Il
ne faut pas chercher loin pour comprendre l’intérêt
que porte Mizoguchi pour les petites gens, les saltimbanques et les
prostituées… En 1905, au lendemain de la guerre nippo-japonaise,
le pays traverse une grave crise économique, Mizoguchi a 7 ans
quand la petite entreprise dirigée par son père fait faillite.
Plongée dans la misère, la famille déménage
dans un taudis d’Asakuza, quartier mal famé de Tokyo où
le jeune Mizoguchi passera son enfance, traînant souvent après
l’école dans les nombreux théâtres populaires
d’un quartier peuplé de prostituées et de marginaux.
Les souvenirs de cette époque et de ses déambulations
sont le terreau d’une grande partie de son œuvre…
Dès qu’il en a l’âge, son père le met
au travail comme apprenti chez un dessinateur sur soie. Mizoguchi attrape
très vite le goût du dessin. « Ce que je voulais,
c’était devenir peintre, un vrai peintre, et j’allais
fréquenter l’école Aoibashi (le pont bleu) à
Tameike.(1) » Il commence ainsi des études artistiques
dans une académie dont il sortira diplômé en 1915.
En 1917, il a quitté Tokyo et rejoint le port de Kobe sur la
côte nord du Japon, où il trouve un poste de dessinateur
dans une gazette locale. Cette passion pour la peinture ne le quittera
plus et débordera sur son cinéma, où il s'attachera
à faire de chaque plan une splendeur visuelle, une composition
parfaite digne d’une toile. C’est d’ailleurs principalement
d’un point de vue pictural que Mizoguchi va s’impliquer
dans le cinéma, déléguant à son équipe
les autres contingences d’un film (2).
Cinq
femmes autour d’Utamaro
En adaptant en 1946 un épisode romancé de la vie du célèbre
peintre japonais Utamaro Kitagawa (1753 – 1806), Mizoguchi rend
un vibrant et passionné hommage à l’art qui l’a
vu commencer (le dessin). Il n’est d'ailleurs pas difficile de
voir en Utamaro un alter-ego du réalisateur tant leurs personnalités
se rejoignent. Le principal refuge du peintre était Yoshiwara,
quartier des plaisirs d’Edo où il fréquentait essentiellement
maisons de thé et courtisanes (3). Spécialiste de l’Ukiyo-e
(4), Utamaro s'était fait une renommée pour ses portraits
de courtisanes (Bijin-ga) admirés dans tout Edo. Mizoguchi dépeint
un homme dévoré de passion pour les femmes et pour son
art, toujours à l'affût d'une beauté à saisir,
toujours prêt à capter la sensualité d'un geste
ou d'un corps. Interprété par Minosuke Bando qui lui prête
son air malicieux, le peintre est présenté comme un personnage
pétillant, facétieux mais non dénué par
moments d'une certaine mélancolie. Poète graphique sensible
à l'âme qui se cache derrière des traits fins (ou
non). Amoureux de la femme sans arriver à réellement s'en
faire aimer en retour, Utamaro se présente dans le film comme
une sorte de Cyrano nippon; confident (d'Okita ou de Yukie) mais jamais
amant, entremetteur malgré lui, trouvant dans son art le sens
de sa vie et dans la femme son inspiration la plus pure. Il est d'ailleurs
significatif que les rares moments d'amertume ou de déception
sentimentale coincideront avec des périodes de stérilité
artistique. Pour Mizoguchi, cet abandon total dans l'art est la seule
voie vers la réussite et c'est parce qu'il s'abîmera dans
les plaisirs faciles, délaissant l'essence de son art que Seinosuke
ne touchera jamais à la grâce d'Utamaro. Comme le sera
plus tard L'amour de l'actrice Sumako, Cinq
femmes autour d'Utamaro est un formidable film sur la passion
dévorante d'un homme par rapport à son art, doublé
d'une passionnante réflexion sur la création artistique.
Comme les protagonistes de L'amour de l'actrice Sumako,
le peintre ne peut envisager sa vie qu'au travers de son art et avec
son art. Sumako se suicidera après le décès de
celui qui la faisait vivre à travers le théâtre,
Utamaro ne vit qu'en dessinant et il n'aura de cesse de reprendre le
pinceau, comme mû par une nécessité vitale lorsque
les liens imposés par la censure seront déliés.
Le choix de cet épisode de la vie du peintre où il est
contraint, par décision du pouvoir, à vivre les mains
liées (et par là, incapable d'exercer) pour avoir réalisé
un dessin à caractère politique, ce qui était à
l'époque strictement prohibé, permet à Mizoguchi
d'aborder le thème de la censure qui le touche particulièrement.
En effet, pendant toute la durée de la guerre, le cinéaste
vit excessivement mal la censure qu'impose le pouvoir mis en place depuis
la fin de l'occupation de l'Indochine par le Japon. "A cette
époque, le cinéma devenait pour moi un art extrêmement
difficile" (5). Bien que la censure ait été
officiellement supprimée, elle s'exerce encore par l'entremise
de David Conde chargé de contrôler l'industrie cinématographique
par les forces d'occupation américaines. Le film à ce
titre peu aisément être vu comme un pamphlet en faveur
de toute liberté d'expression.
L’épée
Bijomaru - "Si je le venge avec un sabre que tu as
forgé, mon père en sera très heureux."
Situé chronologiquement à la toute fin du Shogunat, L'épée
Bijomaru est, bien que là ne soit pas tant la préoccupation
première du cinéaste, l'occasion pour Mizoguchi de se
pencher sur l'histoire de son pays et notamment sur les événements
importants que constitue la Restauration, sur les mentalités
de l’époque pré-Meiji et en particulier sur les
rapports entre les partisans du retour de l’Empereur et les défenseurs
du pouvoir shogunal. Il est difficile de dire quelle et la position
du cinéaste par rapport à ces événements.
Tourné en 1945 alors que le cinéma était toujours
sous la coupe du pouvoir militaire, le film se devait d'une certaine
façon d'exalter le sentiment national et la loyauté à
l'Empereur, c'est donc en toute logique qu'une des toutes dernières
paroles du film est "Comme le voulait le maître, ce sabre
a finalement servi l'Empereur"… Mais encore une fois,
Mizoguchi détourne le discours pour mieux servir son sujet (la
création) à l'instar de ce monologue du forgeron au milieu
du film qui donne lieu à une des plus belle scène du métrage
: " Kiyone, Kiyotsugu, regardez! Kunimura, Kuniyoshi, Kunitoki,
Kuniyasu. Les forgerons de Kyushu : les Enju. Les Shoguns Ashikaga n'ont
jamais eu de sabres de cette famille. Les Enju, par leur force d'âme
témoignaient leur loyauté à l'Empereur. Les Ashikaga
avaient ursurpé le pouvoir de l'Empereur. Les Enju forgèrent
leurs sabres pour les anéantir. L'âme d'un forgeron est
l'âme du sabre. Un sabre japonais doit toujours être forgé
dans cet esprit. J'ai souffert d'avoir perdu mon but de forgeron. J'ai
passé des journées entières sans rien faire, mais
j'ai compris. J'ai enfin compris. (…) Pendant 200 ans, le clan
des Shoguns a usurpé le pouvoir, détournant la longue
lignée impériale. Et c'est pour ces usurpateurs de Tokugawa
que j'ai forgé des sabres! Honte à moi, Kiyohide! Maintenant,
je connais l'âme du sabre. Je sais où mène le chemin
du forgeron. Je regrette tant de mourir avant que se lève le
jour de la restauration impériale. Après ma mort, je vous
le demande! Ne fermez pas cet atelier, continuez. Recueillez l'âme
de votre maître et désormais, ne forgez de sabre pour nul
autre que pour l'Empereur!"
Derrière
le prétexte d’une relativement simple histoire de vengeance,
c'est une fois de plus de création que Mizoguchi nous parle,
suggérant la nécessité d'injecter une âme
dans l'œuvre en devenir au risque de voir celle-ci sans valeur,
faisant clairement ici la distinction entre le technicien qui s'exécute
et l'artiste qui y met son âme et toute sa sincérité…
Ceci est d'autant plus vrai pour un Katana qui, au-delà de sa
condition de vulgaire arme blanche revêt pour le samouraï
un caractère sacré, il est donc important que le forgeron
le crée avec son cœur et son âme ("L'âme
d'un forgeron est l'âme du sabre. Un sabre japonais doit toujours
être forgé dans cet esprit."). Ainsi, lorsque,
examinant un sabre tout frais forgé d'apparence parfaite, Kiyone
étonné de la colère de son maître, lui demandera
: "Quel est le défaut de cette pièce",
ce dernier lui répondra : "Tu ne vois pas? (…)
Ce sabre n'a pas d'âme!". Cette scène trouve
son correspondant dans Cinq femmes autour d'Utamaro
lorsque Seinosuke tente de démontrer la supériorité
de son art à Utamaro au début du film. Celui-ci lui propose
de réaliser un dessin. Seinosuke s'applique dans un portrait
et Utamaro lui rétorque : "Il manque quelque chose!
Elle n'est pas vivante…" L'oeuvre peut être techniquement
parfaite mais manquer de l'essentiel, de ce petit plus qui en fait un
chef d'œuvre, qui touche au cœur au-delà du simple
ravissement des sens. Mais cette étincelle ne peut venir sans
inspiration et, comme souvent chez le cinéaste (Sumako est la
muse de Shimamura, les femmes et Okita en particulier pour Utamaro…),
celle-ci vient de la femme. Ici encore, c'est son amour pour une femme,
Sasae qui permettra à Kiyone de surmonter son incapacité
à forger un sabre digne de ce nom. Mizoguchi nous montre littéralement
cette inspiration dans une scène dans laquelle il met en pratique
toute sa connaissance du langage cinématographique. Scène
où cet amour inspirateur, "figuré" par une représentation
spectrale de la jeune femme, vient donner l'énergie nécessaire
au forgeron pour terminer son Katana. Energie-inspiration que son assistant
seul n'aura pas réussi à lui insuffler.
Si
ce film relativement court est considéré par certains
(dont Kaneto Shindo) comme un Mizoguchi mineur, il n'en reste pas moins
très plaisant à regarder. Mizoguchi y fait preuve par
moment, comme dans le film précédent d'une fraîcheur
et d'un humour inattendu (les rapports du couple Kiyone – Sasae
par exemple, sont empreints d'une sincérité vivifiante).
Si le scénario peut en effet, d'un premier abord, sembler un
peu léger voir inconsistant, les personnages (dont celui de Kyone
interprété avec beaucoup de sensibilité par Shotaro
Hanayagi (Contes des chrysanthèmes tardifs))
sont suffisamment attachants pour qu'on se préoccupe de leur
sort. Le spectateur suit ainsi avec la fébrilité communicative
des acteurs la création de ce sabre au devenir peu recommandable.
Visuellement, L'épée Bijomaru ne souffre
d'aucun reproche. Certains plans sont de toute beauté, Mizoguchi
y démontrant toute sa maîtrise du sens du cadre et de la
composition de l'image (la rencontre au clair de lune entre Kiyone et
Sasae pour ne citer que celui-là par exemple).
L’amour de l’actrice Sumako - «
Bâtir un sanctuaire pour le théâtre. Je l’appellerai
'Théâtre de l’art'»
Dans L’amour de l’actrice Sumako, Mizoguchi
s’inspire un authentique fait divers(6) pour raconter une passion
qui va au-delà de toutes les conventions et règles sociétales
en vigueur à l’époque. Celle de deux êtres
l’un pour l’autre mais aussi celle de chacun de ces êtres
pour le théâtre et les conséquences que cette dernière
va avoir sur leur vie. Sumako est pour Shimamura, celle qui va matérialiser
ses rêves de metteur en scène. « De toute façon,
la vie est destruction. Il vaut mieux suivre son destin. Avec toi, j’ai
enfin trouvé la joie. Mon art, mon être ne prennent vie
qu’avec toi. » (Shimamura). Elle est celle pour qui
Shimamura va tout quitter (travail, famille) afin de réaliser
des rêves qu’il osait jusque là à peine faire.
En la mettant en scène, Shimamura offrira à Sumako son
rêve au travers du triomphe et de la reconnaissance publique et
critique de sa performance d’actrice. « Ce n’est
pas une erreur, il est tout pour moi ! Pour mon interprétation,
ma vie… J’ai besoin de lui pour vivre ! » (Sumako)
Mais
ce n’est pas tant la passion amoureuse qui intéresse Mizoguchi
ici. Celle-ci sert de toile de fond à l’analyse de cette
autre (qui est aussi celle de Mizoguchi après le dessin, réminiscence
des errances de son enfance), celle de l’artiste pour son art
et les conséquences que peut engendrer sur sa vie l’implication
totale qu’il peut avoir dans cet art. Après la peinture,
Mizoguchi s’intéresse à une autre de ses passions,
le théâtre. Se souvenant de ses errances enfantines dans
les bas quartiers de Tokyo où il s’infiltrait dans les
salles où se jouait le Shingeki (7), il va s’attacher à
dépeindre la vie et les difficultés d’une petite
troupe de théâtre d’avant-garde dont la vedette est
féminine, chose encore inconcevable avant l’ère
Meiji. Ce faisant, il ne se départit pas d’une certaine
critique sociale notamment à l’encontre de l’intolérance
d’une société japonaise encore engoncée dans
des valeurs féodales et pour laquelle la liaison adultérine
entre Shimamura et Sumako reste inacceptable et scandaleuse ; raison
pour laquelle, tous deux devront faire de douloureux choix pour pouvoir
vivre « honnêtement » sa vie. « Honnêteté
», non pas par rapport a de quelconques valeurs morales, mais
bien en rapport à un plan de vie, à un épanouissement
personnel. Dès sa rencontre avec l’actrice et son triomphe,
il n’est plus possible pour Shimamura de continuer à se
mentir en restant dans une famille qui ne comprend pas ses aspirations
artistiques (8). Critique également à l’encontre
de l’immobilisme des milieux intellectuels peu enclins à
s’ouvrir à de nouvelles formes d’expression (cfr.
par exemple la réunion de travail au début du film où
certains membres du cercle littéraire freinent des quatre fers
à l’idée de monter la pièce d’Ibsen
– « C’est prématuré d’attaquer
ça, il vaut mieux jouer Shakespeare. C’est trop difficile
à faire comprendre au public… »). Mizoguchi
stigmatise ici encore l’inertie d’une société
japonaise qui a encore bien du mal à évoluer, à
se libérer du poids de traditions encore trop lourd à
porter pour beaucoup. « La société ne l’acceptera
pas ! Renoncez à lui ! »
Les
femmes de la nuit
Adapté d’un roman d’Eijiro Hisaita (9), ce mélodrame
d’un pessimisme et d’une noirceur extrêmes, même
si le dénouement peut laisser une lueur d’espoir, dépeint
la descente aux enfers de trois femmes aux destins croisés. Fusako,
sa sœur Natsuko et Kumiko, une jeune fille dont s’occupe
la première. Filmé presque exclusivement en décors
naturels (à l'exception de la dernière scène dans
la décharge près de l'église en ruine), dans un
Japon détruit et ruiné, le film nous montre des ruelles
sordides, de quasi bidonvilles, des bâtiments de béton
mornes dans lesquels se débattent des personnages pour la plupart
perdus et détruits. Si Mizoguchi et son scénariste Yoshikata
Noda (10) ont à cœur de pointer du doigt la situation de
la femme dans le Japon de l’immédiat après-guerre,
et cela au travers d’une peinture réaliste de la vie et
des problèmes rencontrés à l’époque,
malheureusement, sous le couvert d’un certain réalisme
social, ils pèchent par excès et accablent beaucoup trop
leurs héroïnes. Si les malheurs dépeints (tuberculose,
décès des proches, misère, syphilis…) devait
être monnaie courante à l’époque, l’accumulation
ici sur une même personne alourdi franchement le propos car c’est
avec un véritable acharnement que les malheurs s’abattent
sur Fusako. Sans toit depuis l’incendie de sa maison, espérant
chaque jour le retour d’un mari qui ne reviendra pas, Fusako est
contrainte à vivre avec son fils tuberculeux chez ses beaux-parents.
Son existence tenant plus de la survie que de la vie, elle tente tant
bien que mal mais honnêtement, par la vente de quelques vêtements,
de trouver l’argent pour soigner son fils et nourrir une belle-famille
assez oisive. Ayant trouvé un travail après le décès
de l’enfant, elle retrouve sa sœur de retour de Corée
qui lui annonce le décès de ses parents. Alors qu’elle
pensait pouvoir entretenir une relation amoureuse avec son patron, encouragée
en cela par sa sœur, elle se découvre trompée par
cette dernière. Blessée par l’existence, la mère
modèle du début va se muer en implacable chef des prostituées
partie en croisade contre la gente masculine dont elle est bien décidée
à se venger. Le sort ne s’abat pas moins sur les deux autres
héroïnes. Natsuko survit comme danseuse dans un cabaret,
elle a été violée par les hommes sur le bateau
qui la ramenait de Corée et, syphilitique, elle finira par perdre
l’enfant que son amant emprisonné voulait de toute façon
qu’elle se débarrasse. Kumiko, dépouillée
à son arrivée à Osaka, n’aura d’autre
recours également que la prostitution.
Cet
univers impitoyable dans lequel ces femmes se débattent ne leur
laisse aucune chance. Pire, là où le soutient mutuel aurait
pu les sauver, la nécessité de survie les pousse même
à s’opposer sans aucune concession ni pitié. Hormis
le patron / amant de Fusako, les seuls hommes du film ne sont pas hostiles.
Ils n’exploitent pas les femmes, ils tentent de les aider (médecins,
directeur de homes d’accueil…). L’ennemi de la femme
semble être la femme elle-même. La sœur de Fusako la
trompe, on voit une militante anti-prostitution se railler de leur sort,
les prostituées entre elles sont d’une violence inouïe…La
violence dirigée contre les femmes est ici essentiellement le
fait d’autres femmes, ce qui rend le message du film légèrement
ambigu et rend le métrage plus noir encore. Sans solidarité
interpersonnelle, pas d’espoir.
Flamme de mon amour
Beaucoup plus subtil, mais nettement plus militant que son prédécesseur
dans l’évocation de la condition féminine et des
mentalités masculines, Flamme de mon amour est
un petit bijou décrivant le parcours d‘une jeune étudiante
idéaliste fraîchement débarquée à
Tokyo pour y retrouver son ami parti y étudier. Mizoguchi dépeint
avec minutie le climat politique et social de cette fin de dix-neuvième
siècle au Japon. La Restauration ayant ouvert de nombreuses portes
notamment dans le domaine de l’éducation, le pays aspire
à plus de modernité et essaye de faire une croix sur son
passé en abolissant certaines habitudes encore liées au
système féodal. C’est dans ce contexte d’effervescence
politique et culturelle que Mizoguchi place son histoire. Sur un carton
à l’ouverture du film, il annonce clairement ses intentions:
« Ce film montre le douloureux combat d’une femme luttant
au nom de la liberté contre le système familial féodal
issu d’une longue tradition. C’est un appel aux jeunes générations
pour une véritable libération des femmes. ».
Et de fait, le métrage s’avère éminemment
politique.
«
Les femmes ont toujours été élevées dans
la soumission aux désirs des hommes. Mais nous ne sommes pas
des esclaves. Si les hommes sont des humains, les femmes n’en
sont pas moins ! Comme êtres humains, tant dans l’éducation,
la profession ou la vie familiale, dans tous les domaines de la vie,
femmes et hommes doivent être totalement égaux. Je défendrai
ce principe jusqu’au bout. La route sera escarpée et même
en y pariant notre vie, nous ne parviendront peut-être pas au
but. Mais si quelqu’un ne fait pas le premier pas, les femmes
ne connaîtront pas la liberté. » Ces paroles
mises dans la bouche de Toshiko Kishida, la militante féministe
en visite à Okayama et le départ de Chiyo, vendue par
son père conditionneront la prise de conscience d’Eiko
et sa décision de partir pour Tokyo. Mizoguchi va dès
lors s’attacher à dépeindre son implication progressive
dans le Parti libéral (de par sa liaison avec Omoi) jusqu’à
la dissolution de celui-ci et son combat par la suite au côté
du politicien pour la libération des femmes… Si Mizoguchi
dépeint dans une série de tableaux d’une violence
rare le statut des femmes dans cette société essentiellement
machiste (voir à ce titre, la scène de la filature ou
les scènes au pénitencier… ), le maître se
garde bien de tomber dans un manichéisme trop facile. Il est
intéressant de voir que si la violence se fait essentiellement
à l’encontre des femmes, l’agressivité se
manifeste également entre elles (cfr. la scène de la cellule
où Chiyo est littéralement agressée par ses co-détenues
par exemple). Mizoguchi avait déjà montré auparavant
combien les femmes pouvaient être implacables entre elles dans
son film précédent. Si le film montre une gente féminine
essentiellement soumise, vendue, violentée voire violée,
Mizoguchi nuance très finement son propos avec l’aide de
ses scénaristes dont l’indéfectible Noda et Kaneto
Shindo (11) et suggère par de petits détails que tous
et surtout toutes ne sont pas prêts aux changements d’autant
que la femme reste alors encore socialement et culturellement dépendante
de l’homme. Ce Japon s’ouvrant lentement à la modernité
n’a pas encore de statut pour une femme seule, raison pour laquelle
la soumission et la dégradation restent encore souvent les seules
échappatoires. Chiyo ne dit-elle pas elle-même : «
Le bonheur des femmes ? Déjà au pays, vous en parliez.
Vous annonciez un monde meilleur. Je n’en vois trace nulle part.
C’est partout pareil pour les femmes. Elles sont exploitées,
battues… (…) Aucune chance que vous compreniez ! Une fois
à Tokyo, j’ai été revendue. Mon corps qui
était encore pur a été complètement dévasté.
Mais quand même, j’ai rencontré mon premier amour.
Vous le connaissez, c’est le truand qui est venu m’acheter.
Même s’il est dur et odieux, c’est lui qui a fait
de moi une femme. Ca ne s’oublie pas comme ça. Vous pouvez
comprendre ça ? Non, vous ne pouvez pas ! »
Les
mentalités sont encore fortement ancrées dans les esprits
et on ne balaye pas si facilement des siècles de tradition et
cela, Eiko l’apprendra a ses dépends : « Tant
qu’elles penseront cela, les femmes ne pourront pas être
libérées. La liberté et l’égalité
sont les conditions du bonheur des femmes. Tandis que nous combattions
ensemble pour cet idéal, lui, il conservait cette image de la
femme. Je n’aurais jamais pu l’imaginer.» La
route est encore longue, mais elle ne passera que par la prise de conscience
des femmes et le changement déjà de leur propre mentalité.
Si ces cinq œuvres rares et d'une incroyable cohérence
thématique n’atteignent pas toujours la perfection formelle
des œuvres ultérieures, elles témoignent cependant
d’un talent déjà bien affirmé et incontestable.
Autant de petits bijoux où le cinéaste analyse les notions
d'oeuvres et de création et pose un regard acéré
et militant sur la société japonaise et sur l’histoire
de son pays.
(1) Cité par Jean Douchet dans l’article « Connaissance
de Mizoguchi » dans Cinéma N°236-237 de 1978.
(2) «C’est ainsi qu’il laissait entièrement
ses scénaristes comme ses acteurs sans aucune directive. Il fallait
que ce soient eux qui apportent les idées, Mizoguchi se contentant
de ne garder que celles qui lui agréaient. Lorsque son scénariste
favori Yoda Yoshikata lui apportait son script, il se contentait de
le lire . Puis il le rendait en le refusant. Comme l’autre cherchait
à savoir ce qui n’allait pas, le cinéaste répondait
: « Vous êtes le scénariste, je ne suis que le
metteur en scène, c’est à vous de trouver ! »
Jean Douchet dans Connaissance de Mizoguchi dans Cinéma
N°236-237 de 1978.
(3) On sait que Mizoguchi avait l'habitude de fréquenter à
une époque les maisons de plaisir.
(4) « Images du monde flottant », estampes représentant
essentiellement la vie dans le quartier Yoshiwara.
(5) Cité par Noël Simsolo dans l'article Notes sur Kenji
Mizoguchi dans La revue du cinéma – Image et son n°337
de mars 1979.
(6) Le suicide d’une actrice s’étant éprise
d’un écrivain et n’ayant pu survivre au décès
de celui-ci. Le film est en même temps une adaptation d’un
roman d’Hideo Osada (ou Nasada selon les sources).
(7) Ou Shimpa (Nouveau théâtre) par opposition
au théâtre traditionnel (Nô et Kabuki). Forme théâtrale
qui a déjà énormément influencé le
style du maître dans ses premières œuvres des années
20.
(8) Ce n’est pas pour rien que Mizoguchi débute son film
par ce monologue : « Le conflit entre une vie honnête
et l’amère réalité sociale. La sincérité
pour faire face aux luttes désespérées constitue
l’aspect moderne du théâtre d’Ibsen. Nous voyons
une vie non résolue dans un avenir de profondes ténèbres.
Par conséquent, les drames d’Ibsen ne concluent pas, ne
résolvent rien. Quoique la vie soit pleine d’épreuves,
si, dans le but de nous y soustraire, nous nous laissons aller à
la futilité, ou si nous vivons selon une morale superficielle,
nous nous abusons nous-même…La vie est pleine de conflits,
mais celui qui vit honnêtement, sans duperie, y gagne une vie
véritablement riche ne satisfactions. Alors, l’art véritable
peut être créé. On doit aussi y trouver une authentique
morale. En fait, la vie est souffrance. J’ai maintenant 42 ans
et je tente de vivre honnêtement. »
(9) Auteur japonais décédé en 1976 qui a collaboré
à plusieurs reprises avec Kurosawa en tant que scénariste,
sur Entre le ciel et l'enfer, Les
salauds dorment en paix et L’idiot.
(10) Noda fut le scénariste de plus d’une vingtaine de
films de Kenji Mizoguchi, parmis lesquels L’intendant
Sansho, Les contes de la lune vague après la
pluie, La vie d’O’Haru, femme galante,
47 ronins ou Les amants crucifiés
pour citer les plus célèbres.
(11) Futur réalisateur de L’île
nue et de Onibaba.