, son silence, son sérieux,
ses rêves et tout un monde où ils passent pour de l’hésitation
et de la manie. » (Jean Cocteau , préface à
Robert Bresson de René Briot)
Ses films ouvrent des perspectives sans fin, et toute une descendance
de cinéastes se revendiquent de son héritage, de son apprentissage
: Tarkovski, Garrel, Pialat, Eustache, Tsai Ming-Liang, Schrader, Straub-Huillet,
Omirbaev, Kiarostami, Grandrieux, Dumont… Peu de cinéastes
français peuvent avoir la joie d’avoir autant d’influence,
si ce n’est Jean Renoir dont la vision de cinéma peut être
perçue comme l’opposée de celle de Bresson. Pour
Bresson, au moment de L’Argent, le cinéma
ne fait toujours que balbutier. Pour lui, le cinéma n’a
toujours pas trouvé ses artistes.
PICKPOCKET (1959)
Lorsque pour Pickpocket, Bresson écrit son premier
scénario original, il ne se rend pas immédiatement compte
des rapports qui se tissent entre celui-ci et Dostoïevski. C’est
seulement après s’être aperçu des liens qui
unissaient le parcours de Raskolnikov et celui de Michel qu’il
décide de les accentuer et de faire de son film une sorte d’écho
à Crime et châtiment. On voit dans cette anecdote
que Bresson ne se voit pas en créateur omniscient, mais bien
qu’il cherche, qu’il tâtonne, qu’il semble découvrir
son œuvre au fur et à mesure qu’elle se crée.
Certes, l’ombre de Dostoïevski plane sur Bresson et leur
rencontre semblait évidente. Comme le cinéaste, l’écrivain
creuse la matière même de son art à la recherche
de l’âme de ses personnages. Avec Une femme douce
en 1969 et Quatre nuits d’un rêveur en
1971, Bresson adapte directement Dostoïevski.
Louis
Malle : « Pickpocket est le premier
film de Bresson. Ceux qu’il a fait avant n’étaient
que des brouillons. » Si c’est huit ans auparavant,
pour Le Journal d’un curé de campagne,
que Bresson commence à entrevoir clairement ce que doit être
pour lui le cinéma et les moyens qui y mènent, c’est
véritablement avec Pickpocket que Bresson se
livre complètement à son cinématographe, marquant
l’aboutissement des recherches du Journal et
d’Un condamné à mort s’est échappé.
Si Léonce-Henri Burel signe la photographie de ces trois films
(succédant à Philippe Agostini), son travail sur Pickpocket
est en accord total avec les volontés de Bresson. Si magnifique
qu’elle soit, la photo est aplanie, abandonnant complètement
les quelques recherches formelles esquissées sur les précédents
longs métrages. Pour le Condamné, Bresson
avait complètement abandonné la musique originale (Jean-Jacques
Grünewald signait jusqu’alors les partitions de ses films)
au profit de Mozart. Lulli succède à sa messe en ut mineur,
et les passages musicaux se font plus parcimonieux, n’appuient
plus vraiment les scènes fortes du film. Cette recherche du contrepoint
n’en est qu’à son balbutiement, mais Pickpocket
marque là encore une rupture définitive. Devenu auteur
complet de son film, après avoir adapté Diderot et Bernanos,
travaillé avec Giraudoux et Cocteau, ou s’être inspiré
d’une histoire vraie et moralement saisissante pour le Condamné,
Bresson s'affranchit du "bon sujet", d’un cinéma
"littéraire". Il ne choisit pas une histoire forte
et bâtit son film sur les sensations, le vide, la répétition,
le silence. C’est par des moyens purement cinématographiques
qu’il va faire ressentir au spectateur le sujet, les personnages,
la morale.
On
ne connaît pas les raisons qui ont amené le héros
à voler et on ne le voit jamais utiliser le fruit de ses larcins.
Il porte toujours le même complet usé, vit toujours dans
une mansarde délabrée. « Il ne faut pas filmer
les causes, mais les effets. » Cette succession de vols nous
laisse interdit. Il y a quelque chose d’indicible dans ces actes,
d’obscur. Et c’est par sa mise en scène, sans l’aide
de discours, que Bresson va nous faire ressentir le cœur du film.
Ressentir avant de comprendre. Les scènes de vol sont d’une
puissance implacable. Un suspens, une tension incroyable les parcourt.
L’angoisse nous étreint tout au long du film. Pickpocket
est un film de regards et de gestes. Les portefeuilles circulent de
main en main dans un véritable ballet. Ainsi la scène
de la gare est complètement euphorisante. On sent la tension,
mais en même temps la jouissance du vol réussi. On est
parcouru de frissons de peur et de plaisir mélangés. C’est
une expérience sensorielle rare à laquelle nous convie
le cinéaste. Pickpocket est peut-être
le film qui saisit le mieux le plaisir du vol, de la transgression.
« Ce qu’il a obtenu d’un débutant tient
du miracle. Car, non seulement il a formé à l’escamotage
des portefeuilles de longues mains qui pourraient être celles
d’un pianiste mais encore il a communiqué à son
héros l’espèce d’épouvante d’être
un animal qui guette sa prise et redoute d’être guetté
par elle. » (Jean Cocteau à propos de Pickpocket,
dans Du cinématographe). C’est également,
comme la majorité des films de Bresson, un magnifique portrait
de la jeunesse. A travers l’itinéraire de Michel, Bresson
nous décrit ce monde dans lequel on vit en quittant l’adolescence
et en rentrant dans l’âge adulte. Ces vols auxquels il s’adonne
sont un acte de révolte, un rejet de la société.
Et pourtant on sent que sous ces actes de rébellion, il y a un
désir constant de trouver sa place au monde. La finalité
des forfaits de Michel est d’être pris. « Robert
Bresson nous montre sans le moindre artifice d’intrigue ce vertige
qui pousse le voleur dans la gueule du loup et les forces d’amour
qui l’en sortent malgré les barreaux de sa cellule.
» (Jean Cocteau à propose de Pickpocket,
Du cinématographe). Michel s’enferme dans cette
activité, se met consciemment à l’écart des
autres et du monde. Quand il demande à son ami s’il aime
Jeanne, et si elle l’aime en retour, au lieu de réagir
à cette révélation, il enserre la montre qu’il
vient de voler. « La montre était très belle.
» Il se bâtit un
véritable
rempart. L’émotion que procure le vol est alors bien plus
forte que l’émotion que procure l’amour. «
Je voulais rendre palpable que les chemins que nous prenons dans
la vie ne conduisent pas toujours à destination. Je veux dire
à la destination prévue. » Alors que Michel
fait tout pour s’isoler, que sa vie se rétrécit,
se réduisant à son petit appartement et à des gestes
répétés, le chemin qu’il emprunte va, s’en
qu’il s’en aperçoive, le faire entrer dans le monde.
Le personnage de Jeanne est ce chemin, de l’agacement à
la jalousie, du rejet à la responsabilité, jusqu’à
ce que la révélation de son amour l’éclaire
et le sauve. Si l’homme est bien au cœur de l’œuvre
du cinéaste, sa principale préoccupation, la question
de Dieu, est constamment évoquée. Pickpocket
en est l’illustration parfaite comme Louis Malle l’évoque
dans un magnifique article consacré au film. Michel c’est
l’homme qui se révolte, orgueilleux. Dans un discours à
l’Inspecteur principal, il expose sa théorie des être
supérieurs, qui seraient au-dessus des lois. On croirait entendre
Brandon Shaw dans The Rope d’Hitchcock. Michel
veut transgresser les interdits, affronter Dieu. Ce Dieu, c’est
l’Inspecteur, omniprésent, indulgent et terrible. Jacques
est l’ange gardien. Et le parcours de Michel l’amène
à la grâce divine qui prend le visage de Jeanne. Celle-ci
est bien pâlotte au début, effacée, assez insignifiante.
Mais doucement, sans explication, elle prend une beauté intérieure,
elle resplendit et devient sublime.
Humain, spirituel ou moral, Pickpocket est un parcours,
un voyage. Le dernier vol de Michel répond au premier. Même
lieu, juste une inversion de la position de Michel qui passe de derrière
sa victime à devant, position à l’image qui enferme
le héros dans le temps du film. Position également qui
rend inéluctable son cheminement dans le film mais qui dans le
même temps lui confère un statut à part, parenthèse
dans la vie de Michel. Celle-ci va véritablement reprendre à
la fin du film au moment où débute son histoire avec Jeanne.
Pickpocket est un simple préliminaire, un rêve,
un songe.
LE PROCÈS DE JEANNE D'ARC (1962)
« J’ai voulu tourner un film restituant dans son intégralité
visuelle, sonore et parlante, le procès et la mort de Jeanne
d’Arc. Jeanne parlait une langue d’une perfection admirable.
Tout son procès est un vrai chef-d’œuvre. J‘ai
pris volontairement très peu de liberté avec l’histoire.
J’ai repoussé toute psychologie inutile, surtout pour Pierre
Cauchon (NDR : L’évêque qui préside le
tribunal). Les interrogatoires ne servent qu’à provoquer
sur le visage
de
Jeanne ses impressions profondes, à enregistrer sur le film les
mouvements de son âme. Le sujet véritable est Jeanne promise
au feu et sa longue agonie. Il est aussi son aventure intérieure
et l’énigme non élucidée de cette merveilleuse
jeune fille dont nous n’aurons jamais la clef. Et enfin le sujet,
c’est l’injustice prenant la figure de la justice, la sèche
raison luttant contre l’inspiration, l’Illumination.
» L’intention profonde de Bresson en réalisant une
œuvre sur Jeanne d’Arc, après que tant de réalisateurs
en aient donné leur version (Otto Preminger dira d’ailleurs
à Bresson lors de la présentation du film à Cannes
: « Nous avons chacun notre Jeanne, la vôtre est la
plus belle. ») est de peindre le portrait d’une âme
à partir de la parole laissée. C‘est par la précision
des mots que se dessine Jeanne. Ce sont ses phrases qui permettent l’incarnation
de ses pensées, la matérialisation de la spiritualité
d’une personne habitée par des voix intérieures.
Comme Dreyer avant lui, Bresson s’appuie sur les minutes du procès
de condamnation. Le travail de construction de Bresson est admirable.
De la montagne d’écrits que sont ces minutes, il réussit
à extraire parfaitement la quintessence même du parcours
de Jeanne. Bien sûr, la précision des paroles est un immense
atout dans cette entreprise. Jean Guitton explique (Jeanne d’Arc
à l’écran, n°18-19 d’Etudes cinématographiques,
1962) que les minutes du procès sont d’une grande exactitude.
Le tribunal était très consciencieux, c’étaient
de très bons juristes. Ils voulaient condamner Jeanne de telle
façon que son procès ne put être révisé.
C’est grâce à cette minutie que Bresson nous fait
revivre l’histoire et nous permet d’appréhender l’énigme
que fut Jeanne d’Arc.
Le
Procès de Jeanne d’Arc est l’occasion pour
le cinéaste de pousser plus avant sa recherche sur le son. Il
bâtit véritablement son film sur la bande sonore, créant
une musicalité sans l’appui de musique mais uniquement
dans l’agencement des bruits et des dialogues. Le soin accordé
à la diction, à la ponctuation, à la tonalité
est extrême. Le film prend vie d’abord par la richesse du
mixage. L’image suit le son qui est constamment mis en premier
plan. Les scènes dialoguées reposent sur le rythme insufflé
aux mots, accélérations, silences. Les regards, les gestes,
l’image même viennent ensuite. Si Bresson utilise les gros
plans, ils ne sur-signifient jamais ce qui est énoncé.
Il y a aplanissement de ce qui est montré : des murs, des fissures,
des bouts de table, des mains, des entraves, un crayon qui écrit…
les plans se répètent, identiques d’un interrogatoire
au suivant. La mise en scène tend à s’effacer au
maximum. Neutralité des plans américains qui régissent
la mécanique du film. Et quand un travelling arrière,
unique, magnifique, vient suivre la marche de Jeanne vers le bûcher,
la scène acquiert une force hors du commun. Bresson suit les
petits pas de Jeanne qui semble se précipiter vers le bûcher.
Cette course l’amène plus vite vers le ciel, qui est le
dernier refuge qui lui reste.
Et malgré cette neutralité, le film est d’une rapidité
déconcertante. Le Procès de Jeanne d’Arc
est filmé comme une bataille. Les champs/contrechamps sont secs
et rapides. Les paroles sont souvent brèves,
sèches.
Les injonctions se multiplient, accélérant le récit.
« Passez outre ! ». Un combat qui se joue au son
des roulements de tambour. L’interrogatoire lui-même est
plein de vérité, de modernité. On se croirait dans
un commissariat, celui de Pickpocket par exemple, où
la méthode d’investigation consiste à faire répéter
encore et encore les mêmes choses, à chercher l’épuisement
de l’accusé. Des méthodes qui ne sont pas sans rappeler
par ailleurs le travail de Bresson avec ses modèles.
Cette tension constante est le fruit d’un travail d’orfèvre
sur le montage de l’image et du son qui prouve une fois de plus
que loin d’un minimalisme souvent reproché à Bresson,
on est en présence d’un auteur qui témoigne d’une
maîtrise parfaite du cinéma et de ses moyens. Mais la puissance
du film tient également à la force de son personnage.
Jeanne est insolente, pleine de vivacité, d’intrépidité.
A la fois douce et courageuse, elle porte en elle l’éclat
et la fougue de la jeunesse. C’est cette jeunesse qui lui permet
d’aller au bout de son calvaire en refusant les concessions, de
ne pas plier aux injonctions de juges qu’elle admire et respecte
dans une certaine mesure, mais auxquels elle ne peut obéir, portée
par des intérêts qui dépassent ceux matérialistes
du dogme religieux. Jeanne est tiraillée entre ce qu’elle
croit juste et ce qui est censé l’être. Le
Procès se passe dans deux lieux : la cellule de Jeanne
où elle se livre à son intimité, se laisse porter
par ses voix et la salle d’audience où elle est jetée
en pâture à ses juges. La géographie du film est
ainsi un constant envahissement de sa cellule par cet extérieur
synonyme de dégradation, de compromission. La porte de sa cellule
est ainsi le passage par lequel se fait cette invasion. Qu’on
vienne l’intimider, la torturer, la mettre en garde, la violer,
c’est par son franchissement que ces attaques sont perpétrées.
« C’est très beau les portes qui s’ouvrent,
qui se ferment, qui donnent sur le mystère non encore élucidé.
(…) C’est un rythme musical. » Le mur de
sa cellule est également percé d’un trou, fissure
qui marque le viol moral, l’agression de son intimité.
Il y a un combat qui se joue constamment entre le spirituel et le matériel.
Ses juges essaient tant que possible de toucher, de briser son âme.
Que ce soient des agressions corporelles, l’obligation de lui
faire quitter ses habits d’hommes, c’est au corps en premier
lieu qu’ils s’attaquent, car ils sont conscients que le
corps est relié à l’âme. Aux mains enchaînées
au début du film répondent celles liées au dos
du poteau lors de sa mise à mort. Des entraves, qui sont doublées
au cours
du
film tant Jeanne résiste mentalement, enserrent ses pieds, l’empêchent
de s’envoler. Bien sûr, ils n’ont pas peur qu’elle
s’enfuie, mais ils comptent bien en emprisonnant le corps, emprisonner
l’âme. Et Jeanne s’envolera bel et bien dans les derniers
plans du film. Images d’oiseaux et disparition de son corps sur
le bûcher. Bresson ne filme pas des cendres ou des restes, mais
une absence.
Comme pour Pickpocket, le film prend une forme circulaire.
La répétition du motif des entraves, mais aussi un son
de cloches qui ouvre et ferme le film, enserrent l’instant du
film au cœur de quelque chose de plus vaste. Le Procès
de Jeanne d'Arc n’est pas conçu comme une fin,
mais, tout comme Pickpocket, est un commencement. Il
y a dans ces deux œuvres une vision de l’humanité
pleine d’amour et d’optimisme, une croyance totale dans
l’homme, dans sa capacité de se dépasser, de trouver
le bonheur ou la grâce malgré l’horreur du monde
dans lequel il évolue. La vision de Bresson va considérablement
se noircir dans ses œuvres suivantes, et L’Argent
va marquer un point de non retour.
L'ARGENT (1983)
Robert Bresson prend comme point de départ pour son dernier film
une nouvelle de Tolstoï, Le faux coupon. Mais c’est
de nouveau à Dostoïevski que l’on pense tant le parcours
d’Yvon ressemble à celui de Raskolnikov. Yvon ressemble
à Michel de Pickpocket. Tout deux transgressent
les lois, mais tandis que Michel est acteur de cette transgression,
Yvon est emporté par une spirale qui le mène au mal. Bresson,
alors âgé de 82 ans, doyen des cinéastes français,
réalise un film d’une noirceur absolue. C’est une
véritable haine qui éclate devant ce monde régit
par l’argent, les fausses valeurs, la tromperie. Certainement,
Bresson ne se reconnaît plus dans cette société
française du début des années 1980. La publicité
vente le luxe, l’argent gouverne le monde, les couvertures des
magazines ne sont plus que célébration de la fortune.
Il n’y a plus de place pour l’homme, juste pour l’apparence
et le superficiel. Lucien, qui illustre un autre parcours criminel dans
le film, se fond dans cette société. C’est un homme
de son temps, sans scrupule, sans autre motivation que la satisfaction
immédiate. Il ment, trompe, vole, et cette insouciance est en
accord avec un monde où tout se vaut, tout s’achète.
« L’Argent est réalisé
contre l’indifférence des gens qui ne pensent qu’à
eux et à leur famille. » C’est l’égoïsme
des gens, leur lâcheté quotidienne, qui vont mener Yvon
au crime. Yvon est d’abord une victime avant d’être
un bourreau. Victime d’une société où le
faux règne en roi. Faux billets, faux témoignages, faux
coupables. Les actes s’enchaînent et il est évident
que les actions d’Yvon auront des répercussions que le
film n’évoque pas. Le mal est comme une chaîne qui
parcourt le monde, et chaque crime en est maillon. Bresson observe le
« cheminement tragique du mal ». Un individu ne
naît pas mauvais et c’est ce que Bresson observe, décortique,
cette route tragique que tout un chacun peut un jour emprunter.

Malgré cette noirceur rarement atteinte dans le cinéma
de Bresson, il subsiste de l’espoir, de la croyance en l’homme,
en la bonté. « Si ce n’était que de moi,
je pardonnerais à tout le monde» dit la future victime
à son assassin. Ce pardon est un sommet de son œuvre, magnifique,
tétanisant, car le pardon est accordé avant la faute.
Cette idée que le monde est plus grand et plus beau que le crime,
que le mal, est magnifique, profondément humaniste. La rencontre
d’Yvon et de la vieille dame est un passage extraordinaire. On
sent que tout est possible, le rachat, le pardon. Rien n’est tout
à fait joué, c’est à portée de main.
Aider à étendre le linge, cueillir et offrir des noisettes,
en silence, sans que la parole ne vienne perturber un échange
purement humain. Mais l’animal est là. Un chien accompagne
la vieille dame, témoin silencieux, qui rappelle celui qui apparaît
lors de l’exécution de Jeanne. L’animal revêt
une grande importance dans le monde de Bresson. Il vit dans le présent,
est inconscience, pureté (« c’est un saint
» dit une voix dans Au Hasard Balthazar pour
décrire l’âne). Il y a de l’animalité
chez Yvon dans cet oubli de ce qu’est la mort, cette indifférence
au monde dans laquelle il a plongé.
Si L’Argent est peut-être le film le plus
opaque de Bresson, sa mise en scène est éclatante d’apparente
simplicité. Chaques plans se déroulent avec une évidence
déconcertante, comme s’ils ne pouvaient être filmés
et montés autrement, comme si Bresson n’avait pas d’autres
choix que de réaliser le film tel qu’il est. Peut-être
touchait-il enfin ce qu’il avait cherché toute sa vie,
cette capture du monde dans toute sa complexité, son horreur
et sa beauté.